Chapitre 10 Juanita
Il se passe bien des choses dans notre bonne ville de Montréal. Mais je doute qu’il soit jamais arrivé une aventure d’un ordre aussi étrange et qui soit aussi complètement en désaccord avec tout ce qu’on pourrait imaginer en notre froid pays anglo-saxon, que celle qui s’est déroulée en ce jour de Noël dont je veux parler, celui même de l’an dernier qui, vous vous rappelez bien, tombait un lundi.
Oui, un lundi ; et ce simple détail, comme vous l’allez voir plus loin, a bien son importance.
Il avait nom Orphir Tabourin, et, toute sa vie, il n’avait jamais su ce que pouvait signifier qu’être son maître, quand ce n’eût été que durant cinq pauvres minutes. Enfant unique, et ayant perdu ses parents en bas âge, il avait été accueilli dans un orphelinat où, sous l’œil maternel mais sévère des religieuses hospitalières, il avait grandi, façonné, et souvent aussi meurtri par la règle impitoyable de l’asile. La règle, toujours la règle, l’alignement, l’ordre. Jamais une velléité quelconque témoignant que parfois, dans cette cervelle d’enfant, pouvait s’agiter un embryon de volonté. À quoi bon, d’ailleurs, puisque cela même, cette volonté, aurait certes pu passer pour un acte d’insubordination, que visait et punissait le règlement.
À l’âge de quatorze ans, et comme l’enfant manifestait du talent pour la mécanique, on le fit entrer dans un atelier de métallurgie, à Hochelaga. Et la vie se continua, pour lui, à peu près comme à l’orphelinat, avec cette seule différence qu’un contremaître remplaçait la religieuse de jadis et lui dictait ce qu’il avait à faire.
Cependant, les dispositions de l’enfant pour la mécanique ne faisaient que grandir, et l’automobile, surtout, l’intéressait tout particulièrement. L’atelier où il était entré étant souvent requis de faire des réparations à ces machines, le jeune apprenti y montra un tel savoir-faire que, peu à peu, on prit l’habitude de les lui confier. Enfin, un certain jour, un dispositif très ingénieux qu’il imagina pour régler la vitesse le mit pour de bon en lumière, et, à partir de là, le regard de ses yeux gris, qu’il avait naturellement vifs et enjoués, commença décidément à briller d’une petite flamme qu’on ne leur connaissait pas auparavant, et qui, à la rigueur, pouvait passer pour de la décision. Ce fut aussi à cette époque que son maître, devinant qu’il avait là sous la main un aide qui pouvait lui être précieux, jugea bon de se l’attacher par contrat pour plusieurs années, et commença à lui payer des gages qui pouvaient à peu près lui permettre de vivre.
Le jeune Orphir venait alors d’atteindre ses dix-huit ans. Se remettant à sa tâche avec un renouveau d’ardeur, il put, qui le croirait ? en quatre ans, économiser sur son modique salaire quelque chose comme douze cents dollars, dont il portait toujours avec lui le récépissé de banque bien en règle dans une poche intérieure de son veston.
Il avait vingt-deux ans quand éclata le coup de foudre qui devait décider de toute sa vie.
Voici comment le drame débuta. Tout près de l’atelier, et faisant le coin de la rue, était établi depuis déjà longtemps un fruitier du nom de Vocelli. Ce fruitier, originaire de Sicile, avait une fille, jolie brunette aux yeux de braise et au corps souple et fin, qui, parfois, vendait des fruits au jeune ouvrier, et souvent aussi, en marchande avertie qu’elle était, ne lui ménageait pas ses sourires, car, à la longue, le jeune homme avait fini par devenir une pratique assez sérieuse. Vous devinez le reste, et comme quoi, devant toutes ces grâces alléchantes, le pauvre cœur de l’orphelin, si longtemps pressuré et comme aplati, s’était enfin dégonflé comme à miracle, et puis, du coup, prenait feu comme amadou.
