‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 35 sur 57 · II

II

C'est le myosotis, la fleur douce et pensive, Étoile du gazon scintillant sur la rive, Rayon du souvenir Par qui l'amer regret se change en espérance Et dont l'azur promet au coeur gros de souffrance Un céleste avenir.

Trésor des coeurs aimants, combien tu nous rappelles De vierges comme toi pâles, jeunes et belles, Épouses du tombeau! Tu fais revivre un nom parfumé d'ambroisie, Un nom cher à l'amour, cher à la poésie: Hégésippe Moreau.

Père, c'est le présent que mon amour t'apprête; De mon coeur à ton coeur il sera l'interprète Le plus digne de foi; Sous des cieux étrangers m'accompagnant sans cesse, Ce talisman dira, stimulant ma tendresse: «Enfant, rappelle-toi.»

Margency, 25 Août 1864.

COLLOQUE D'AUTOMNE

LE POËTE.

Tel, dominant le cerf qui brame, Le vent pleure dans les bouleaux: Tel le tumulte de mon âme, Pareil à celui de ces flots, M'agite, et le fracas des lames Couvre le bruit de mes sanglots.

Mer, toi dont le charme est sévère Comme sévère ta splendeur, J'aime ta beauté large et fière Qui se mesure à la grandeur De ton calme au chant séducteur, Comme à celle de ta colère.

J'aime ton orgueil de géant Et ta puissance révoltée, Et ton désespoir effrayant De te voir soudain arrêtée: Toi qui semblais illimitée,-- Contre qui nul frein n'est puissant.

Déferlez, vagues bondissantes! J'aime vos clameurs menaçantes; Roulez sous le vent qui vous tord. Votre voix, comme un bruit de mort, Domine, à travers la tourmente, La foudre qui gronde moins fort.

J'aime à voir vos houleuses crêtes Que l'ouragan roule et blanchit. Ainsi l'on doit voir dans la nuit, Surpris dans ses nocturnes fêtes, S'enfuir au souffle des tempêtes Un troupeau sinistre et maudit.

Je me berce à vos cris de rage, O flots tumultueux et fiers; Soit que vous alliez sur la plage Rejaillir en flocons amers, Ou sur des rocs noirs et déserts Vous briser loin de tout rivage.

Pleure sur les écueils, ô flot! Ta souffrance est le seul écho Dont le cri réponde à la mienne. Ton chant me berce dans ma peine Et mon âme en désordre est pleine De ton tumultueux sanglot.

Ta voix est d'autant plus puissante, Ta colère, plus menaçante, Et ton cri, plus terrible encor Qu'il meurt de son suprême effort: Et ta vague, qui se lamente, Jette, en pleurant, son cri de mort.

Mer, ta grandeur est éternelle, Mais ton flot meurt quand il gémit. Tel mon coeur tremblant, qui frémit Avec une angoisse mortelle Mourra, comme ce flot rebelle, Du cri qu'il jette dans sa nuit.