Chapitre 9 Le village et la ville
Les ingénieurs, chargés du tracé d’un nouveau chemin de fer électrique, poussé en pleine campagne jusqu’à une trentaine de milles de Montréal, firent un jour rapport qu’il allait falloir coûte que coûte passer par le beau milieu de la propriété Tramond, en plein entre la maison et l’une des dépendances. Il y aurait sans doute gros à débattre, car tout cela, ajoutaient-ils, appartenait à une femme, restée seule à la mort de ses proches, et qui régissait elle-même ses biens.
Autres informations prises, il se trouva que cette femme était une certaine demoiselle Jeannette Tramond, tenue en grande estime et affection par tous les gens du pays d’alentour.
Le président de la compagnie du chemin de fer projeté, un gros courtaud apoplectique, nommé Rutebeuf, se contenta de dire : « Eh bien ! quoi, on lui achètera sa maison et ses granges, à cette femme, et tout sera dit. »
Il fit offrir du tout un prix raisonnable, qui, joint au droit de passage, allait permettre à la propriétaire de reconstruire à neuf, un peu plus loin, en lui laissant un joli bénéfice. Mais, à sa grande surprise, ces propositions furent repoussées. Un peu décontenancé, il écrivit à la demoiselle Tramond que, sans doute, elle réfléchirait et n’aurait garde de persister à refuser une offre aussi avantageuse. Rien n’y fit, et la demoiselle Tramond opposa derechef un « non » bien catégorique. Elle était bien, disait-elle, où elle était. Son père et sa mère avaient passé leur vie dans cette maison, et y étaient morts tous deux. À son tour, elle ne voulait pas en bouger, et refusait absolument de vendre.
Quand Rutebeuf apprit cela, il s’écria : « Ah ça, cette vieille toquée s’imagine-t-elle, par hasard, que nous allons, pour sa misérable bicoque, lui offrir de lui acheter toute sa terre ? Nom d’un chien, ce serait un peu fort. »
À quelques jours de là, et après s’être concerté avec les directeurs, il dut opter cependant pour cette dernière alternative. Car enfin, n’est-ce pas ? il ne fallait pas qu’on put dire que la compagnie voulait causer de la misère à une pauvre femme privée de protecteurs. Mais c’était raide, par exemple. Pensez donc, au moins deux cents arpents de terre a acheter pour un simple emplacement de voie.
Sûr de lui, cette fois, Rutebeuf offrit donc d’acheter toute la terre à un prix qu’il n’en doutait pas, allait certainement venir à bout de cette malencontreuse opposition.
En cette seconde occurrence, la réponse arriva, aussi tranchante qu’un ultimatum. La propriétaire de la ferme Tramond, plus que jamais, s’en tenait à son dire. Elle ne voulait pas vendre, et priait qu’on la laissât en paix.
On peut s’imaginer la rage de Rutebeuf, au reçu de pareille semonce. Un moment même on crut, aux bureaux de la compagnie, qu’il allait en crever d’un coup de sang.
— Tonnerre et massacre, ne cessait-il de crier à tous les échos de la rue Saint-Jacques, que me veut donc cette satanée pécore ?
Il fallait pourtant en finir et triompher coûte que coûte de cette opposition, car il était impossible d’admettre qu’une grande entreprise comme ce chemin de fer et qui allait rapporter gros d’argent, pût être ainsi réduite à rien par la seule faute d’une misérable vieille femme de rien du tout qui s’entêtait dans son parti pris. Ah c’était ainsi, eh bien ! on verrait. Une bonne expropriation, dans toutes les règles et procédures de la basoche, et rirait bien qui rirait le dernier.
Rutebeuf devait en rester, toutefois, sur ces menaces. Au premier mot d’expropriation, la banque, qui avait charge d’écouler dans la région les actions de la compagnie, annonça qu’elle ne répondrait plus de rien si on instituait des poursuites. Déjà, disait-on, des rumeurs commençaient à circuler, parmi les cultivateurs, que la compagnie cherchait à terroriser la propriétaire de la ferme Tramond. La vente des actions, ajoutait-on, se ressentait de toutes ces difficultés, à tel point qu’il y avait maintenant tendance à la baisse. Il fallait user de diplomatie, ou bien, sans cela, gare à la dégringolade.
— Qu’on aille me quérir Noireterre, ordonna Rutebeuf.
