Chapitre 7 Le lait étendu d’eau
Quand il se fut établi une fromagerie dans notre paroisse, il y eut une belle émulation : c’était à qui fournirait la plus grande quantité de lait à la nouvelle industrie.
Devant chaque maison, sur un petit tréteau fait exprès, les propriétaires déposaient, comme cela se fait encore, les bidons de lait marqués de leurs noms. Un des patrons, préposé à ce service, allait d’une ferme à l’autre, recueillait les bidons, les portait à la fromagerie. Là, le lait était mesuré et pesé. Sur le compte que le fromager faisait des quantités reçues, un comité de directeurs établissait la part de chacun dans le produit ou dans le revenu.
Un jour, un scandale faillit éclater : un des patrons trichait ! Pour augmenter son apport, il ajoutait une certaine quantité d’eau au lait de son troupeau. La preuve en fut faite par le fromager.
On s’indigna. C’était une trigauderie d’aigrefin, qui ne pouvait être endurée. Il fallait, et sans retard, y mettre le holà.
Mais comment faire ? Le coupable, un nommé Michel, était homme de conséquence, conseiller municipal, commissaire d’écoles, marguillier. Il fallait prendre garde à ne le point blesser. Une réprimande le choquerait, et il pourrait faire des ennuis… Un avis amical, donné comme en passant, suffirait peut-être…
Benjamin, le voisin de Michel, fut chargé de cette mission délicate.
Ben avait une façon à lui de dire les choses, et savait, au besoin, prendre des détours ingénieux.
Au sortir de la fromagerie, Ben avisa son voisin, qui s’en allait, en charrette.
— Ohé ! Michel ! Attends-moi !
Et Ben prit place à côté de Michel.
Chemin faisant, ils causèrent.
Au bout du village, ils se trouvèrent à passer devant le moulin à scie.
— Michel, dit Ben tout à coup, es-tu capable de prendre, sans te fâcher, un bon conseil ?
— Oui-dà ! fit l’autre.
— Eh ! bien, si j’étais à ta place, j’arrêterais au moulin et j’achèterais un cent de bardeaux de cèdre.
— Du bardeau ? Pour quoi faire ?
— Ce serait pour tes vaches.
— Pour mes vaches ?…
— Tu feras ce que tu voudras, conclut Ben. Mais, à ta place, je les couvrirais en bardeaux. Vois-tu, comme elles sont là, tes vaches ne sont pas étanches : elles font de l’eau ! C’est ce qu’on rapporte, à la fromagerie.
Michel se le tint pour dit. Il ne se trouva plus d’eau dans son lait.
Les jeux et refrains de France au Canada 1
C’est des jeux et des refrains d’enfants que je veux parler. Dans ces rondes naïves, dans ces singuliers assemblages de mots, dans ces récitatifs étranges, dont se berce l’imagination des tout petits, nous aimons, Canadiens, à retrouver la France.
« Les traditions populaires s’en vont, » a-t-on dit, et l’on s’empresse de les recueillir, avant que ne disparaissent les vieillards qui se souviennent. Quand la source sera tarie, le Canada pourra peut-être apprendre à la France quelques-unes des vieilles traditions de la Normandie, du Maine, de la Saintonge.
Les petits Canadiens français répètent des chansons et des formules que reconnaîtraient leurs cousins d’outre-mer. Recueillir ici ces refrains, c’est prouver leur ancienneté ; car ils ont passé l’eau il y a deux siècles et se sont transmis de générations en générations : leur présence au Canada ne peut s’expliquer autrement. Si les refrains et les récitatifs d’enfants recueillis en France diffèrent d’avec ceux que nous entendons chez nous, il n’en est pas moins vrai que les deux versions ont même origine, et l’on peut se demander laquelle des deux variantes actuelles, la française ou la canadienne, se rapproche davantage de la forme primitive du XVIIe siècle. Si l’on connaissait celle-ci, il serait intéressant de suivre les deux variantes dans leur développement indépendant et parallèle 2.