À quelque temps de là, prenant son courage à deux mains, le jeune homme avait osé aller demander, oh ! bien timidement, à Vocelli la main de sa fille. Le Sicilien pensa en crever d’un accès de rage. Comment ! ce marmouset et ce simple ouvrier avait le toupet d’aspirer à devenir l’époux de sa Juanita. Il faut vous dire que les affaires de Vocelli ayant prospéré, il avait pu acheter près de chez lui tout un pâté de maisons, et que maintenant il était en passe de devenir un gros propriétaire. Or, en Sicile, d’où il venait, les gens de sa sorte ne frayaient pas avec des ouvriers. Sa fille, du reste, était courtisée par un avocat, et un homme qui irait loin. Il montra la porte à l’intrus, en lui intimant l’ordre de ne plus jamais reparaître devant lui.
« De quoi ! de quoi ! » ne cessait de dire notre pauvre amoureux, en reculant vers la porte. « Je suis un honnête ouvrier, bon travailleur, ne prenant pas une goutte de boisson, et j’ai en banque douze cents dollars qui ne doivent rien à personne. »
Juanita, qui écoutait non loin de là, ne put s’empêcher de penser que, tout de même, il était regrettable que Tabourin ne fût pas un avocat, car il était vraiment de jolie prestance, bien pris de sa personne, les membres dégagés, avec un joli soupçon de moustache genre Charlie Chaplin, et maintes fois, en le regardant, de sa fenêtre, évoluer en automobile, il lui était souventes fois arrivé de souhaiter qu’il voulût bien la prendre un instant à ses côtés, pour un bout de promenade.
Oui, mais quand on est la fiancée d’un avocat ! Ah, boufre ! non, son père avait raison, et elle n’allait pas lâcher pareille aubaine pour devenir la femme d’un simple ouvrier.
Quelques mois se passèrent, durant lesquels Orphir redoubla, si possible, d’assiduité à l’atelier, et poussa l’économie jusqu’à se passer souvent du nécessaire pour voir encore grossir son compte de banque. Selon toute apparence, il ne se souciait plus de sa mésaventure chez le papa Vocelli, et Juanita, pour le cas qu’il paraissait en faire, pourrait maintenant disposer de sa main comme elle le voudrait.
Et c’est ainsi qu’on en arriva à cette avant-veille de Noël dont je veux parler, et qui était un samedi. Ce jour-là, le jeune homme demanda à son patron de lui laisser la liberté de son après-midi, chose qu’il obtint d’autant plus volontiers que c’était peut-être la première fois que pareille chose lui arrivait.
— Au moins, tu n’as pas envie de me lâcher et de te chercher une autre place, lui demandait son maître, un peu inquiet, après tout, de voir celui qu’il appelait en secret son meilleur ouvrier lui témoigner ainsi ce qui, ô grand miracle, pouvait à la rigueur passer pour un acte de volonté.
— Non, non, ce n’est pas ça, répondit Orphir ; j’ai tout simplement besoin de quelques heures, aujourd’hui, pour un travail particulier que je veux faire.
Il avait dit « je veux » du même ton tranquille qu’il prenait pour dire toutes choses, et à une heure précise il sortait de l’atelier de son même pas bien mesuré et se dirigeait sans se hâter vers le petit restaurant du voisinage où il prenait toujours son frugal repas du midi.
Une demi-heure plus tard, il se dirigeait, toujours sans se hâter, vers la rue Sainte-Catherine est, et bientôt après passait le seuil d’un grand magasin de meubles et faisait choix d’un ameublement complet, dans lequel chaque article dénotait un goût sûr et bien averti. Évidemment, tout cela était concerté depuis longtemps, et l’acheteur savait déjà d’avance sur quoi il ferait mieux d’arrêter son choix, car en une heure à peine tout était terminé. Des instructions particulières furent données pour ses achats. Il fallait que tout fût rendu sans faute, ce même soir, entre six et sept heures, à une certaine adresse de l’avenue Papineau, où le jeune ouvrier serait là lui-même pour recevoir l’envoi et paierait comptant. Comme preuve de sa bonne foi, il sortit de sa poche un rouleau de billets de banque d’apparence suffisamment respectable, et devant un argument aussi concluant, le marchand promit qu’il serait exact, quand bien même il lui faudrait pour cela, en cette avant-veille de Noël où il ne savait où donner la tête, réquisitionner tout son personnel.