Servagean, baron de Noireterre, la moustache astiquée à neuf, et plus onctueux et insinuant que jamais, se présenta donc un beau matin à la ferme Tramond, après avoir reçu carte blanche de la compagnie quant aux meilleurs moyens à prendre pour triompher de la vieille demoiselle.
Tous ceux, et ils sont légion, qui connaissent Noireterre, savent qu’il est la persuasion même. Baron authentique de ce nom, et fixé depuis une quinzaine d’années à Montréal, où l’avaient amené des revers de fortune, il s’était fait en peu de temps, grâce à ses manières du plus pur Louis XV, une réputation de courtier idéal d’assurances, et, à ses moments perdus, de conciliateur et d’ajusteur de différends. Quarante ans, mais n’en avouant que trente, portant beau de toute sa personne, toujours irréprochablement mis, le regard vif et clair derrière l’éternel binocle, et un air affable de grand seigneur qui lui gagnait toutes les sympathies. Détail caractéristique : évoquait, par le relief de sa figure, une ressemblance assez frappante avec M. Delcassé, ex-premier ministre de France, ressemblance que des amis complaisants lui ressassaient sans cesse, et dont il se montrait très fier. Autre détail, qui a aussi son prix : avait fait, dès le début de la Grande Guerre, bravement son devoir en France, et avait reçu en janvier 1915 une balle à l’épaule qui l’avait cloué à l’hôpital durant trois mois et lui avait valu son congé définitif. Sitôt libéré, il était revenu par le premier paquebot à sa bonne ville de Montréal, la seule ville d’Amérique, se plaisait-il à dire, où tout Français bien né doit ambitionner de demeurer.
Deux jours après son départ, Rutebeuf reçut de lui une dépêche qui eut le don d’accroître ses perplexités et qui se lisait à peu près comme suit :
Vieille pécore est une jeune fille. Nécessaire redoubler de diplomatie.
Dès son retour, il donna les détails complémentaires. Non seulement Jeannette Tramond était une jeune fille, mais c’était même une fort jolie personne, à tel point qu’il s’était souvent dit, en revenant de là-bas, et tout en grillant force cigarettes : « Corbleu ! le friand morceau de roi que voilà. » Au jugé, entre vingt-quatre à vingt-six ans, et déjà s’entendant à merveille à tirer le meilleur parti possible de sa terre. En somme, une petite nature très intéressante, et qu’il ne serait pas aisé de rouler. Ah oui, la diplomatie allait avoir là un beau rôle.
Voilà qui compliquait diantrement la situation. Sur la foi des apparences, Rutebeuf s’était imaginé que la lutte s’engageait avec une femme d’âge plutôt mûr, ce qui était déjà une assez lourde tâche. Mais maintenant, ce n’était plus cela du tout, et Noireterre, qui devait s’y connaître, parlait d’une fort jolie jeune fille, qui paraissait de taille à vouloir se mesurer avec lui. Comment, diable, allait-on faire pour sortir de cette impasse ?
Son indécision, cependant, dura peu. Posant soudain ses deux mains sur les épaules de Noireterre, il lui dit en clignant de l’œil :
— À votre place, voici ce que je ferais. On vous a bien accueilli, dites-vous, à votre première visite. Pourquoi donc alors, ne lui feriez vous pas un brin de cour, à cette « perle » du village ? Toutes les jolies filles sont sensibles à ces sortes d’attentions, et les filles de la campagne peut-être encore plus que les autres.
Le conseil avait du bon, et à sa seconde visite Noireterre redoubla de prévenances. Les manières, toujours polies mais un peu tendues de la jeune fille se relâchèrent peu à peu, et sans se départir de sa méfiance elle témoigna une réelle bienveillance à son visiteur. Ce que voyant, celui-ci s’engagea plus à fond.
— L’offre de la compagnie est très généreuse, fit-il observer, et c’est certainement bien plus qu’un acheteur vous offrira jamais pour votre propriété.
— C’est ce qu’on me dit, répondit-elle tranquillement.
— Vous vous êtes donc renseignée ?
— Mais oui. Je me renseigne toujours, avant de rien entreprendre. C’est une habitude que j’ai prise.
Noireterre écarquilla un peu les yeux, de l’air de se dire : « Tiens, tiens, cette petite bonne femme n’est pas de celles qu’on rencontre à tous les coins de rues. »
S’éclaircissant un peu la voix, il reprit :
— Et à quelle conclusion en êtes-vous arrivée ? osa-t-il demander, sans trop avoir l’air de toucher au vif de la chose.
