Chapitre 14 Sprott
Les hommes de loi soutiennent que la preuve des circonstances qui ont accompagné la commission d’un crime peut, dans de certaines conditions, établir la culpabilité de l’accusé aussi sûrement que la preuve directe du fait qui lui est imputé. Il faut cependant prendre garde que, si la conclusion n’est pas inéluctable, les circonstances incriminantes peuvent laisser subsister plus d’un doute. Preuve : l’histoire de Sprott.
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Un jour, dans une paroisse de la région du Lac-Saint-Jean, était arrivé un individu de piteuse apparence, mal vêtu, ne possédant pour tout bien qu’un fusil, une hache, un vieux cheval, et un traîneau à bâtons. Il disait se nommer Sprott.
D’où sortait-il ? Quelle aventure l’amenait ici ? Qu’y venait-il faire ? De quelle race était-il ?… On ne savait rien de lui, sauf qu’il s’appelait Sprott, sans prénom, et qu’il parlait fort mal le français. Au reste, il ne tarda pas à se faire connaître comme un paresseux, un fainéant, et un esprit borné, un sans-génie.
Sprott s’était installé dans une cabane chétive, sur un terrain vacant. Il y gagnait sa maigre vie à faire, chez les voisins, de menus travaux faciles.
Il avait passé là près d’un an, quand, un certain jour d’automne, il annonça qu’il allait décamper : de village en village, il ferait le tour du Lac, irait jusqu’à la forêt, et là s’établirait sur un lot de colonisation… Le projet parut insensé. Comment cet étranger, inconnu et dénué de tout, pouvait-il espérer l’octroi d’un lot de terre ? Et quelle sorte de colon ferait-il ?… Les gens ne s’en préoccupèrent pas, trop heureux de le voir quitter la paroisse. Ils se cotisèrent même pour lui fournir quelques provisions de voyage.
Or, il y avait aussi, en ce temps-là, un garçon, de 10 à 15 ans, orphelin de père et de mère, à qui on ne connaissait ni parent, ni ami, et que les habitants recueillaient, chacun à son tour, par charité. Il avait nom Benoît Tremblay.
Poussé par je ne sais quel sentiment, Sprott proposa d’emmener avec lui le jeune Tremblay.
Il arriva donc, un matin du mois de novembre, que Sprott partit, sur les premières neiges, avec son cheval, son traîneau, et le jeune garçon.
Le vieux cheval n’allant qu’au pas, le voyage fut long. Ici et là, dans les villages ou sur la grande route, Sprott arrêtait, pour passer la nuit, chez un habitant.
À chacun de ces arrêts – ainsi qu’il fut plus tard rapporté par les témoins – Sprott grondait son compagnon, le rabrouait, le menaçait même.
— Je suis bien bon, disait-il, de t’emmener avec moi. J’aurais dû te laisser là-bas. Tu ne sais rien faire ; tu n’es bon à rien. Mais attends, je saurai bien me débarrasser de toi : si je peux trouver un trou quelque part, je t’y laisserai crever de misère et de faim.
Les bonnes gens reprochaient à Sprott de parler ainsi à l’enfant.
— C’est pour lui apprendre à vivre, répondait-il.
Ce fut ainsi durant tout le voyage. À chaque occasion, Sprott pestait, maugréait, faisait entendre que le petit garçon n’avait plus longtemps à vivre, que bientôt il disparaîtrait.
À la dernière habitation où ils firent halte, Sprott se montra encore plus rude :
— Fais bien ta prière, ce soir. C’est la dernière que tu feras. Demain matin, on prend le bois. Tu n’en reviendras pas. Je te laisserai là. Les loups rongeront tes os. Je serai enfin débarrassé.
Toute la nuit, l’enfant pleura silencieusement.
Le lendemain, au petit jour, Sprott, suivi du petit Tremblay, s’enfonça dans la forêt prochaine.
Vers midi, on entendit un coup de feu, au loin, dans le bois. Personne, dans le temps, n’y porta attention.
À la tombée de la nuit, Sprott revint à la maison, seul.
— Où est votre petit garçon ?