Au sortir du magasin de meubles, ce fut ensuite le tour d’un grand établissement de nouveautés, où aux mêmes conditions de livraison, et en paraissant suivre un programme depuis longtemps mûri et arrêté, le jeune homme acheta quelques jolis vêtements de jeune femme, avec accompagnement de menus articles de toilette, le tout couronné par un superbe manteau d’Alaska à col de loutre qui était une merveille de souplesse et de douce chaleur. Cela fait, il se fit indiquer le rayon de la vaisselle et de la verrerie, puis, enfin, passant au département des provisions, il se procura tout ce qu’il fallait pour sustenter convenablement un ménage durant un bon mois.
Quatre heures sonnaient comme il mettait la dernière main à tous ces préparatifs. Il se donna encore une heure pour passer chez le coiffeur, et aller prendre chez le tailleur le costume qu’il s’était commandé depuis tantôt une semaine. Tout se passa encore sans encombre, et enfin à 5 heures il prenait le tramway qui le conduisit dans le haut de l’avenue Papineau, à l’adresse qu’il avait donnée pour ses achats, et qui se trouvait être une maison neuve de trois logements, encore inoccupée, de fort jolie apparence.
Cette maison n’avait pas, à l’extérieur, les monstrueux escaliers que l’on sait, et qui gâtent à un tel point la plupart des rues résidentielles de Montréal. On accédait, par un perron, à une grande porte centrale, et c’est à l’intérieur même que se trouvait l’escalier donnant accès aux deux logements du haut. Avec une toute petite clef, le jeune homme ouvrit cette porte, et traversant un grand palier monta jusqu’au troisième, celui-là même qui devait être l’aboutissement de tous ses efforts de cet après-dîner, car il n’eut pas plutôt tourné le bouton d’une autre porte que toute sa figure d’habitude toujours si tendue et si renfermée, donna soudain tous les indices d’une intense satisfaction, du genre de celle par exemple que tout homme bien ne doit éprouver à se dire qu’il est enfin « chez soi », bien à l’abri des importuns et de tout le tohu-bohu du dehors.
Par tout l’appartement régnait une douce tiédeur, entretenue bien à point de nombreux calorifères, la maison appartenant à la classe de celles dites « chauffées par le propriétaire », et qu’il ne fait pas bon, en nos hivers canadiens, et en attendant les locataires, laisser refroidir un seul instant.
Comme il était sûr de n’être vu, en ce moment, de personne, le jeune homme se donna la jouissance, chez lui toujours fort rare, de rire silencieusement, et même il crut bon, qui le croirait ? de griller une cigarette avec une désinvolture du tout dernier ton, et que lui aurait certes enviée plus d’un de nos élégants. Ah, certes ! oui ! en ce moment, l’orphelin de ces bonnes sœurs, à la mine confite et résignée, était loin.
Restait cependant encore le plus dur, et à ce brusque rappel de ce qu’il aurait encore à faire pour compléter son œuvre, son rire tomba, sa cigarette s’éteignit, et un gros pli se creusa soudain entre ses deux yeux, tandis que, le front aux vitres, il guettait l’arrivée de ses fournisseurs.
Toute la journée du lendemain, qui était le dimanche, Orphir s’occupa à mettre sa maison en ordre, rangeant ses meubles et sa vaisselle, frottant, époussetant et astiquant un peu partout, et quand le soir tomba, il put se dire qu’il n’avait certes pas perdu son temps. Tout était bien à place et bien à la main, depuis les deux élégants fauteuils se faisant face dans une encoignure du petit salon jusqu’à la plus modeste casserole de la cuisine. Tout avait été prévu, deviné, tout, absolument tout, et il n’y avait plus, comme on dit, qu’à frotter une allumette pour faire le café ou le thé.
Ces apprêts terminés, le jeune homme prit quelques instants d’un repos bien gagné, ce qui le mena jusque vers les dix heures. Puis il descendit en ville prendre son souper, et enfin, comme il allait être bientôt l’heure de la messe de minuit, et qu’il n’avait jamais encore manqué d’assister à cet office, il entra à Notre-Dame.