†††
Un refrain bien connu au Canada est le suivant, que les enfants répètent, quand sonne l’angélus de midi :
Il est midi. – Qui ’st-ce qui l’a dit ? – C’est la souris. – Où est-elle ? – Dans la chapelle. – Que fait-elle ? – De la dentelle. – Combien la vend-elle ? – Trois quarts de sel.
Ce refrain est aussi l’accessoire d’un jeu. L’enfant ferme la main, et la mère caresse successivement chacune des petites jointures, en disant :
Monte échelle ! – Monte là ! – Monte échelle ! – Monte là !...
Puis, un dialogue s’engage :
Petit trou ! – Casse-cou ! – Qu’est-ce qu’il y a dedans ? – De l’or et de l’argent. – Qui ’st-ce qui l’a mis ? – C’est la souris. – Que fait-elle ? – Etc.
Ou bien :
Qui ’st-ce qui l’a mis ? – Père et mère. – Qui ’st-ce qui l’ôtera ? – Frère et sœur. – Tourne, tourne, tourne, mon petit baril, celui qui rira le premier aura un soufflet.
Et c’est à qui, alors, ne rira pas le premier.
Voici, de la première partie de ce refrain, trois variantes recueillies dans le Calvados, en Normandie, l’une à Montchamp, l’autre à Sallen, la troisième, près de Lisieux :
À Montchamp :
Il est midi. – Qui qui l’a dit ? – Une petite souris. – Où qu’ol est ? – Ol est au bois. – Qui qu’ol y fait ? – Ol y dit sa messe. – Qui qui li répond ? – Jean Deupont. – Qui qui y va ? – Jean Deuva. – Qui qu’en revient ? – Jean Déchien. – Qui qu’en a sonné la sortie ? – Quatre petites pies.
À Sallen :
Il est midi. – Qui qui l’a dit ? – Ch’est la souris. – Où qu’ol est ? – Ol est au bois. – Qui qu’ol y fait ? – Ol y trait du lait ? – Dans qui qu’ol met ? – Dans son bonnet. – Dans qui qu’o l’coule ? – Dans sa grande goule. – Dans qui qu’o met la crème ? – Dans le verr’ qu’est dans l’faîte d’un âbre. – Qui qui l’y monte ? – Ch’est l’fils d’Hérode. – Qui qui la d’scend ? – Ch’est l’fils d’argent.
Enfin, au Pré d’Ange, près Lisieux :
Il est midi. – Qui qui l’a dit ? – La petite souris. – Où qu’elle est ? – Dans sa chapelle – Qui qu’è fait ? – D’la dentelle. – Pour qui ? – Pour sa d’moiselle. – T’en as menti. – Car c’est pour elle. 3
Quant au jeu de Monte échelle, Monte là, il se joue aussi à Sallen et à Bréville (Calvados), mais sur des paroles qu’on ne retrouve pas au Canada. 4
†††
Quelle est la mère canadienne qui ne connaît pas le jeu suivant :
Ventre de son. – Estomac de plomb (var. : estomac de grue). – Falle de pigeon. – Menton fourchu. – Bec d’argent (var. : bouche d’argent). – Nez cancan. – Joue bouillie. – Joue rôtie. – P’tit œil. – Gros t’œil. – Sou(r)cillon. – Sou(r)cil-lette. – Cogne, cogne, cogne, la mailloche (var. : Toc, toc, toc, la caboche, ou : Tap’, tap’, tap’, la baguette, ou encore : Pan, pan, pan, maillet.)
En Normandie, comme ici, la mère pose successivement le doigt sur les différentes parties du visage de son enfant, et aux derniers mots fait descendre vivement l’index du haut en bas du visage, ou frappe de petits coups au front :
Maton d’bouis, dit-elle. – Goule d’argent. – Nez d’kaka. – Jô cassée. – Jô brûlée – P’tit œillet. – Gros t’œillet. – Tap’ la baguette. 5
†††
Et la chanson de Pipandor ?
Pipandor à la balance,
Il n’y a que toi-z-et moi-z-en France.
Pourquoi t’y es-tu mis ?
Pour manger de la bouillie.