— Dans le bois, répondit Sprott. Il est resté là.
Il y avait du sang sur le fer de sa hache :
— J’ai tué un lièvre, expliqua-t-il.
Quelqu’un lui dit :
— Vous avez tiré du fusil. J’ai entendu le coup.
Sprott répondit :
— Oui. J’ai cru voir un gibier. Je l’ai manqué.
— Écoutez, l’ami, ce n’est pas comme ça que les choses doivent se passer par ici. Où est votre petit garçon ?
— Je vous l’ai dit, il est dans le bois. Il va revenir.
— Nous verrons bien. Ce soir, il est tard. S’il n’est pas de retour cette nuit, demain matin, vous viendrez avec nous. Vous nous montrerez où vous l’avez laissé.
Le lendemain, une neige était tombée ; toutes les traces de pas étaient effacées.
Ils ne trouvèrent rien, pas même les restes du lièvre que Sprott prétendait avoir tué.
Près d’un ruisseau, ils ramassèrent un vieux veston, troué d’une déchirure, qu’une balle avait peut-être faite.
Les recherches furent poursuivies longtemps, une partie de l’hiver ; et elles reprirent à la fonte des neiges. Tous les bois environnants furent battus… Aucun vestige ne fut découvert.
Sprott fut arrêté, accusé du meurtre de Benoît Tremblay.
Les circonstances incriminaient Sprott : sa conduite à l’égard du jeune garçon, ses menaces de mort, le sang sur sa hache, le coup de feu entendu, le veston troué ; à cela s’ajoutaient l’indifférence de Sprott, le défaut d’expliquer la disparition de son compagnon, des hésitations à répondre et quelques contradictions.
De l’avis du plus grand nombre, Sprott était coupable.
Mais, à la preuve du crime, il manquait un élément essentiel : la mort de Benoît Tremblay n’était pas prouvée ; on n’avait trouvé dans la forêt ni cadavre, ni squelette, ni ossements humains !
L’avocat de Sprott n’eût donc aucune peine, non plus qu’aucun mérite, à faire libérer son client. Il obtint un verdict d’ignoramus.
Sprott fut relâché. Personne ne paraît, depuis lors, avoir entendu parler de lui.
†††
Dix ans plus tard, celui qui avait été l’avocat de Sprott était dans son bureau, quand se présenta un homme qu’il n’avait jamais vu : grand, svelte, chevelure longue, teint bronzé.
— N’est-ce pas vous, demanda l’homme, qui avez défendu Sprott, accusé d’avoir tué Benoît Tremblay, dans les bois du Lac-Saint-Jean ?
— J’étais son avocat, en effet.
— Eh ! bien, je suis Benoît Tremblay !
Et Benoît Tremblay raconta :
— Pauvre, misérable et sans protecteur, faible et craintif, j’avais peur de Sprott. Je le suivais en tremblant, n’osant lui résister. Je vois bien, aujourd’hui, qu’il n’était pas méchant ; c’était un pauvre fou ; ses menaces ne voulaient rien dire. Mais, quand je me trouvai, seul, avec lui, en plein bois, une épouvante me prit, et je me sauvai…
Il avait alors couru de toutes ses forces, au travers des arbres, s’était caché toute une nuit dans des broussailles, puis avait couru encore… Rendu, épuisé, il avait fait la rencontre d’une bande de Montagnais, qui allaient chasser dans le Nord. Il était resté avec eux. Pendant près de dix ans, il avait vécu en leur compagnie, les suivant dans leurs courses, jusqu’au Labrador, devenu comme un membre de leur tribu. Enfin, un missionnaire l’avait trouvé et ramené parmi les civilisés.
Voilà comment la circonstance fatale qui eût conduit Sprott à l’échafaud n’avait pu être prouvée, ni suppléée, heureusement pour lui ; les autres circonstances avaient provoqué des soupçons, mais la principale manquait : il n’y avait pas de victime ! Les gens de loi aiment à parler latin : ils dirent que le corpus delicti faisait défaut, ce qui était bien vrai, puisque le jeune Tremblay était vivant !
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