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13.3 La chrysalide

Seul dans le sous-sol de Bethnal Green, le patron allait et venait, bricolait, mélancolique, frappant sur le ballon ou boxant avec son ombre quand il commençait à sentir le froid sur son torse nu.

Rien que cette nudité partielle lui était déjà une satisfaction, presque un orgueil. Le miroir collé contre un pan de mur, qu’un punching-ball échappé à sa corde avait fêlé du haut en bas, ne lui renvoyait que l’image d’une poitrine plate, d’épaules maigres, de bras fuselés où l’exercice constant avait plaqué une musculature artificielle, dont les rondeurs saillant sous l’effort, étonnaient. Mais la sensation de l’air froid sur son corps, le reflet blême de sa peau à la lumière, le jeu facile des articulations libérées lui donnaient l’illusion d’une épreuve prochaine, semblaient des préparatifs de combat. Il jouissait de cette illusion, et se réjouissait en même temps secrètement que ce ne fût que cela ; car la vue d’un autre homme demi-nu entrant dans le ring avec lui eût suffi pour tuer son ardeur et faire monter en lui cette gêne, cette intimidation gauche qui ressemblait si fort à la peur.

« Fatty » Bill était allé à Wonderland soigner un protégé, et le patron avait refusé de les accompagner, préférant rester seul pour caresser sans témoins sa chimère enfantine, ce goût passionné du combat qui s’alliait paradoxalement en lui à un manque de cœur lamentable.

Il marchait de long en large dans le ring, ses gants aux mains, et parfois tombait en garde, menaçant, rapide et trouait l’air de coups terribles. Il poursuivait, frappait encore, acculait, écœurait l’adversaire sous une grêle de horions décochés avec art ; calme, maître de soi, les yeux bien ouverts, guettant son homme, attentif et lucide. Et tout à coup le ridicule de ce simulacre descendait sur lui comme une douche froide : il s’arrêtait court, laissait retomber ses mains, et ses yeux indécis s’emplissaient de découragement. Ses six cents livres de rente, le « pub » bien achalandé de Highbury dont il hériterait quelque jour, son épingle de cravate en or et ses chaussures américaines, comme il aurait volontiers échangé tout cela contre le cœur indomptable et simple de quelque « pug » irlandais, affamé, en haillons et toujours mieux prêt pour une rixe que pour un repas ou une belle fille !

De gros souliers trébuchant dans l’escalier le sortirent de sa rêverie, et un inconnu déboucha dans le sous-sol en hésitant un peu.

— Bill n’est pas là ? demanda-t-il. Je l’ai rencontré l’autre jour et il m’a dit comme ça que je pourrais venir travailler ici. Il paraît que le patron est une bonne poire, qui vous laisse faire tout ce que vous voulez, et même se laisse taper, des fois… Le Cadger’s Club, qu’ils appellent cet endroit-ci ! Alors Bill n’est pas là ! Eh bien, on va travailler un peu tous les deux, hein ? On est à peu près du même poids. Je vais me déshabiller.

Le patron répondit :

— C’est ça ! Vous trouverez des chaussons dans l’autre pièce.

Il resta au milieu du ring, s’étirant languissamment, calme en apparence, mais sentant le vieux frisson de panique lui courir une fois de plus de la nuque aux reins, l’angoisse d’un bloc de glace au creux de l’estomac, la tentation affolée de trouver quelque prétexte pour éviter l’épreuve… Mais quand l’autre revint il était encore là.

Ils étaient du même poids, en effet, ou à peu près ; mais l’autre avait bien trois pouces de moins de taille, qu’il rattrapait en épaisseur. Des tatouages compliqués ornaient ses avant-bras et sa poitrine, et un collier couleur de terre de Sienne formait un autre tatouage permanent autour de son cou musculeux. Il avait un air placide et bon enfant de brute ingénue, et un profil presque perpendiculaire, de la racine des cheveux au menton, où le nez ne faisait qu’une saillie insignifiante, comme s’il jugeait plus prudent de se rentrer d’avance.

