‹ Contes et nouvellesChapitre 25 sur 34 · 3

3

Cette veille de Noël dont je parle, Aristide s’en revenait de Saint-Hyacinthe – du « Fort », comme certains vieux disaient dans ce temps-là – où il était allé vendre quelques dindes et poulets, et où, comme de bon compte, il avait pris force rasades en divers hôtels de la Place du Marché. Aussi, je vous prie de croire qu’il en avait, comme on dit, plein son capot. Bien au chaud dans sa « traîne », et son cheval César filant son petit train, il trompait la monotonie du chemin en lançant de temps à autre aux échos quelques-uns de ses couplets favoris :

À Saint-Dominique, oui-dà !

C’est là qu’est un’ jolie fille,

Qui s’appelle Domitilde,

Et youp ! et youp ! là, là.

Quand il atteignit la « savane », la nuit était tout à fait venue, et la lune ne faisant qu’émerger à l’horizon permettait tout juste de voir devant soi, à deux doigts. Comme vous le savez sans doute, il n’y a que depuis peu que cette savane de Saint-Dominique a été rendue assez praticable par les travaux d’empierrement qu’on y a faits. Mais, au temps dont je parle, ce n’était pas une mince affaire que de traverser ces soixante arpents, quand la pluie ou le dégel avaient le moindrement détrempé tout cela. Précisément, cette veille de Noël-là, il avait fait toute la journée un vrai temps de printemps avec un peu de bruine, et il n’y avait plus que le milieu de la route qui tenait encore un peu comme par miracle, tout le reste n’étant que boue noirâtre et neige fondue. Cela, cependant, n’était pas fait pour inquiéter Aristide, qui savait que César avait le pied sûr et ne se laisserait pas détourner de la droite ligne. Du reste, la « savane », ils connaissaient ça tous deux, César et lui, et il y avait des années qu’ils y passaient, été comme hiver, filant à grande allure sur l’immense plaine enneigée, ou bringuebalant dans la lourde poussière noire, tandis que de chaque côté montait la fumée de la « terre neuve ».

C’est Mam’selle Domitilde,

Et youp ! et youp ! là, là.