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Chapitre 3 Un poète illettré

Pierre-Paul est né poète.
Je ne dis pas qu’il est poète ; je dis qu’il est né poète, avec une sensibilité extrême, avec une imagination brûlante, avec au cœur une blessure qui saigne et ne veut pas guérir.

Mais la nature ne fait qu’ébaucher le poète. Pour que l’âme transparaisse dans un chant, il faut la forme ; il faut l’harmonie, la cadence et le rythme, de la mesure, de la couleur et de la musique, des nuances et des demi-teintes, de l’éclat et de la douceur, de la souplesse et de la solidité ; il faut l’heureuse combinaison des sonorités, la judicieuse distribution des mots, le jeu fécond des coupes intérieures, des mouvements qui se prolongent et des dessins qui se développent, tout l’organisme à la fois résistant et flexible du vers… Sans le long et dur apprentissage du verbe, le poète ne voit pas lever la semence qu’il a dans l’âme ; il se traîne sur la route, isolé, souffrant, tourmenté par une soif que rien n’apaise. Il est parmi les autres hommes ainsi qu’un étranger : les autres regardent, il ne sait que contempler ; les autres pensent, il n’aime qu’à rêver ; les autres parlent, il ne voudrait que chanter. C’est un être à part, un exilé, un voyageur à la recherche d’un idéal qui toujours se dérobe.

Pierre-Paul, donc, est né poète.

Habitant, il vit de la terre ; il laboure, il sème, il récolte. Il pourrait être heureux. Mais un besoin de dire des choses étranges le possède, une rage de parler en mesure le dévore ; c’est une obsession, un harcèlement… Il faut qu’il rime ! On lui conseille de dompter cette passion, on le gronde ; rien n’y fait. « C’est plus fort que moi », dit-il.

Enfant, il apprit, à la petite école, à former des lettres et à les reconnaître ensuite : il sait lire et écrire. Là s’arrête son savoir. De l’orthographe et de la grammaire, il n’a guère retenu ; et toute sa prosodie se réduit au compte approximatif des syllabes. Il a le sens de la mesure, pourtant, l’instinct du rythme, et, dans l’oreille, un souvenir obsédant de la cadence alexandrine.

Il rime donc, tant bien que mal, et tant bien que mal cultive sa terre, fait ses récoltes, vend les produits de sa ferme.

Je l’ai vu arrêter devant ma porte sa charrette, laisser là les chalands, entrer en hâte chez moi, saisir un crayon et, sur un chiffon de papier, parfois dans son livre de comptes, griffonner quelques lignes ; c’étaient des vers. « Quand les rimes bourdonnent à mes oreilles comme des mouches, disait-il, je ne sais plus compter mes navets ; il faut que je me débarrasse d’une couple de vers. Voilà qui est fait. Bonjour et merci ! » Soulagé, Pierre-Paul retournait à son négoce.

…Pierre-Paul, Pierre-Paul ! J’ai mangé vos légumes et j’ai lu vos vers. Hélas ! vos vers ne valent pas vos légumes. Et vos choux, ô Pierre-Paul, vos choux sont vos meilleurs poèmes !…

Les vers de Pierre-Paul sont mauvais. La mesure n’y est pas toujours ; souvent l’assonance y remplace la rime ; il s’y trouve des lieux communs et des fautes de français. Mais on y rencontre aussi des idées de valeur que Pierre-Paul a tirées on ne sait d’où, des tours de choix qui lui sont venus on ne sait comment, et ici ou là un grand vers bien frappé qui le surprend lui-même sitôt qu’il l’a fait. Une fois l’orthographe rétablie, le croirait-on ? tout cela ne fait pas trop mauvaise figure. Et l’on s’étonne, à lire ces poèmes étranges, frustes, parfois incohérents, mais où se révèle tout de même une âme de poète.

Pierre-Paul sait-il bien que ses vers sont mauvais ? On le lui dit, et qu’il n’en fera jamais de meilleurs… Que lui importe ?…Le démon de la poésie le tient. Il rime avec passion, avec acharnement. Les gens se moquent, se le montrent du doigt ; lui, timide, se dérobe aux regards, et seul, honteux, comme on commet une mauvaise action, il rime. Il chante à sa façon la montagne et la plaine, les grands bois sourds et les gerbes d’or, la chaude lumière des jours d’été et la froide lueur des nuits d’hiver. En dépit des sarcasmes, il rime ; il rimera jusqu’à la mort.

Ne le plaindrez-vous pas, ce poète illettré, impuissant à dire son rêve, et pour qui la poésie est comme un mal dont on a honte ?

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