Ses dévotions terminées, il se rendit à l’atelier et entra dans le garage, où il était autorisé à pénétrer à toute heure du jour ou de la nuit pour les réquisitions d’urgence d’automobiles. Il alla tout au fond du bâtiment, et tourna le commutateur d’électricité. Une superbe limousine se trouvait là, dont il inspecta minutieusement tous les rouages, s’assurant du plein d’essence et vérifiant les pneus. Puis il entassa à l’intérieur plusieurs épaisses couvertures, et enfin, éteignant l’électricité, et revenant à l’avant du garage, où le réverbère de la rue jetait tout juste suffisamment de clarté pour pouvoir se diriger, il se livra à une besogne tellement étrange, pour tous ceux qui le connaissaient, que le récit en pourrait certes passer pour invraisemblable. Qui le croirait, en effet ? Il avait sorti de la poche de son paletot, devinez quoi, un revolver, un vrai, et non pas un jouet, tout ce qu’il pouvait y avoir de plus meurtrier, et il introduisait une à une les six cartouches qui en faisaient le plein chargement.
Il regarda sa montre, qui allait bientôt indiquer quatre heures. Il était, sous la pâle lumière du réverbère, devenu presque livide, et de grosses gouttes de sueur, en dépit du froid piquant, lui perlaient au front. Dans la rue, les derniers réveillonneurs étaient depuis longtemps passés, et la solitude s’était faite complète. Avec un haussement résolu des épaules, il revint au fond du garage, ouvrit la portière de la limousine et saisissant le volant, il mit la machine en mouvement vers la rue. L’heure était arrivée.
Il arrêta chez Vocelli, alors qu’il sortit de l’auto, dont il ferma sans bruit la portière derrière lui. De nouveau, il embrassa du regard toute la rue, qui restait obstinément solitaire. Puis posément il monta les deux marches conduisant à la porte du domicile du fruitier, et attenante à celle de la boutique. Pressant légèrement le bouton de la sonnerie électrique à deux reprises, il attendit quelques instants qu’un signe de vie quelconque se manifestât à l’intérieur ; puis, n’entendant rien venir, il sonna de nouveau, cette fois plus longuement. Au bout de quelques minutes, qui lui parurent interminables, il perçut un pas lourd qui descendit l’escalier, et l’instant d’après une voix au timbre un peu anxieux demandait à travers la porte ce qu’on voulait.
— Vous êtes bien le nommé Vocelli ?
— Oui, qu’est-ce qu’on me veut ?
— Un télégramme pour vous, voilà tout.
Tabourin avait étouffé un peu sa voix, pour qu’on ne pût pas le reconnaître, et pour plus de précautions sa tête disparaissait à demi dans le col remonté de son paletot et d’un feutre à larges bords.
Un verrou grinça, et Vocelli entrebâilla sa porte tout juste pour y passer la main et se saisir de la dépêche. Mais une violente poussée imprimée à la porte par l’arrivant le jeta à trois pas en arrière, et avant qu’il eût pu se mettre sous ses gardes, Tabourin était entré tout à fait, et, revolver en main, il intimait à Vocelli l’ordre de monter chez lui et de lui montrer le chemin, tout en prenant soin de l’assurer qu’il y allait de sa vie.
À la vue de l’arme braquée sur lui, le fruitier n’avait pu s’empêcher de s’écrier – avec tous les signes d’une grande terreur : « la Mana Negra ! »
— Non, ce n’est pas la Main Noire, répondit Tabourin ; mais ce sera bien pire si vous ne m’obéissez pas. Un seul cri pour ameuter les voisins, et je tire. Vous êtes averti.
Le fruitier jugea bon d’obéir, et se mit en passe de remonter chez lui. On l’entendait à tout instant geindre et marmonner des « Jésus ! Maria ! » à ne plus finir. Apercevant sa femme, qui l’attendait à la dernière marche, il ne put que lui dire d’une voix étouffée : « Margherita, ma colombe, ne crie pas, je t’en prie. Je vais t’expliquer… Nous allons voir. »
Mais la pauvre femme n’eut pas plutôt aperçu le revolver, suivi de l’ombre redoutable du malfaiteur, qu’elle s’écroula tout d’une pièce près d’un fauteuil, ses deux cents livres avoir-du-poids ébranlant lourdement le plancher. Ah, crier ! elle en aurait certes été bien incapable, la pauvre, et c’est tout au plus si quelques hoquets convulsifs pouvaient avec difficulté sortir de sa gorge.
