Chapitre 2 Le maréchal
A la devanture de la boutique, une enseigne se détachait, où l’on pouvait lire, entre deux fers à cheval :
LUC ROCHEFORT
maréchal-ferrant
Même sans regarder à l’enseigne, les passants savaient d’abord quel métier se pratiquait là : par la porte grande ouverte sur le chemin du roi, ils pouvaient entendre ronfler le soufflet de la forge et tinter le marteau sur l’enclume ; ils pouvaient voir le forgeron, aux bras nus, musclés et noueux, frapper les fers rouges et s’entourer d’étincelles.
Maréchal-ferrant, c’était le premier métier de Luc Rochefort, bien qu’il connût d’autres emplois. Il s’y entendait : nul ne savait, comme lui, en un tournemain, façonner un fer à cheval, semelle plate pour les trajets faciles, ou garnie de crampons pour la glace, et s’ajustant au sabot avec seulement la rognure qu’il faut pour que le pied soit d’aplomb. Et, le dernier coup de marteau donné sur la bigorne, il fallait voir le maréchal clouer le fer à la corne bien dressée : le pied de l’animal était soudain saisi et assujetti, comme dans les mâchoires d’un étau, entre les genoux de l’homme, dans le pli du tablier de cuir ; le cheval le plus hargneux ne pouvait échapper à cette étreinte, qui le laissait sur trois pattes. Et vas-y, Luc, du brochoir et de la renette, de la bute et du rogne-pied ! Il ne se trouva jamais cheval si fringant que Luc Rochefort ne pût le ferrer des quatre pieds, malgré les tentatives de ruades et de cabrioles.
Le soir, après la journée faite, et tandis que le maréchal continuait à forger, sa boutique devenait un lieu de réunion pour les hommes du village ; on y parlait surtout de chevaux et de maquignonnage. Pour nous, les enfants, nous y allions comme à un spectacle : combien d’heures passées à voir rougeoyer le feu sous les coups de soufflet, et de l’enclume sonore les étincelles jaillir en gerbes ! Quel feu d’artifice, dans le soir tombant !
J’ai dit que Luc Rochefort avait plus d’un métier. Tout ce qui concernait le fer ou l’acier était de son ressort. Y avait-il dans le village deux pièces de métal à souder, une brasure à reprendre, une serrure à faire fonctionner, des ciseaux à aiguiser, un outil à dérocher, une machine quelconque à réparer, et, cela va sans dire, un bandage de roue à poser, c’est à lui qu’on avait recours.
À fabriquer et à ajuster proprement des bandages de roues, il s’était même acquis une réputation de charron expert : ses roues n’étaient jamais ni trop lâches, ni trop serrées.
Un jour, il s’essaya à la carrosserie ; mais, dans cet art plus difficile, Luc Rochefort n’alla pas plus loin que la charrette à foin.
Enfin, notre maréchal soignait les animaux. En cela, aussi, sa maîtrise était reconnue. Nul n’eût voulu faire anglaiser son cheval ou flâtrer son chien, pour le garantir de la rage, par un autre que lui… Il avait le secret ! Il connaissait les remèdes qui guérissent les bêtes malades, le cheval surtout, remèdes mystérieux, dont il savait seul la composition, et dont l’application s’accompagnait parfois de gestes ou de paroles cabalistiques. Ce n’était rien, pour lui, que de faire disparaître, au jarret d’un cheval, les capelets, les courbes, les éparvins et les jardons ; la faimvalle, la fortraiture et le vertigo ne lui résistaient pas ; réduire une ménarchure ou un écart n’était qu’un jeu ; le cornage, la pousse et l’étranguillon lui donnaient plus de mal, mais souvent il en venait à bout… Bref, il avait le secret ! C’est tout dire.
Quand les médecins vétérinaires se formèrent en corporation fermée, prétendant interdire la pratique de leur art aux guérisseurs qui n’avaient pas de diplômes, ce fut dans la campagne une indignation. Les maréchaux protestèrent. On empiétait sur leurs droits, on les privait d’un honnête gagne-pain, et maintes autres récriminations ! Pour aller au-devant de ces plaintes, qui trouvaient des échos, la nouvelle confrérie s’avisa d’admettre dans ses rangs les guérisseurs les plus renommés, après leur avoir fait subir, pour la forme, un simulacre d’examen.
Avec d’autres, Luc Rochefort fut donc appelé.
L’examen devait être simple et bref ; il ne fut en effet ni long, ni compliqué : Luc refusa tout simplement de répondre.
— Si un cheval boite et paraît avoir été encloué au dernier ferrage, que faut-il faire ? lui demanda-t-on.
— Vous ne le savez pas ? Eh ! bien, allez l’apprendre. Ce n’est pas moi qui vous le montrerai, répondit-il.
Pour l’admettre dans le docte corps, on voulait pourtant qu’il montrât quelques connaissances élémentaires. Mais il était résolu à ne point dévoiler ses secrets à des gens qui voulaient, pensait-il, s’instruire à ses dépens !
— Savez-vous comment on peut empêcher un jeune cheval de s’entretailler ?
— Bien sûr que je le sais ! Mais je ne vous le dirai point.
— Eh ! bien, dites-nous comment vous traitez un animal qui souffre de gras-fondure ?
— Ah ! s’écria le brave homme, vous voudriez bien que je vous dise mes secrets pour ensuite être capables de soigner comme moi ! Je n’en ferai rien. Allez vous instruire ailleurs !
Il s’obstina. On ne put rien obtenir de lui. Il fallut passer outre et l’admettre tout de même.
Muni de son diplôme, notre maréchal-ferrant se rengorgea. Il cloua le parchemin sur un pan de sa boutique, et, à l’enseigne de la devanture, il ajouta fièrement son nouveau titre :
LUC ROCHEFORT
maréchal-ferrant
vétérinaire
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