Chapitre 5 L’habitant
Un habitant, chez nous, est un cultivateur, un homme qui fait valoir un fonds de terre. – « Qu’est-ce que vous faites ? quelle est votre occupation ? – Je suis habitant. » – « Les habitants vont vendre leurs produits au marché. »
Ce mot, avec cette acception, a toute une bibliographie. Outre les articles des glossaires de Gingras, de Dunn, de Clapin, de Dionne, de Blanchard, de Viger, et de la Société du Parler français au Canada, on peut consulter :
Les habitants canadiens, note par l’Abbé Auguste Gosselin, dans le Bulletin des Recherches historiques, décembre 1898, vol. IV, page 376.
Le Canada en Europe, chroniques de Benjamin Sulte, dans la Revue canadienne, 1873, vol. x, page 345 (publiées en volume, la même année, chez Sénécal, à Montréal).
Les habitants canadiens-français, par B. Sulte, dans l’Opinion publique, 10 mars 1881, vol. XII, p. 113.
Habitant et hivernant, par B. Sulte, dans les Nouvelles soirées canadiennes, 1882, vol. I, p. 50.
À propos du mot « habitant », par T.-P. Bédard, dans les Nouvelles soirées canadiennes, 1882, vol. I, p. 39. (Article reproduit aux pages 67-84 de la Comtesse de Frontenac, par T.-P. Bédard, publié à Lévis, par P.-G. Roy, en 1904.)
Habitant ou paysan, par Hacaut, dans le Parler français, 1918, vol. XVI, p. 309 (à propos d’un passage de l’article de l’Abbé Camille Roy, Un poète régionaliste, paru dans la même revue, vol. XVI, p. 204).
Comment le mot habitant a-t-il pris, chez nous, cette acception de « cultivateur » ? C’est une question historique, plutôt que philologique, et tout a été dit là-dessus : il n’y a qu’à rappeler en quelques mots les observations de Sulte et de Bédard.
Dans les premiers temps de la colonie, il venait en Nouvelle-France des soldats, des trafiquants, des commis, des fonctionnaires ; ceux-ci ne faisaient que passer, remplissaient ici leurs fonctions, y faisaient leur commerce, mais ne s’y attachaient point, n’y demeuraient qu’un temps, et enfin retournaient en France. C’étaient souvent des engagés, employés par les compagnies de traite, des voyageurs, des hivernants, etc.
Mais il en vint d’autres, aussi, qui furent les véritables colons, se fixèrent au Canada avec l’intention d’en faire leur patrie. Pour fonder ici une famille, pour y vivre, que faire ? Prendre possession du sol, défricher, cultiver. Ces colons devinrent donc des cultivateurs, établis sur des terres, propriétaires de domaines, d’habitations. On les appela les habitants, pour les distinguer des autres, les hivernants, les trafiquants, les fonctionnaires.
Les habitants avaient fait acte de séjour ; ils constituèrent le groupe des Canadiens. Ceux qui gardaient l’espoir d’un retour en France, qui n’étaient pas attachés au sol du Canada, restèrent des Français.
C’est ainsi que les habitants sont nos ancêtres, les fondateurs de notre petite patrie. C’est d’eux que nous descendons, et non des hivernants.
On n’a peut-être pas assez remarqué que cette acception du mot habitant n’a rien d’extraordinaire et qu’elle est conforme, non seulement au sens intime du mot, mais encore à l’usage reçu.
Qu’est-ce qu’un habitant, en français ? C’est d’abord, sans doute, celui qui habite en un lieu quelconque : « Les habitants de la campagne, les habitants d’une ville, les habitants d’une maison » ; mais spécialement, c’est aussi celui qui possède un domaine, une habitation, dans une colonie : « Les habitants de la Martinique, un habitant de la Guadeloupe ». On devait donc, en bon français, appeler spécialement habitant du Canada celui qui possédait dans cette colonie un domaine.
Or, le grand nombre des vrais colons qui vinrent habiter le Canada s’y établirent sur des terres pour les défricher, les cultiver. Appeler quelqu’un habitant, c’était donc affirmer qu’il était fixé au Canada, qu’il en avait fait sa patrie, qu’il y possédait un domaine, et, par une légère restriction de sens, qu’il cultivait la terre où il demeurait. Habitant devint synonyme de cultivateur, et plus particulièrement encore de cultivateur propriétaire.
Cette restriction de sens, que l’histoire explique bien, n’est pas contraire au génie de la langue. On la retrouve presque dans cette phrase de Fénelon : « La terre ne demande ici qu’à enrichir les habitants, mais les habitants manquent à la terre. »
On a remarqué que nos habitants n’aiment pas qu’on les appelle « paysans ». N’ont-ils pas raison ?
On peut être un paysan, un homme de la campagne, sans être nécessairement un cultivateur et surtout sans posséder aucune partie du sol de la patrie. L’habitant est plus que le paysan ; c’est ce que Mgr Camille Roy a fort bien dit : « Les paysans, en d’autres pays d’Europe, ne sont, le plus souvent, que des mercenaires sur des terres qui ne leur appartiennent pas ; l’habitant canadien est propriétaire des sillons qu’il a retournés ; il règne sur son bien ; il est l’hôte permanent, il habite où il travaille. »
En vérité, être habitant, chez nous, c’est un titre : l’habitant est le vrai Canadien, celui de qui est sortie la race, celui qui a fait la patrie, et qui la garde encore.
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