Arrivé en pleine lumière, et se voyant maintenant maître de la place, le jeune homme enleva son chapeau, et, bien campé devant Vocelli, il lui demanda :
— Me reconnaissez-vous, maintenant ?
Le fruitier, les yeux hagards, ne pouvait que balbutier :
— Eh mais, c’est le petit d’en face. Écoute, Margherita, que je te dis, c’est le petit jeune homme d’en face. Corpu di Baccho ! Quelle peur il nous a faite. Ah mais, je comprends, maintenant, c’est à cause de Juanita.
Et alors Tabourin, faisant un pas en avant vers le fruitier et le menaçant toujours de son arme, lui répondit :
— Ah ! vous comprenez. En effet, vous avez deviné juste. Je viens chercher Juanita, et que vous le vouliez ou non, je ne sortirai pas d’ici sans elle. Je vous le répète, pas un cri, et laissez-moi faire, ou sans cela je fais feu. Ah, vous m’avez chassé de chez vous. Eh bien, je vous prends votre fille. Je l’aime et je la veux pour femme. Je sais ce que je risque, et rien ne m’arrêtera.
Tout aussitôt, il reprit :
— Et maintenant, assez parlé. À votre chambre, tous deux, et que ça finisse.
Les poussant tous deux à la gueule de son revolver, vers une chambre s’ouvrant sur la salle commune, il retira la clef se trouvant à l’intérieur et les y enferma à double tour, non sans avoir eu soin de leur faire de nouvelles menaces. Peine inutile, du reste, car l’homme et la femme, complètement médusés, restaient incapables de prendre la moindre résolution.
Cette première partie de son programme une fois menée à bonne fin, restait la plus difficile, qui était Juanita. L’aventurier hésita un instant, ne voulant évidemment agir qu’à coup sûr, et cherchant à s’orienter. Une porte près de la fenêtre semblait être celle de la chambre de la jeune fille, et il s’apprêtait à y entrer de force, mais il n’en eut pas le temps. Juanita venait elle-même d’apparaître sur le seuil, vêtue à la hâte d’un long peignoir, la chevelure défaite et les traits encore bouffis de sommeil.
— Que voulez-vous ? demanda-t-elle à l’homme.
Puis soudain, à son tour, elle le reconnut, et elle jeta un faible cri.
Subitement, la voix de Tabourin s’était faite suppliante.
— Ce que je veux, dit-il, vous le savez bien, c’est vous. Je suis venu vous chercher et je vous amène.
La jeune fille voulut fuir vers sa chambre, mais l’amoureux l’arrêta net dans son élan, et lui souffla au visage, par paroles rauques et entrecoupées :
— Écoutez-moi, Juanita, je vous en prie. J’ai risqué le pénitencier pour arriver jusqu’à vous, et je ne m’en irai pas comme cela, quand je me vois près de toucher au but. Je vous aime, comme personne autre ne pourra vous aimer, et je vous veux pour femme. Vous allez vous en venir avec moi, de votre plein consentement, si ça se peut ; ou bien, sans cela, je vais vous prendre de force. Je vous le dis encore, je ne reculerai devant rien.
— Lâchez-moi, vous me faites mal, suppliait maintenant la jeune fille, en proie à une visible terreur.
Puis, regardant son ravisseur bien en face, et ses yeux de braise le brûlant d’un flot de haine, elle articula :
— Oh, mon Dieu, comme je vous déteste !
— Cela est regrettable, fit Tabourin, mais ne changera rien à ce que j’ai décidé. Allons, venez, ça vaudra mieux. J’ai mon auto bien chauffée, en bas, qui vous attend.
— Mais je ne veux pas. Je vais crier, me débattre, et puis vous déchirer le visage de mes mains.
— Alors, il va me falloir prendre les grands moyens.
