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Chapitre 15 Les pommes de Peter McLeod

Damase Potvin, bon conteur, a, dans un de ses livres, évoqué la figure et conté la vie, par endroits légendaire, de l’étrange personnage que fut Peter McLeod, un jour roi du Saguenay 1. Retracer ce portrait serait faire un inutile double emploi. Je veux seulement y ajouter un trait, en rapportant une histoire que m’a contée un vieillard, Joachim Talbot, ancien compagnon de McLeod.

Jeune encore, audacieux et aventurier, Joachim Talbot s’était accointé avec les hommes de Peter McLeod, bûcherons, draveurs, chasseurs de fourrures et coureurs de bois. Tout de suite engagé par un contremaître, il n’avait pas encore vu le chef de l’entreprise, le boss McLeod, quand arriva le jour de la paye. À l’heure dite, il se rendit, comme les autres, au bureau de la Rivière-du-Moulin, pour y recevoir ses gages. Mais là, il vit un spectacle auquel, d’abord, il ne comprit rien : les hommes étaient groupés en face du bureau, l’air déconfit et découragé. La porte était ouverte, et à son comptoir le commis était sans doute prêt à solder les gages du mois ; mais tous restaient là, sur le chemin, sans approcher : nul n’osait se présenter pour recevoir son salaire.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda le jeune homme.

— Il y a, lui répondit un ouvrier, qu’on se fait massacrer ! Le boss est arrivé sur sa goélette, avec une cargaison ; il a fait descendre un baril de pommes et l’a porté dans le bureau. Il s’est installé là, à côté du baril, et s’amuse à viser ceux qui se présentent. Dès qu’on se montre à la porte : « Aimes-tu les pommes ? » demande-t-il ; et aussitôt, avant même qu’on ait pu répondre, pan ! on reçoit une pomme par la tête…

La mine que la plupart avaient attestait la sûreté du coup d’œil de McLeod et la vigueur de son bras : plusieurs avaient des yeux au beurre noir, d’autres la lèvre fendue ou le nez en sang !

— Je vais y aller, dit Talbot.

Des pommes, par la porte ouverte, avaient ricoché sur le terrain. Il en ramassa une, ferme et dure, puis se fit expliquer clairement comment tout était disposé à l’intérieur du bureau, où était le baril de pommes, où se tenait McLeod : McLeod, avec son baril, était au fond, en face de l’entrée, derrière le comptoir, à dix pieds de la porte.

Ainsi renseigné, et la pomme bien en main, le jeune homme, sans hésiter, monta les marches du perron, se présenta à la porte du bureau… À peine avait-il mis le pied sur le seuil qu’il entendit une voix railleuse venir de l’endroit d’où il savait que le boss guettait :

— Aimes-tu les p… ?

McLeod n’eut pas le temps d’achever : d’un bras sûr et vigoureux, Talbot avait lancé sa pomme dans la bonne direction et attrapé McLeod en plein front !

L’instant d’après passa comme un éclair. D’un seul bond, McLeod franchit le comptoir, sans y toucher, et tomba en face du jeune homme ; de ses deux mains, dures comme des étaux de fer, il le saisit aux épaules et se mit à le secouer, comme à l’automne on secoue un pommier, en disant entre ses dents :

— Enfin !… Enfin, j’en ai trouvé un !…

D’être secoué de la sorte, Talbot sentit monter sa colère. Il serra les poings, prêt à frapper… Mais il aperçut soudain un sourire dans les yeux clairs de McLeod.

— Enfin !… Enfin, répétait celui-ci, j’ai trouvé un homme !… Comment t’appelles-tu ?

— Talbot, Joachim Talbot.

— Depuis combien de temps travailles-tu ici ?

— Depuis un mois.

— Combien gagnes-tu ?

— Cinquante sous par jour.

McLeod le lâcha, et, se tournant vers le commis :

— Écris dans ton livre que Talbot, Joachim, est contremaître sur mes chantiers et que ses gages sont d’une piastre par jour… Enfin, j’ai trouvé un homme qui n’a pas froid aux yeux !

Puis, revenu à Talbot, et montrant son front où déjà paraissait une bosse :

— Une autre fois, tu viseras mieux. Pour aveugler un homme, c’est à l’œil, vois-tu, à l’œil qu’il faut frapper.

C’est de cette manière que le jeune audacieux avait jadis gagné l’estime de Peter McLeod, était devenu son homme de confiance.

Joachim Talbot, très vieux, restait fidèle à la mémoire de son ancien maître :

— Il était rude, mais juste, disait-il.. Je l’aimais.. Il est mort dans mes bras.

Et la voix du vieillard se brisait, au souvenir de la fin tragique de celui qu’il avait longtemps servi et aimé.

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