Il chargea d’emblée, envoya deux ou trois larges swings, et s’arrêta pour en contempler l’effet, gouailleur. Quelques directs du gauche, qu’il reçut en pleine figure, firent seulement épanouir sur ses lèvres un sourire béat, et, cette preuve que son adversaire n’était pas absolument une mazette suffisant à faire disparaître tous scrupules chevaleresques, il s’appliqua à s’amuser de son mieux.

Le patron, haletant et blême, passa par plusieurs phases de panique. D’abord, il rendit les coups avec usure, ensuite il dansa tout autour du ring, multipliant les esquives, scientifique, ne ripostant qu’en tapes courtoises, espérant par là donner l’exemple à l’autre ; et, quand cette courtoisie eut lamentablement échoué, il oublia tout, essoufflé, les yeux troubles, et ne songea plus qu’à rester debout et à se défendre n’importe comment.

Il lui vint tout à coup à l’esprit qu’ils étaient tous les deux seuls, qu’il n’y avait là personne qui pût leur conseiller fraternellement, de temps à autre, de s’arrêter pour souffler un peu, et que le code d’honneur du ring interdit à celui des deux hommes qui a le dessous de demander une pause. L’avenir allongeait donc devant lui une perspective apparemment interminable de fuite, de poursuite et de coups, perspective où le torse tatoué et le faciès écrasé de son adversaire intervenaient avec une persistance horrible. Pendant qu’il songeait à cela un swing sur l’oreille le coucha à terre et, à partir de ce moment-là, il fit coup sur coup plusieurs découvertes.

Il découvrit d’abord que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’absence de spectateurs est le plus fort des encouragements. Plus de crainte de paraître inférieur ou ridicule ! Plus de préoccupation néfaste de ce que la galerie pense de vous ! Rien que les murs, le ring de seize pieds où deux hommes, demi-nus, primitifs, sont enfermés avec leur désir ardent et simple.

Il découvrit encore, un peu plus tard, que le choc et la douleur des coups, même la chute humiliante et le heurt des membres sur les planches, ne sont rien ; que ce qui affole, écœure et démoralise, c’est la poursuite sans répit de l’adversaire et la retraite devant sa menace constante. De sorte qu’il suffit seulement, pour éviter le trouble et la peur, de foncer aveuglément sur ses rentrées, et d’être autant que lui celui qui poursuit, tout au moins jusqu’à l’évanouissement final.

Et cela monta tout à coup en lui comme une marée joyeuse, l’instinct sûr qu’après tout ce n’était qu’un homme luttant contre un autre homme, qu’entre eux il n’y avait que de minimes différences de structure qui n’avaient pas tant d’importance ; et que, dans le but essentiel de combat, la déesse du beau sang rouge, des muscles vivants et de la virilité venait de surgir de lui, tout armée et prête à la guerre…

Toute la science péniblement acquise qu’il trouva tout à coup à son service, toute la force que des années d’exercice découragé lui avaient donnée quand même, tout l’orgueil d’être pour la première fois un homme qui se bat, et de ne pas songer à autre chose ; tout cela passa dans la détente de ses épaules, dans la ruse de ses feintes et de ses esquives, dans la fougue calculée qui le jetait en avant. Et l’homme au masque écrasé, travaillé avec art, s’affaiblit, flotta, vit rouge, chargea à l’aveuglette et se heurta à la cuirasse surnaturelle de héros que le « publican » de Highbury venait de ceindre…

Quand il fallut le relever, le patron, soudain émerveillé de son ouvrage, dit à haute voix : « Seigneur ! qu’il est lourd ! » Et voici que « Fatty » Bill sortait mystérieusement de l’ombre de l’escalier et venait l’aider sans rien dire.

L’homme haleta un peu sous la douche de l’éponge, ouvrit les yeux, se frotta la nuque, et dit avec respect :

— Le dernier, c’était une beauté, Gouverneur ! Une vraie beauté !

Le patron sentit la large main de Bill lui tomber fraternellement sur le dos et entendit le vieux pugiliste lui dire d’une voix nouvelle, d’une voix d’égal :

— Je savais bien que ça viendrait un jour ou l’autre, patron ! Il ne s’agissait que d’attendre !