Se jetant sur la jeune fille, il lui noua rapidement un mouchoir sur la bouche, puis lui maîtrisant les mains il les immobilisa dans un nœud coulant dont il fit plusieurs tours, et qu’il portait sur lui dans l’attente, évidemment, d’une résistance de ce genre. Cela fait, il attacha ensuite de la même manière les deux jambes. La proie était maintenant prête à emporter. Avant de partir, toutefois, il jugea bon d’aller tranquilliser un peu les pauvres parents, dont les pleurs et les gémissements s’entendaient à travers la porte, et collant presque ses lèvres à la serrure, il dit :
— Je m’en vais, et j’amène avec moi Juanita. Mais n’ayez aucune crainte ; je suis un honnête garçon, et votre fille m’est aussi chère qu’à vous. Vous verrez, tout finira pour le mieux. Restez en paix, je reviendrai bientôt vous délivrer, et je ne sais qui me dit que vous m’aurez alors pardonné.
Enlevant son précieux colis, qui pesait à peine à ses bras d’amoureux souverain et vainqueur, il descendit l’escalier, puis sortant de la maison, et non sans avoir encore une fois soigneusement inspecté toute la rue, il ouvrit l’auto et roula la jeune fille dans les multiples couvertures qui y étaient entassées. L’instant d’après il démarrait et filait à toute vitesse vers le nord de la ville.
En face de lui, un chronomètre marquait quatre heures et demie. Il aspira bruyamment l’air, dans une brusque détente de tout son être, et il semblait vraiment, dans son contentement, vouloir se dire : « Cristi, voilà de la belle ouvrage, et rapidement menée. »
En entrant chez lui, avenue Papineau, le jeune homme avait déposé la jeune fille sur un sofa et s’était empressé de lui enlever son bâillon. Il s’attendait à des cris et à des hurlements, et en avait pris son parti, car la certitude où il était d’être seul dans la maison lui enlevait toute inquiétude à cet égard. Mais, à sa vive surprise, il n’en fut rien. La jeune fille se contenta de regarder fixement son ravisseur avec un regard semblant encore plus lourdement chargé de haine. Évidemment, aussi, et à juger par l’intensité de ce regard, un travail intense se faisait dans son esprit. Comment sortirait-elle de là, et quelle allait être la fin de cette sotte aventure ?
Au bout d’un instant, elle dit :
— Détachez-moi les pieds et les mains. Vous m’avez fait mal.
Quand les derniers liens furent tombés, le jeune homme approcha une chaise, et se penchant résolument au-dessus de la tête de la jeune fille, il lui dit à voix basse, en martelant distinctement toutes ses paroles :
— Voulez-vous maintenant m’écouter un instant ? Ce ne sera pas long, je vous assure, et dans un instant, je vous aurai laissée libre.
Juanita ne faisant aucune protestation, et se contentant toujours de le regarder avec son même regard étrange et noir, il reprit :
— Allons, je savais bien que vous finiriez par devenir raisonnable. Et maintenant, voici. Tout ce qui est ici, Juanita, est à vous. Tout est neuf, solide, et je crois aussi de bon goût. J’espère que vous en serez satisfaite. Du moins, je n’ai rien épargné pour cela. Tout cela, aussi, est payé jusqu’au dernier sou, et voici les reçus que je mets sur cette table. J’ai de l’argent en banque, et ma position est sûre et ne peut que s’améliorer. Je n’ai pas besoin de vous dire que je vous aime. Cela, vous le savez déjà, par tout ce que vous avez déjà pu voir de moi. Je me contenterai d’ajouter que, si vous voulez de moi, je ferai de vous la femme la plus heureuse de Montréal.
La jeune fille ne disait toujours rien. Tabourin se leva, fit quelques pas de long en large, et revenant se planter devant Juanita, il dit encore :
— Prenez patience, je serai parti dans un instant. Quand je vous aurai quittée, vous ferez comme vous voudrez. Dans le placard de votre chambre, vous trouverez quelques effets que je vous ai choisis. Vous pourrez parfaitement vous vêtir pour sortir. Il fera bientôt jour, et le tramway passe à la porte. Le temps de le dire, vous serez rendue chez votre père. En vous amenant ici, j’ai tenu seulement à vous prouver que je pouvais aller jusqu’aux dernières limites du possible pour vous obtenir. Je vais vous laisser tout le temps nécessaire pour réfléchir. Je reviendrai vers dix heures. Si vous n’êtes pas là, c’est que vous aurez décidé contre moi, et, alors, je vous le jure, vous ne me reverrez plus. D’un autre côté, si je vous trouve ici, nous nous rendrons à l’église voisine, où un prêtre, à qui j’ai déjà parlé de la chose, nous mariera. Je le répète, vous êtes ici reine et maîtresse, et vous êtes libre. C’est tout, je m’en vais. Adieu, ou au revoir, ce sera comme vous voudrez.