— C’est bien simple, répondit-elle. Tout bien considéré, je préfère garder ma terre. Je n’aurais pas le cœur à plus rien entreprendre, une fois la maison de famille jetée à bas, et je sens qu’il me faudrait plutôt alors m’expatrier fort loin.
Elle allait sûrement y aller de sa petite larme, mais Noireterre ne lui en laissa pas le temps.
— Alors, comme cela, aucune proposition que nous pourrions vous faire ne saurait vous être agréable ?
— J’ai bien peur que non, fit-elle en souriant.
Ce n’était pas très encourageant. Cependant, Noireterre ne se tint pas pour battu. Tout au plus, pensa-t-il, fallait-il s’y prendre autrement. À sa troisième visite, il avait arrêté un nouveau plan de campagne qui était, tout en ayant l’œil à toutes les chances possibles de réussite, de laisser croire à la jeune fille que l’achat de sa terre était maintenant relégué au second plan, et que le plaisir qu’il ressentait à être en sa compagnie le compensait amplement pour sa déconvenue diplomatique. Et le plus drôle c’est qu’il n’était pas trop loin de penser que telle était bien en effet la situation, et que pour peu que ses tête-à-tête avec cette « perle » dussent se continuer, il finirait par en oublier l’objet principal de sa mission.
Quoi qu’il en soit, cette mission ne devait pas tarder à lui être rappelée par la jeune fille elle-même, une après-midi de la semaine suivante qu’ils s’en revenaient tous deux à la maison, après une promenade à travers champs. L’été touchait à sa fin, et dans la splendeur du beau jour d’août moissons et vergers disaient la richesse inépuisable de la vieille terre familiale. Ils s’étaient un instant accoudés à une barrière avant d’entrer, et alors elle lui dit :
— On commence à répéter un peu partout que je suis un obstacle au progrès, et je n’aime pas cela. Croyez-vous que ce soit vrai ?
— Puisque vous le demandez, je suis forcé d’avouer qu’en effet il y a une part de vérité là-dedans. Dans tous les cas, vous êtes présentement en train de coûter beaucoup d’argent à la compagnie.
— Tant que cela ?
— Mais oui, répondit-il en riant. Songez donc, nos actions se vendaient comme du pain bénit, quand subitement on apprit que la compagnie était en difficultés quelque part pour son droit de passage. Il n’en fallut pas plus pour jeter du désarroi, à tel point que nos actions sont maintenant en baisse. La semaine dernière, à une assemblée d’actionnaires tenue au chef-lieu du comté, la discussion a été très orageuse et on a même parlé de liquidation.
— Suis-je blâmable pour cela ?
— Mais…, un peu, voyons.
— Voilà qui est curieux, par exemple.
Elle resta un instant songeuse, les yeux perdus dans le vague. Puis, continuant, et sans regarder Noireterre en face :
— Oui, c’est curieux. Ainsi donc, tout simplement parce que je ne veux pas bouger de chez moi, il y a beaucoup de gens qui perdent de l’argent.
— Vous devez vous rendre compte, pourtant, que votre opposition arrête toute notre affaire.
— Et si je consentais à la vente, cela redonnerait-il leur argent à ceux qui l’ont perdu !
— Le temps de le dire, oui, et nos actions rebondiraient au-dessus du pair.
— En vérité, c’est une grosse responsabilité pour une pauvre fille comme moi, et je n’avais jamais songé à cela.
À la suite de cette entrevue, Noireterre se crut tellement sûr du succès que, sans attendre d’être de retour à Montréal, il envoya une longue dépêche à Rutebeuf pour lui annoncer que l’affaire était dans le sac.
Ah certes, oui, ce jour-là, il était loin de prévoir le coup du sort dont il était menacé, et qui lui tomba inopinément sur la tête au surlendemain de ce qui précède. Qu’on imagine, en effet, quelle dut être sa consternation quand la jeune fille lui marqua résolument ce qui suit, en le regardant cette fois bien en face :
— Je ne vendrai à aucun prix. C’est décidé. Et je ne reviendrai plus là-dessus.
— Mais, mon Dieu, fit Noireterre abasourdi, vous me paraissiez l’autre jour si conciliante, si accommodante.
