‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 34 sur 57 · L'OUBLI

L'OUBLI

Ce chercheur d'oubli S'exprimait ainsi:

J'éprouve un souci Rien inexplicable: Je cherche en vain si, Dans ce monde-ci, Le plus désirable Des biens que Dieu fit, C'est de boire à table Ou dormir au lit.

Quand je bois, j'oublie Jusqu'à ma folie, Et je suis heureux; Quand je dors, l'envie De boire est partie Et je perds la vie En fermant les yeux.

O fièvre bizarre! Fou raisonnement! Dans ce double aimant, Mon esprit s'égare Régulièrement; Et, je le déclare, Je ne sais vraiment Si c'est en buvant Ou bien en dormant Que l'oubli s'empare De moi plus gaîment. Et, plus je compare, Plus, à tout moment, Ma raison s'effare A chercher comment Ce doute charmant Peut m'être un tourment.

Le sommeil, c'est l'ange Qui veille sur moi: Le sommeil me venge De n'être ni roi, Ni pape et, ma foi! De n'être que moi. Quand je bois, tout change Si je veux, je crois Être agent de change. Dans ce que je vois, Tout va, tout m'arrange; Tout ce que je bois M'est d'un charme étrange.

Le vin, c'est l'oubli, Mais, je le confesse, Le sommeil aussi. L'un est la paresse Et l'autre l'ivresse. Leur double caresse Est enchanteresse, Et dans ma détresse, Je flotte en esprit De la table au lit.

Et rien ne peut faire Que, pour en finir, Des biens de la terre, Malgré mon désir, Je sache saisir Lequel je préfère De boire ou dormir.

Mont-Riant, Février 1864.

LE MYOSOTIS

--A MON PÈRE--

Dis-moi, la connais-tu, la fleur que je préfère? Celle qu'au bord de l'eau je cueille avec mystère Dans le sentier perdu; Celle qui, dans l'instant où, rêveur, je l'admire, Tantôt me fait pleurer, tantôt me fait sourire, Dis-moi, la connais-tu?

Ce n'est pas cette fleur orgueilleuse et coquette, Le dahlia hautain qui redresse la tête, Envieux et jaloux; Superbe parvenu qu'un parterre vit naître, Et qui n'orna jamais la modeste fenêtre D'un poëte humble et doux.