‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 49 sur 57 · III

III

C'est la liqueur de feu qui guérit ou qui tue. C'est le coursier sans frein, qui va bride abattue: Malheur au cavalier! car sa bête au pied sûr Peut lui briser d'un coup la tête contre un mur! C'est le rêve épuisant d'une ivresse nerveuse De morphine ou d'opium: Ah! malheur à celui Qui s'enivre de kief lorsque le jour a lui! Son front se flétrira comme une tubéreuse Au contact d'un serpent. Pour lui, plus de sommeil; Tantôt il fuira l'ombre et tantôt le soleil; Il aura beau fumer, boire et tripler la dose: Rien! Et si quelque soir, d'aventure, il repose, La nuit qu'il dormira n'aura plus de réveil.

C'est l'idéal brillant du pays de nos rêves. C'est la sirène en mer; c'est l'ange aux ailes d'or Qui nous prend dans son vol et nous fait voir des grèves Où nous n'irons jamais, et nous montre le port, Sans nous montrer l'écueil d'où lui sourit la mort; Car dans notre univers les anges ont des glaives Et lorsque celui-là, l'ange au chant séducteur, Nous sourit en passant et nous touche de l'aile, Malheur à l'imprudent qui tend les bras vers elle Et le suit dans son vol vers un rêve enchanteur! S'il monte jusqu'aux cieux, plus léger que la flamme, S'il s'endort au départ dans un charme trompeur, S'il se berce au concert d'une amoureuse gamme, Ou suit en souriant quelque ombre de bonheur: Malheur! malheur à lui! l'ange a brandi son glaive, Un glaive flamboyant, et qui perce en plein coeur! Alors, sentant frémir l'aile qui le soulève, Il pousse un cri funèbre; et, sortant de son rêve, Se réveille en sursaut sur cette terre en pleur; Et, là, désespéré, pleurant sur sa chimère, Sombre et suivant des yeux son rêve qui s'enfuit, Chante au sein de la nuit, d'une voix triste et claire, Un chant plein de sanglots perdu dans le mystère, Et tel que le passant qui rentre après minuit, Se sentant frissonner, murmure une prière, Et croit entendre encor dans le soir solitaire Comme une étrange voix dont l'écho le poursuit.

Plus doux fut le bonheur, plus l'ombre en est amère! Plus le jour fut ardent, plus profonde est la nuit! La lune brille au ciel d'un éclat funéraire. Et quand le malheureux contemple sa misère, Il n'en peut comparer l'immensité sur terre Qu'à l'infini perdu qui se ferme sur lui!

A MADAME GEORGE SAND

_Ce livre est mon premier coup d'aile. Il est signé d'un nom d'enfant; Mais l'enfance a cela pour elle Quelle est faible et qu'on la défend.

Vous le savez mieux que personne, Reine au front de musc, abrité Par une immortelle couronne, Qui pourtant m'avez adopté.

Vous la gloire, vous le génie, Vous oubliez votre moisson Précieuse et du ciel bénie, Pour mieux sourire à ma chanson!

Vous trouvez en ce temps morose Un plaisir magnifique et doux A faire de rien quelque chose: Mais qui le peut, si ce n'est vous?

Sur sa route, quand on est reine, On donne à des bohémiens, Et l'on peut être la marraine De méchants vers comme les miens.

C'est le droit du rayon superbe, Lorsqu'il embrase la forêt, De dorer aussi le brin d'herbe Que tout passant dédaignerait.

Il enflamme, il éclaire ensemble Tout un monde horrible ou charmant, Et de la goutte d'eau qui tremble Fait l'égale du diamant._

Nohant, Juillet 1862.

NOTES AU CRAYON

La lettre qui sert d'introduction à ce recueil posthume indique assez le sentiment qui nous fait le livrer à l'impression.

Mais les personnes amies auxquelles ce livre est destiné ne s'expliqueraient peut-être pas la publication des boutades tristes ou railleuses, des réflexions décousues qui vont suivre, si nous ne leur disions les motifs qui nous ont porté à ne pas les éloigner de ce recueil.

Ces _Notes_ étaient jetées au crayon sur un cahier où Prosper écrivait, de temps à autre, dans une forme sommaire et imparfaite, les fantaisies, les répliques, les oppositions de mots, les bizarreries qui se présentaient à son esprit.

Souvent il semble avoir voulu tracer une de ces légendes qui n'ont de valeur que lorsqu'elles se trouvent placées au-dessous d'un dessin de Gavarni ou de Daumier.

Si donc nous nous décidons à publier quelques-unes de ces _Notes au crayon_, ce n'est pas que nous ayons la faiblesse de leur attribuer une valeur morale ou philosophique; nous les publions parce qu'elles révèlent, mieux peut-être que tout ce qui précède, le tour d'esprit, l'originalité de cet ète charmant qui a été et qui a emporté la meilleure part de notre vie.

Nous prions nos amis de ne voir là aucune prétention puérile: nous n'en avons d'autre, en vérité, que celle de conserver quelques traits d'une physionomie délicate et fine, d'un talent qui n'a pas eu le temps de tenir ses promesses.

Nous avons dit que ces _Notes_ révélaient le tour d'esprit de Prosper. Elles ont peut-être un autre mérite--si mérite il y a:--c'est qu'elles révèlent et prennent, en quelque sorte, sur le fait--bien à l'insu de leur auteur!--quelques traits aussi de l'esprit, des tendances, des déceptions, des tristesses du temps présent.

Il n'est pas, pour l'historien, de documents insignifiants: le moindre détail peut lui servir à expliquer, à reconstruire même certains aspects d'une société disparue.

Qui sait si un exemplaire de cet humble livre--conservé par hasard,--qui sait si ces _Notes_, que notre bien-aimé poëte écrivait pour lui seul, n'aideront pas un jour quelque Oedipe de l'avenir à déchiffrer moins difficilement l'énigme que prépare le Sphinx contemporain?

Puisse cette explication faire comprendre à nos amis le motif qui nous a décidé à conserver quelques-unes de ces _Notes au crayon_!