— Eh ! bien, j’ai changé d’idée, voilà tout. Je n’ai jamais conseillé à personne d’acheter des actions de votre compagnie, et je n’ai jamais donné à personne le droit de penser que je vous laisserais traverser en paix ma propriété. Comment donc peut-on venir me blâmer de vouloir rester tranquillement chez moi, et pourquoi irais-je m’exposer à tous ces dérangements pour faire plaisir à votre M. Rutebeuf et à une foule d’autres gens qui ne m’intéressent pas du tout ? Les tribunaux vous donneront peut-être raison, mais je m’opposerai jusqu’au bout à vos demandes.
Les tribunaux, il n’allait plus manquer que cela, maintenant. Le soir de ce même jour, Noireterre était à faire ses préparatifs pour le Lac Masson, où il espérait qu’une petite villégiature le remettrait en bonne forme, quand l’appel du téléphone résonna, impérieux. C’était Rutebeuf qui le sommait de nouveau d’agir, et dans quels termes, grands Dieux. « Épousez-la donc, cette jeune fille », ne cessait-il de rugir, « et que tout ça finisse. »
Épouser. Évidemment, c’était là une solution, et qui n’avait, en somme, rien que de très agréable, étant donnée la jeune personne qu’elle concernait. Il commençait, du reste, à se faire vieux, et la vie de célibataire n’allait pas tarder à lui peser. Oui, sans doute, mais enfin, le mariage, ah bougre !… grave affaire. Et tout à coup, il prit héroïquement sa résolution.
— Nom d’un pétard ! C’est juré, je l’épouse.
Le lendemain, dès le saut du lit, et laissant en plan ses préparatifs de villégiature, il était de retour là-bas.
La jeune fille l’accueillit avec un plaisir sincère, s’appliquant, à ce qu’il lui semblait, à lui faire oublier tout ce que ses paroles de la veille avaient pu comporter de contrariant.
— Je vous en prie, ne parlez pas de cela, ne cessait de dire Noireterre. Causons plutôt de choses plus agréables.
— Mais est-ce que ma décision ne vous met pas en mauvaise grâce avec votre compagnie ? Vous avez été si prévenant pour moi. Si vous saviez quelle reconnaissance je vous garde.
— Je vous en sais un gré infini, car cela me rendra plus facile ce qu’il me reste à vous dire.
Tout aussitôt, et devant les regards de la jeune fille, qui se faisaient inquisiteurs et cherchaient à démêler le sens de ses paroles, il ajouta de sa voix la plus mielleuse :
— Voyons, ne m’aiderez-vous point un tout petit peu ?
Les paupières de Mlle Tramond battaient un rappel précipité. Cependant, ce fut avec assez de calme qu’elle reprit :
— J’ai pensé bien souvent, depuis quelques jours, à certaines choses.
— Et peut-être y avez-vous pris un réel plaisir ?
— Mais oui, pourquoi vous le cacherai-je ?
Quelle candeur ! pensait Noireterre. Ah certes, non, celle-là n’était pas une de ces créatures sophistiquées des villes qui excellent à dissimuler ce qu’elles ont en tête. Quand celle-là se sentait effleurée par l’aile de l’amour, elle n’était pas femme à cacher le ravissement qui la possédait tout entière. Un flot d’émotions que Noireterre ne se connaissait pas lui gonfla la poitrine, et il allait y donner cours par un remerciement jailli du cœur, quand la jeune fille suspendit ces effusions menaçantes en lui disant :
— Tenez, revenez demain, voulez-vous. J’aurai de bonnes nouvelles à vous donner.
La moustache dressée en pointes conquérantes, la taille élégante et bien sanglée, le jarret ferme, Noireterre fut exact le lendemain au rendez-vous. Mlle Tramond accourut à sa rencontre avec un joyeux sourire
— Vous avez remporté la victoire, lui annonça-t-elle, je me rends.
Quoi, si vite que cela ? pensa Noireterre. Il s’attendait bien, certes, à de l’encouragement, mais non pas une capitulation aussi complète.
Sa première surprise dissipée, il s’avança avec empressement.
— Alors, vous voulez bien, dit-il, en faisant le geste de saisir les mains de la belle Jeannette.
— Mais oui, je suis décidée… à tout vendre.
— À quoi ?
— À tout vendre, c’est-à-dire toute la terre.
Noireterre se sentait la gorge un peu sèche. Il reprit, avalant sa salive :
— Un instant, s’il vous plaît. Laissez-moi me saisir et voir un peu clair. C’est bien à tout cela que vous pensiez hier ?
— Parfaitement.