Après l’avoir écouté qui descendait l’escalier, Juanita courut à la fenêtre. Longtemps, longtemps, après avoir vu le jeune homme disparaître en automobile, elle resta là songeuse, en proie aussi à une certaine frayeur à se savoir seule en cette maison inconnue. Ce ne fut qu’aux premières lueurs du jour qu’elle se décida enfin à s’orienter. Et, d’ailleurs, ne fallait-il pas qu’elle pût trouver ces vêtements dont il parlait tout à l’heure, afin de pouvoir s’en retourner chez elle. Car, de cela, elle était bien résolue. Et, pourtant… comme il l’aimait, celui-là, d’avoir osé tout cela. Quoi qu’elle pût penser de lui, c’était du moins un homme d’énergie et de décision. Oui, sans doute, mais elle ne l’aimait pas.
Tout en monologuant de la sorte, elle était entrée dans la salle à manger, dont elle ne put s’empêcher de noter l’agencement élégant et harmonieux. Puis elle passa dans la chambre d’à côté… sa chambre, et alors, on eût dit qu’elle éprouvait comme un sursaut de plaisir, tant tout cela semblait avoir été combiné pour répondre à ses désirs les plus secrets. Et toujours, elle en revenait à ce qu’elle se disait l’instant d’avant : « Oui, comme il l’aimait celui-là, d’avoir pu réaliser tout cela, et en trouverait-elle jamais un autre qui voulût bien lui montrer le même dévouement ? » Elle allait s’en aller, il est vrai, retourner chez son père, mais toujours le souvenir de ce matin de Noël lui resterait, vivace et en somme assez doux comme se rattachant au souvenir de l’homme qui l’aurait peut-être le plus aimée en sa vie.
Oui, elle allait emprunter ces vêtements dont il parlait, et s’en aller au plus vite. Ce disant, elle ouvrit le placard. Un premier rayon de soleil levant y entrait tout droit, aidant à rendre ainsi plus intense le saisissement qu’alors éprouva la jeune fille. Ah ! vraiment, c’était cela que Tabourin comprenait sous la désignation collective de « quelques vêtements », cela, toutes ces merveilles de nuances chatoyantes, de grâce, de légèreté. Comment oserait-elle jamais, aussi, jeter sur ses épaules, ce manteau de fourrure, certes, destiné à une reine, et qui était bien la chose la plus splendide qu’elle eût jamais senti couler entre ses doigts ? Non, on n’emprunte pas, vraiment, de ces sortes d’effets. Et pourtant, tout cela, elle le savait, le devinait, était à elle, bien à elle. Bien plus, rien qu’au jugé, elle voyait que tout cela avait été acheté précisément pour elle, à sa taille et à sa mesure. Pour s’en assurer, elle essaya une mignonne robe d’intérieur, qui lui tirait tout particulièrement l’œil, et trouva que cela lui seyait si bien qu’elle n’eut pas ensuite tout d’abord le courage de l’enlever. Non, mais, il la connaissait donc par cœur, celui qui lui avait ménagé toutes ces surprises Ah ! oui, vraiment il n’y avait pas à dire, comme il l’aimait, celui-là !
Continuant son inspection, elle passa enfin dans la cuisine, notant avec un étonnement qui, cette fois, semblait presque une attention émue, que rien, absolument rien n’avait été oublié qui pût assurer son confort. Tous les ustensiles reluisaient, par ordre de grandeur, et, dans l’armoire, toutes sortes de provisions imaginables étaient entassées. Sur le poêle à gaz, une cafetière attendait, toute prête à donner son concours pour le déjeuner.
