Chapitre 6 Un curé qui n’avait rien à soi
« N’avoir rien à soi », ce n’est pas être pauvre ; c’est avoir du bien, mais n’en rien garder et tout donner aux autres.
Sur ce propos, je voudrais rappeler, par quelques traits seulement, la figure, à la fois austère et douce, d’un curé de chez nous, d’un curé tel qu’il y en eut, et qu’il y en a encore, plusieurs.
L’Abbé Jean Harper 1 était de ceux dont on peut justement dire qu’ils n’ont rien, parce qu’ils ont donné ce qu’ils avaient.
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Le premier caractère de sa charité était de n’avoir pas de bornes. Sans compter, sans jamais considérer la valeur des choses, sans s’inquiéter de savoir s’il avait lui-même de quoi se vêtir et de quoi manger, il donnait à tous, il donnait toujours, il donnait tout.
L’Institut des Sœurs de l’Assomption, qu’il avait fondé, était, à ses débuts, dépourvu de ressources… Le Curé logea les religieuses, meubla leur couvent, leur fournit le nécessaire pendant des années. Il y dépensa la plus forte partie de ses petits revenus.
Des habitants n’avaient pas les moyens de maintenir leurs garçons au collège…Le Curé faisait instruire ces jeunes gens à ses frais.
Des ecclésiastiques, au Séminaire, n’avaient pas de soutanes… Le Curé leur en fournissait de neuves, alors que lui-même n’en portait jamais qu’une vieille, usée, toute rapiécée.
Il se trouvait quelques orphelins dans la paroisse… Le Curé se chargeait d’eux.
Enfin, il y avait les pauvres… Le Curé était leur providence.
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Un jour, il reçut un héritage, un bien petit héritage. – « Cette somme est à vous, lui fit-on remarquer. Employez-la pour votre propre utilité ; n’allez pas la distribuer ici et là. » – « Que voulez-vous que j’en fasse ? » répliqua-t-il. Huit jours après, il ne lui en restait pas un sou : il avait tout donné.
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La générosité du bon Curé faisait le désespoir de la vieille Catherine, sa ménagère, charitable elle aussi, mais souvent grogneuse, et qui trouvait exagérées les aumônes du Curé. « Il se ruine, disait-elle. Il donne tout aux pauvres. Je ne peux rien épargner pour le presbytère ! »
Le Curé, qui redoutait les reproches de Catherine, se taisait et faisait ses aumônes en cachette.
Un jour que, pour la visite de l’Évêque, Catherine voulait dresser une belle table à dîner, elle chercha en vain une nappe de toile fine qu’elle avait serrée. Elle ne la trouva point. –« Quelque malandrin aura volé ta nappe, ma pauvre Catherine ! » dit le Curé. Il l’avait lui-même donnée à une pauvresse pour servir de drap de lit !
Une autre fois, en prévision d’un concours de prêtres au presbytère, la vieille servante avait préparé des tourtières… Le jour venu, elle n’en trouva pas une seule dans le garde-manger. Le Curé les avait toutes portées chez les pauvres du village. – « Ma bonne Catherine, dit le Curé, tu devrais te défier. Il y a des voleurs qui aiment ça, les tourtières. »
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Les grands froids d’hiver allaient bientôt se faire sentir, et, pour s’en défendre, l’Abbé n’avait qu’un méchant paletot, mince, tout élimé. Des paroissiens voulaient qu’il s’achetât un bon manteau de fourrure, un chaud et confortable capot de chat sauvage. Se cotisant, ils ramassèrent la somme voulue. En la lui remettant, ils ne manquèrent pas de lui faire des recommandations : ils savaient, en effet, qu’à défaut d’un avertissement explicite touchant l’emploi de l’argent, la somme irait, comme le reste, chez les pauvres..
— « Monsieur le Curé, lui dirent-ils, voici une somme de soixante piastres. Mais nous vous la donnons à une condition : vous irez aux Trois-Rivières dès demain, et, vous achèterez un capot de chat. Sinon, l’argent n’est pas à vous. »
Le Curé promit d’acheter un capot de chat sauvage ; et, le lendemain, il partait pour la ville.
Dans l’après-midi, quelqu’un l’aperçut qui rentrait au presbytère par la porte de derrière, comme en se cachant : il n’avait encore que son petit paletot mince et usé. – « Le Curé n’a pas acheté de capot, se dit-on. Il a manqué à sa promesse ! »
Une heure plus tard, par la route des Trois-Rivières, arrivait au village un quêteux bien connu, surnommé Bel-Oiseau, vêtu d’un superbe capot de chat sauvage !
Le Curé n’avait pas manqué à sa promesse : il avait acheté un capot de fourrure. Mais on ne lui avait pas demandé plus : on n’avait pas exigé qu’il le portât. Rencontrant sur la route Bel-Oiseau, qui grelottait sous ses haillons, le Curé lui avait aussitôt donné le capot acheté aux Trois-Rivières.
Dans son presbytère, l’Abbé riait sous cape du bon tour qu’il avait joué, tout en tirant vainement sur sa pipe vide – sa pipe était vide, parce que, la veille, il avait donné à quelqu’un tout son tabac.
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Quand l’Abbé Jean Harper mourut, le notaire chargé de sa succession, n’y trouva que juste ce qu’il fallait pour acquitter quelques petites dettes et pour payer les funérailles.
Le Curé ne laissait rien, parce qu’il n’avait jamais rien eu à soi.
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