— Vous parliez d’agréables pensées.
— Eh bien, quoi, ne l’étaient-elles pas ? J’en avais décidément fini avec mes incertitudes, et pour vous je savais que ce serait un tel plaisir.
Tout en restant très abasourdi, Noireterre n’en eut pas moins l’esprit de discerner qu’il lui fallait saisir la balle au bond, et s’excusant pour quelques instants il courut chercher les papiers nécessaires pour consommer la vente. Et tout le temps, il ne cessait de se dire, très intrigué : « Eh mais, voyons, elle n’a pas du tout l’air de s’attendre que je puisse songer à l’épouser. » Il y avait là, pour le beau et fringant Noireterre, une sorte de déconvenue qui frisait la déchéance, et il s’en sentait diminué, comme rapetissé.
Deux heures plus tard il était de retour, avec l’acte de vente bien en règle. Quoi qu’il fît, il n’était pas encore rassuré, dans la crainte, toujours, de quelque subite volte-face. Mais la jeune fille n’eut aucune hésitation, et ce fut d’une main ferme et décidée qu’elle donna sa signature.
Quand tout fut fini, elle se rapprocha de Noireterre, et prenant son air le plus câlin elle lui demanda :
— Combien pensez-vous que mes parts vont me rapporter ?
— Permettez, je ne comprends pas bien. Vos parts, dites-vous ?
— Mais oui, mes parts dans votre compagnie. Quand vous m’avez dit, l’autre jour, que vos actions étaient en baisse, j’en ai acheté tout ce que j’ai pu, et hier encore j’en ai eu un lot qu’on m’a donné presque pour rien, tellement les gens commençaient à être persuadés que votre chemin ne se ferait pas. Je risquais gros, c’est vrai. Mais vous m’aviez tellement assuré que les parts remonteraient sitôt mon consentement obtenu. Vous savez, vous m’avez rendu là un service précieux, et je ne saurais en vérité vous en être trop reconnaissante.
Du coup, la surprise avait fait place, chez Noireterre, à la plus vive admiration. Deux choses, surtout, se détachaient dans son esprit en plein relief. Il avait là devant lui la femme la plus habile qu’il eût encore jamais rencontrée, et cette femme possédait maintenant une jolie fortune. La perle des perles, enfin, et qu’il allait certes maintenant enlever haut la main. Il jugea que le moment était arrivé d’employer les grands moyens, et, rapprochant sa chaise, il murmura de sa voix la plus suave, après avoir réussi à s’emparer du bout des doigts de la jeune fille :
— Oh, ma chère Jeannette. Enfin, je puis…
Une vive rougeur était montée au front de Mlle Tramond. Elle se recula, et se dégageant de l’étreinte de Noireterre, elle lui dit précipitamment :
— Non, pas cela… vous savez, mon fiancé serait très fâché.
Un aspic l’aurait mordu à la jambe que Noireterre ne se serait pas levé plus vite. Il répétait, le visage en sueur, l’œil hagard :
— Votre fiancé ?
— Mais oui. J’ai un fiancé dans l’Ouest qui s’impatiente après moi depuis longtemps. Hier soir, je lui ai télégraphié que j’avais tout vendu, et qu’il pouvait venir me chercher quand il voudrait. Je l’attends dans quelques jours.
On peut croire qu’en revenant à la ville Noireterre dut égrener ce jour-là, en son for intérieur, une jolie kyrielle de jurons, qui tous pouvaient se résumer à ceci : « Morbleu ! moi baron authentique de Noireterre, m’être fait rouler de la sorte par une petite péronnelle de village. N’y a-t-il pas là, vraiment, de quoi aller piquer une bonne tête dans le Saint-Laurent ? »
Du plus loin qu’il l’aperçut, Rutebeuf lui cria :
— Je vous le disais bien, n’est-ce pas ? que vous en viendriez à bout.
Puis, voyant son air dépité, il ajouta :
— Vous me paraissez fatigué. Qu’y a-t-il donc ?
— J’ai besoin d’air et d’espace. Oui, en effet, je suis un peu las. Aussi, vais-je me donner un bon mois de vacances. Et, cette fois, pas de Lac Masson ni de Sainte-Agathe. Dussé-je gagner le Nord jusqu’à l’Abitibi, je veux aller tellement loin que je puisse être sûr d’une villégiature où pas une femme n’a encore songé à se montrer. Oui, j’en ai assez, et je reste vieux garçon. C’est juré.
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