Revenant sur ses pas, elle erra par tout l’appartement, furetant de-ci de-là, et les yeux perdus en une longue songerie. Et tout le temps, elle pensait : « Comme il est fort. Je n’aurais jamais cru cela de lui. Quand il m’a prise dans ses bras, pour m’emporter, je sentais qu’il aurait pu aller, comme cela, jusqu’au bout du monde, tant je lui étais légère. »
Le temps, cependant, s’écoulait. La pendule de la salle à manger venait de sonner neuf heures. Il allait maintenant bientôt revenir, et elle n’était pas encore partie. À quoi songeait-elle donc ? Et toujours, elle revenait à ce qu’elle s’était déjà dit : elle ne pouvait pas décemment emprunter, pour s’en aller, les vêtements qu’il avait achetés pour elle, et d’un autre côté, elle ne pouvait pas s’aventurer au dehors en une simple robe d’intérieur. C’est cela, elle l’attendrait, elle s’expliquerait avec lui, et elle lui demanderait d’envoyer chercher chez elle ce qu’il fallait.
Tout en faisant ces réflexions, elle était de nouveau passée dans la cuisine, où une faim tenace lui rappelait qu’elle n’avait encore rien mangé depuis la veille. Et un jour de Noël, encore. Puis, en vaquant à ces apprêts, elle songea qu’il devait avoir faim, lui aussi. Et alors, tout entière à cette pensée, elle s’empressa, subitement prise d’activité ; et pendant que le café mijotait doucement sur le feu, elle courut à la salle à manger où, sur un coin de table, elle prit plaisir à tout disposer pour le déjeuner. Au moins, elle lui devait bien cela pour tout ce qu’il avait fait pour elle, et alors ils se quitteraient bons amis.
En apparaissant sur le seuil de la salle à manger, à l’heure fatidique qu’il s’était fixée, Tabourin eut comme un éblouissement sous lequel il se sentit vaciller. Assise au haut bout de la table, dressée comme pour une petite fête intime et familiale, Juanita le regardait venir, à la fois calme et résolue. Indécis, il fit quelques pas en avant. Et, alors, tout doucement, elle lui dit : « Vous voyez, je vous attendais. » Au coin des yeux, de toutes petites larmes brillaient, dont il ne savait trop si ce pouvait être de contrariété résignée ou de bonheur. À tout hasard, il prit le parti d’opter pour le « bonheur », et tombant aux genoux de la jeune fille, et lui saisissant les mains, il s’écria : « Oh, ma petite Juanita, comme je vais bien vous aimer pour tout cela. »
Quand Tabourin, ayant à son bras sa jeune femme, se présenta, au sortir de l’église, chez son beau-père, celui-ci, tout en laissant percer encore un peu de dépit, le reçut fort convenablement, étant données les circonstances. Entre-temps, il ne cessait de dire à Margherita : « Tu le vois, c’est un vrai Sicilien. » Pour l’intelligence de cette exclamation, il convient d’ajouter qu’en Sicile, comme aux beaux temps de l’ancienne Rome, la coutume existe toujours, paraît-il, pour les amoureux en quête d’épouses, d’aller les enlever de vive force à la barbe des parents récalcitrants. Ce rappel aux vieilles coutumes ancestrales devait être d’autant plus cher au papa Vocelli que lui-même, à ce qu’affirment certaines mauvaises langues, s’y était pris autrefois de la même façon pour se procurer Margherita. En Sicile, quand ces choses-là arrivent, on s’y résigne volontiers, et Vocelli prouva en cette occurrence qu’il était d’une bonne trempe de Sicilien en invitant cordialement le jeune couple à rester partager leur dîner de Noël, et à goûter à l’oie grasse que Margherita venait de mettre au feu.
Depuis, il a encore fait bien plus de chemin, car il ne cesse de répéter à tout venant que Tabourin est la perle des gendres et qu’il ira loin.
Quant à Juanita, elle continue à aimer son mari d’un amour profond et absolu. Mais l’aime-t-elle ainsi parce qu’il est la perle des maris, et parce qu’il est en train de devenir un de nos citoyens les plus notables, ou bien parce que Tabourin lui avait manifesté, en ce certain matin de Noël, cette sorte de force invincible au courant de laquelle tant de filles d’Ève aiment tant, quoi qu’elles fassent, se sentir entraînées ? C’est là une énigme dont la solution nous entraînerait ici trop loin, et dépasserait certes les cadres de ce conte.
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