‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 21 sur 57 · VIII

VIII

N'est-ce pas un spectacle étrange De voir deux pauvres amoureux Qui, lorsque pour eux tout s'arrange, Et dès qu'ils devraient être heureux, Se vont justement mettre en tête Qu'ils sont séparés par la mort, Et se bornent, sans plus d'enquête, A maudire leur triste sort?

La chose paraît incroyable; Pourtant, vous l'avez deviné, C'est là l'histoire lamentable De notre couple infortuné:

A dire la vérité pure, Le héros de cette aventure N'était pas mort dans les flots bleus, Ainsi que l'on se le figure; Mais il n'en valait guère mieux.

Tandis que Léone est au cloître, Où sa douleur ne fait que croître Et embellir, en quelques mots Je vais vous dire tous les maux Que dut endurer le jeune homme En trois mois d'un supplice affreux, Et par ainsi vous verrez comme Les voyages sont dangereux.

Durant la nuit de ce naufrage Où presque tous avaient péri, Comme Léone et son ami Tâchaient de gagner le rivage Et se dirigeaient à la nage Par un chemin fort encombré Et surtout fort mal éclairé, On se souvient, sans aucun doute, Que Patrice fit fausse route. Il s'était bientôt égaré; Si bien qu'au lever de l'aurore Le malheureux, n'en pouvant plus, Moitié mourant, moitié perclus, A peine respirant encore, Et sur le point de se noyer, Fut recueilli, sans connaissance, Par un pauvre petit voilier Qui longeait les côtes de France. O douloureux rapprochement! Cela se passait justement A l'heure où, loin de son amant, La belle, ignorant son tourment, Déjeunait si mignonnement.

Le jeune homme, en cette détresse, N'en fut point, comme sa maîtresse, Quitte pour la peur; car il fit Une terrible maladie Qui pensa lui coûter la vie Et le retint trois mois au lit.

Sur ce brave petit navire Il fut soigné, tant bien que mal, Du mieux qu'on put. Le principal, C'est qu'il en revint. Mais le pire, Ce fut le changement moral Qui s'opéra dans sa nature. On ne le vit, dans ces trois mois, Pas sourire une seule fois, Et cette funeste aventure, Après même qu'il fut guéri, Paraissait, à ce qu'on assure, L'avoir pour toujours assombri. Il revenait; mais ses idées Étaient visiblement changées, Et, de plus, le pauvre garçon Crut si bien sa maîtresse morte Qu'il ne tint en aucune sorte A s'en faire apprendre plus long. Bref, Patrice, à bout d'espérance, Le corps vaincu par la souffrance, Pleurant son rêve inachevé, Aussitôt de retour en France, S'en fut tout droit se faire abbé. Vous me direz: «C'est mal tombé!» Mais que voulez-vous qu'on y fusse? Les faits sont là que rien n'efface: C'est tantôt pile et tantôt face.

Ce qui m'afflige, c'est de voir Comme ce roman tourne au noir. Le malheur est de la partie; On se demande, en vérité, Quelle fâcheuse sympathie Put donner à chaque partie D'une union bien assortie Ce penchant pour la sacristie: C'est comme une fatalité.

Mais souffrez que je continue, Et bientôt la vérité nue Jusqu'au bout vous sera connue.