Chapitre 16 Le coureur de bois solitaire
Quand il était de passage, à l’aller ou au retour d’une randonnée en forêt, Gagnon dit Grandmont, chasseur, trappeur, coureur de bois, braconnier au besoin, avait coutume d’arrêter chez nous quelques moments, le temps de boire une tasse de thé avec une larme dedans. Une fois qu’il n’était arrivé qu’à la brunante et qu’il avait, le lendemain, une longue course à faire, il passa à la maison toute la nuit. Nous eûmes le temps de le faire parler.
D’humeur taciturne, il n’était pas causeur. Cependant, à ceux qui aimaient, comme lui, le bois, la montagne, la grande nature, il parlait plus librement et disait volontiers ses impressions, pourvu qu’on le questionnât.
Quel était son âge ?… Il l’ignorait peut-être lui-même, et dans tous les cas ne s’en souciait guère. On savait seulement qu’il était presque octogénaire ; mais à sa démarche alerte, à son pas agile et sûr, à sa chevelure abondante, toute noire, à peine argentée vers les tempes, on ne lui eût pas donné plus de cinquante ans ; son regard était rapide, ses muscles durs et souples. Il avait la vigueur et l’allure d’un jeune homme.
La fois dont je parle, on était en plein hiver, à la mi-décembre. Les champs étaient couverts de neige, les montagnes toutes blanches, les lacs gelés.
Gagnon dit Grandmont était harnaché en conséquence : gros capot d’étoffe du pays, avec capuchon, ceinture fléchée, casque de fourrure, mitaines de cuir et souliers mous. Une paire de raquettes montagnaises – les seules bonnes pour gravir les pentes – un fusil en bandoulière, un coutelas au côté complétaient son fourniment. Sur une traîne sauvage, qu’il tirait après lui dans la neige, le reste de son équipement était solidement assujetti par des courroies : la double toile de sa tente, une carabine, une hache, les ustensiles nécessaires au campement, des munitions, quelques provisions de bouche indispensables, tout l’attirail et l’arroi d’un long séjour dans le bois.
— Et où allez-vous, cette fois-ci, père Gagnon ?
— Pas loin. Rien qu’aux monts Sainte-Marguerite.
Il n’allait pas loin ! Il allait seulement aux monts Sainte-Marguerite !
— En effet, c’est tout près ! Seulement à vingt milles de toute habitation !… Mais voici venir Noël, le Jour de l’An, les Rois. Serez-vous de retour pour les Fêtes ?
— C’est à cause des Fêtes que je m’en vas. Chez ma bru, où vous savez que je reste, il y a trop de monde, pendant les Fêtes, trop de remue-ménage. Ça m’agace. Il n’y a pas moyen d’être seul, de penser tranquillement. Je passerai le temps des Fêtes dans la forêt.
— Il est certain que là vous serez tranquille ; personne n’ira vous déranger ; vous serez seul.
— Oui, tout seul, dans la montagne, avec les arbres et les bêtes qui rôdent.
Et le vieux coureur de bois paraissait jouir d’avance de cette solitude vers laquelle il allait.
— Ne craignez-vous rien, ainsi perdu dans le grand bois ?
— De quoi aurais-je peur ? Il n’y a pas, là, de méchantes gens. Parfois, il y a les loups… Mais j’ai ma carabine. Un coup de feu les éloigne.
— Vous chassez donc, père Gagnon ?
— Un peu. Seulement pour avoir de quoi manger. Pourquoi tuer de pauvres bêtes qui ne vous font pas de mal ?
— Vous arrive-t-il parfois de voir un gibier à portée de votre carabine et de le manquer ?
Cette question l’étonna…
— Pourquoi est-ce que je le manquerais ? Avant de tirer, je vise. Un animal que je vise est un animal mort.
— Et que faites-vous, tout le jour, père Gagnon, pour passer le temps ?
— Ce n’est pas moi qui fais passer le temps ; le temps passe tout seul, et vite. Moi, je regarde, et j’écoute… Il y a beaucoup de choses à voir, quand on est seul ; beaucoup de bruits à entendre, dans le silence. Je regarde, j’écoute, et le temps passe.
— Et la nuit ?
— Ah ! la nuit ! C’est ce qu’il y a de plus beau. Tous les bruits prennent un sens. Je les connais tous, les bruits de la forêt. Je sais ce que veulent dire un tronc d’arbre qui craque, une branche qui se casse, un souffle dans les broussailles, un battement dans l’air, l’écrasement de la neige sous un pied lourd… Ainsi, je sais ce qui se passe tout autour de moi. La nuit, les ombres aussi me parlent, et je les comprends. Tout bas, je leur dis ce que je pense ; tout bas, dans le vent qui passe, elles me répondent. Toute la nuit, une rumeur court la forêt, va d’une montagne à l’autre. Je l’écoute et je la comprends. Dans la nuit, je prie aussi, je dis mon chapelet ; et j’entends la voix des montagnes finir les ave. Dans la nuit, au clair de la lune ou des étoiles, les montagnes arrondissent leurs dos tout blancs, comme des moines prosternés. Rien n’est beau comme la nuit dans la forêt.
— Et quand la tempête se met à siffler ?…
— Alors éclate, venant on ne sait d’où, le chant terrible des bois en colère. Le vent hurle ; les arbres s’entrechoquent ; des clameurs et des huées passent dans la rafale. Debout, à la porte de ma tente, je me dresse, tout seul ; je me raidis contre la tourmente ; je crie à l’ouragan : « Tu ne me renverseras pas ! Je suis plus fort que toi ! Je suis le roi de la forêt ! »…
†††
Le vieux Gagnon dit Grandmont n’avait pourtant ni lettres, ni culture savante. Où trouvait-il ces idées et cette langue ? Il n’avait pris de leçons que de la montagne et des grands bois…
Poètes, ô poètes, que n’allez-vous à cette école !
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