Pipandor, chapeau d’épinette !6
Pipandor, mets ton nez dehors /
Le refrain suivant, dit M. Ernest Gagnon 7, se chante de la même manière :
Pimpanipole, un jour du temps passé,
Passant par la ville, rencontre les gens du Roy ;
Beau pigeon d’or, les gens des allumettes,
Beau pigeon d’or, le p’tit cochon dehors !
L’enfant ouvre la main. On chante le couplet en frappant successivement chacun des petits doigts tendus, et l’on cache le doigt sur lequel tombe le mot dehors ; on recommence sur les doigts qui restent, en faisant disparaître un doigt à chaque répétition du couplet.
Cela ressemble un peu à la ronde de la Belle pomme d’or, qui se chante en Normandie 8 :
Belle pomme d’or
À la révérence,
Il n’y a qu’un Dieu,
Pour aller en France.
Adieu, mes amis.
La guerre est finie.
Belle pomme d’or,
Je te mets dehors.
†††
« Quel ne sera pas l’étonnement de mes lecteurs, a écrit M. F.-A.-H. Larue 9, lorsqu’ils apprendront que nulle part, dans aucun recueil français, il n’est dit un seul mot, pas un seul, de la Poulette grise, ni de À cheval, sur la queue d’un orignal. »
La Poulette grise se trouve pourtant dans les chansons de l’ouest de la France 10 :
L’était un p’tit’ poule grise
Qu’allait pondre dans l’église,
Pondait un petit coco
Que l’enfant mangeait tout chaud.
L’était un petit’ poul’ blanche
Qu’allait pondre dans la grange,
Pondait un petit coco
Que l’enfant mangeait tout chaud.
Et, là comme ici, on varie la couleur des poules. Version canadienne :
C’est la poulette grise
Qu’a pondu dans l’église,
A pondu un beau petit coco
Pour bébé qui va faire dodo.
etc.
À cheval, etc., est aussi d’origine française. Au Canada, nous disons :
À cheval, à cheval,
Sur la queue d’un orignal.
À Rouen, à Rouen,
Sur la queue d’un p’tit ch’val blanc.
À Paris, à Paris,
Sur la queue d’un’ p’tit’souris.
À Versailles, à Versailles,
Sur la queue d’un’ grand’ vach’ caille.
P’tit trot, gros trot !
P’tit galop, gros galop !
Ou :
P’tit galop, p’tit galop !
Gros galop, gros galop !
Dans le Perche, on trouve la variante suivante :
À Paris,
Sur un cheval gris.
À Orléans,
Sur un cheval blanc.
À Versailles,
Sur un cheval caille.
Les belles dames vont
Au pas, au pas !
Les beaux messieurs vont
Au trot, au trot !
Les paysans vont
Au galop, au galop ! 11
Et, sur ce rythme, là-bas comme chez nous, sans doute, on fait sauter les enfants sur ses genoux !
†††
Compagnons de mes jeux d’enfance, saviez-vous ce que c’est qu’une comptée ? Nous n’avions pas le mot, mais nous pratiquions la chose, chaque fois qu’il fallait décider lequel de nous chercherait les autres, quand nous jouions à la cachette, ou les poursuivrait, à la taque.
« Comptée, compte, dit M. Dottin 12. Préliminaire de tous les jeux d’enfants, pour savoir qui sera le chat. Les enfants forment le rond ; celui qui fait la comptée se met au milieu et met successivement la main sur chaque enfant en prononçant une syllabe de certaines formules. Le dernier mot de la formule désigne le chat ou sert à éliminer successivement tous les joueurs jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le chat. »
Vous rappelez-vous nos anxiétés quand se prononçaient les paroles fatales : « Une tape – deux tapes – trois tapes, etc. », ou : « Une pomme – deux pommes – trois pommes – quatre pommes – cinq pommes – six pommes – sept pommes huit pommes – pommes neuf ! »
Les malins savaient se placer dans le rond de manière à être délivrés des premiers !
