Chapitre 26 Les deux bossus de Pléchâtel
Un petit bossu du bourg de Pléchâtel, couturier de son état, avait tellement bu au marché de Bain qu’en s’en allant il s’endormit à l’ombre des hêtres de la lande de Bagaron.
Son chien, qui s’était couché à côté de lui, voyant après quelques heures de repos que son maître ne bougeait pas, s’ennuya d’attendre et, sans doute, pour réveiller l’ivrogne, se mit à lui lécher la figure. Le bossu, en sentant cette langue sur son visage, s’imagina, dans son sommeil, qu’un perruquier lui faisait la barbe et dit : « Ah ! compère, comme ton rasoir coupe bien, il n’a jamais été si doux. » Le chien leva la patte et accomplit l’acte que cet animal a l’habitude de faire en pareille position. Le dormeur ajouta : « Peste ! et à l’eau chaude encore. » Puis il se mit à ronfler comme de plus belle.
De guerre lasse, le chien s’en retourna seul à Pléchâtel.
Jean Ballard, c’était le nom du tailleur, ne se réveilla qu’à minuit. Il se frotta les yeux, se mit sur son séant et aperçut, près de lui, les petits lutins de la lande de Bagaron qui dansaient une ronde sans refrain. Aussi à la fin de chaque couplet se laissaient-ils choir sur le derrière pour remplacer les vers absents.
— Mes amis, leur dit le petit bossu, votre chanson n’est pas drôle, et si vous voulez, je vais vous en apprendre une un peu plus gaie que la vôtre.
Ils acceptèrent avec empressement, et le bossu leur chanta la Noce du cousin Laurent, chanson un peu triviale il est vrai, mais les couturiers de la campagne n’en connaissent pas d’autres :
C’était hier la noce
J’n’étions que cinq cents.
J’avions là, pour table
Du cidre besaigre 2,
Au dessert des sclézes 3,
Les lutins, fous de joie, se roulaient par terre, embrassaient le bossu, sautaient autour de lui comme des peillotous, et finalement l’invitèrent à former un souhait, jurant qu’il serait exaucé.
— Ma foi, enlevez ma bosse, répondit le chanteur.
Le médecin de la bande fut aussitôt appelé. Il fit déshabiller le bossu et, en opérateur habile, lui enleva la rotondité sans lui faire endurer la moindre douleur. Cette bosse une fois extraite fut placée sur la fenêtre de la chapelle de Saint-Éloi.
— Garde le secret sur ce qui s’est passé, dirent les lutins au bossu quand celui-ci prit congé d’eux, autrement tu t’en repentirais.
— Ne craignez rien, dit-il, je saurai me taire.
Il était de bonne foi en faisant cette promesse ; mais il comptait sans la bouteille.
Un autre bossu de Pléchâtel, appelé Jelien Blandin, lui demandait souvent comment il avait fait pour se débarrasser de sa bosse ; mais Jean Ballard ne répondait pas, ou disait, en plaisantant, qu’il l’avait oubliée au marché de Bain.
Malheureusement pour lui, un jour qu’il était au cabaret, son camarade lui fit boire piché 5 de cidre sur piché de cidre, micamot 6 sur micamot, petit verre sur petit verre, si bien que Jean Ballard perdit l’esprit, raconta son aventure avec les lutins et chanta même sa chanson.
Jelien Blandin s’empressa d’aller la nuit suivante, au coup de minuit, sur la lande de Bagaron, où il rencontra les petits nains.
— V’lez-vous me permettre, leur dit-il, de vous chanter une ronde à double refrain.
— Bien volontiers, mon ami.
Et le bossu entonna :
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