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De Saint-Vincent-de-Paul à Montréal, cela fait, avec les détours, un joli bout de route. Jean Dutras aurait pu prendre le chemin de fer. Mais il préféra se rendre à pied, tout au ravissement de ce plein air où sa poitrine de libéré se dilatait à l’aise. Et c’était, à chaque pas – car il était homme des champs et fils de cultivateurs – une extase de tous ses sens devant la verdure, les fleurs, le dôme des bois, ou encore les récoltes ondulant sous la brise jusqu’aux extrêmes limites de l’horizon.
La nuit tombait, comme il touchait aux premières maisons de Montréal. Il remit au lendemain la visite qu’il voulait faire à son frère Félix, avocat très lancé et ayant ses bureaux sur la Place d’Armes, et il alla demander gîte et couvert dans un petit hôtel du Mile-End. Du reste, il pouvait payer largement son écot, et même, avec l’argent qu’on lui avait remis en partant de prison, pour sa part de travail durant ses années de détention, il lui restait, comme on dit, suffisamment de quoi se retourner.
Le lendemain matin, il descendit en tramway la rue Saint-Laurent, et à mesure que l’instant s’approchait de la visite à son frère, certaines difficultés se précisèrent qu’il n’avait pas aperçues tout d’abord. Au fait, ce frère, de quatre ans plus âgé que lui, verrait bien, à son accent de conviction, que sa détermination de se bien conduire à l’avenir était sincère, et il ne pouvait faire autrement que lui tendre les bras.
Cependant, ayant jeté un coup d’œil sur sa mise tant soit peu râpée, il jugea plus prudent, avant d’affronter cette épreuve, de rafraîchir sa toilette. Il entra chez un fripier, et pour quelques dollars réussit à se donner des dehors fort convenables. Cela fait, il monta résolument la Côte Saint-Lambert, et peu après pénétrait dans l’édifice du N. Y. Life et se faisait conduire chez son frère.