Dans le Bas-Maine, cette dernière formule est connue : « Une pomme – deux pommes – etc., neuf pommes – Petit bonhomme, va-t-en ! ». 13
Quant au couplet, usité chez nous : Un loup passant par un désert, etc., il se trouve aussi dans le Bas-Maine 14, et, tout cru, dans le Perche 15.
C’est aussi du Perche que nous est venue cette formulette, entendue assez souvent chez nous :
Un, deux, trois – la culotte en bas – quatre, cinq, six – levez la chemise – sept, huit, neuf – la gueule comme un bœuf – etc. 16
La formule du petit couteau est bien la plus répandue des comptées :
Petit couteau – d’or et d’argent – ta mère t’appelle – au bout du champ – pour manger – de la bouillie – où la souris a barboté – une heure de temps – Va-t-en ! (Var. : Ton père t’a dit : Va-t-en !).
En France, c’est le récitatif du petit ciseau qu’on entend :
Petit ciseau d’or et d’argent – Ta mère t’appelle au bout du champ – Pour y manger du lait caillé – Que les souris ont barboté – Va-t-en, ta mère t’attend. 17
Dans les environs de Brest, les petits Bretons scandent la comptée des petits ciseaux à peu près comme les enfants canadiens celle du petit couteau..
Petits ciseaux – D’or et d’argent – Ta mère t’attend – Au bout du champ – Pour y manger – Du lait caillé – Que les souris – Ont riboté – Pendant une heure de temps – Va-t-en ! 18
Une version normande, relevée à Bréville, comporte une addition qui se retrouve chez nous :
Petits ciseaux – D’or et d’argent – Ta mère t’attend – Au bout du champ – Pour y manger – Du lait trouté – Que les souris ont caroté – Pendant – Une heure – Deux heures – Trois heures – Quatre heures – Cinq heures – Six heures – Sept heures – Huit heures – Neuf heures – Dix heures – Onze heures – Midi. 19
†††
La comptée suivante a été relevée à la Baie-Saint-Paul, dans le comté de Charlevoix :
Un nol – Deux jols – Caji Cajol – Mon pied bourdon – José Simon – Cascade griffon – Pignon pandor – Ton nez dehors.
Ce n’est là qu’une variante de la formule citée par M. Gagnon 20, et qui se retrouve à peu près la même, en France, dans les départements de l’ouest :
Un i, un l – Ma tante Michelle – Un i, un um – Caji – Cajum – Ton pied bourdon – José Simon – Griffon pandor Ton nez dehors !
Autre version canadienne, signalée par Mgr Laflamme 21 :
Un i, un l – Ma tante Michelle – Josette Joson – P’têt’ mourra-t-on.
†††
Enfin, j’ai souvenir d’une formule de comptée, qui, à coup sûr, ne nous vient pas de France. Autrefois fort en vogue à Québec, elle n’est peut-être pas encore oubliée. La voici, orthographiée au son :
Ai – nemi – nemô – nemag’ –
Par – celô – debô – nestag’ –
Kak – oui – ouô – ouag’ –
Kateman’– éouail – égô – chi.
Que signifie cet assemblage de sons ? Quelle en est l’origine ?… Les enfants hurons ont-ils, autrefois, appris cette comptée aux petits Français du Canada ?
Par une variante du dernier vers, on a tenté de la rattacher à la langue française :
Tu as la tag’ !
c’est-à-dire : ..« Tu es le chat ! »
†††
Je relève encore deux formules normandes 22, aussi entendues au Canada français.
En touchant et cachant successivement les doigts de la main, on dit :
Celui-là a été à la chasse (le pouce) ; celui-là l’a tué (l’index) ; celui-là l’a plumé (le majeur) ; celui-là l’a fait cuire (l’annulaire) ; et celui-là l’a tout mangé (l’auriculaire).
Et, sur les boutons de la veste, pour tirer une sorte d’horoscope :
Riche – Pauvre – Coquin – Voleur – Etc.
†††
Combien d’autres formulettes, jeux et refrains on pourrait citer, qui nous rattachent à nos origines ! Je n’ai relevé que quelques traits, parmi les mieux connus.
q