Chapitre 1
Dans mon village vivait une pauvre jeune femme veuve qu’on appelait la Farlotte, qui était mère d’une petite fille qu’on appelait Georgette.
La Farlotte était pauvre, ai-je dit : c’est très pauvre que je devais dire ; car, outre que la mort de son mari l’avait laissée sans ressources, et chargée de l’entretien d’un enfant, sa chétive santé l’empêchait encore de travailler autant qu’elle l’eût voulu pour tâcher d’avoir raison de la gêne.
Mais, si restreints que fussent ses moyens d’existence, on n’avait pas mémoire cependant que la Farlotte eût jamais réclamé l’assistance de personne.
Tout au plus lui était-il arrivé d’accepter quelques services qu’on lui avait cordialement offerts, et qu’elle n’aurait pas su refuser sans paraître affecter une fierté déplacée.
Quoi qu’il en fût, telles gens qui allaient par le canton, déguenillés, tendant la main de porte en porte, étaient en réalité moins dénués que la Farlotte, qu’on voyait toujours, ainsi que sa fille, proprement, convenablement vêtue, et qui évitait presque de se plaindre de sa condition, pour qu’on ne pût pas croire qu’elle cherchait à attirer sur elle la pitié.
C’est qu’elle était si industrieusement, si laborieusement économe, la Farlotte ! C’est qu’elle avait tant d’esprit d’ordre ! et surtout c’est qu’elle comprenait si bien que le respect de soi-même doit être la première qualité des pauvres !
Aussi, en dépit de son extrême pauvreté, la Farlotte était-elle généralement estimée à l’égal des personnes riches les plus honorables du pays.
Et, comme chacun jugeait sincèrement digne de sympathie la pauvre femme, chacun en même temps blâmait sévèrement certain vieil avare, oncle maternel de la Farlotte, lequel, possédant de grands biens et vivant seul, n’avait jamais paru s’apercevoir du dénuement de sa nièce.
Si des gens se trouvaient pour remontrer à ce vilain serre-denier qu’il ferait oeuvre digne d’éloges en s’occupant un peu de la Farlotte, qui était sa plus proche, pour ne pas dire sa seule parente, et n’avait jamais rien fait ni dit qui fût de nature à l’indisposer contre elle.
« Mon Dieu ! – répliquait-il, s’autorisant pour rester insensible du fait méritoire qui aurait dû, au contraire, lui inspirer pour sa nièce le plus affectueux intérêt, – elle n’a besoin de rien, et la preuve, c’est qu’elle ne demande rien. D’ailleurs, regardez-la seulement passer, et dites si sa mise est celle d’une nécessiteuse. »
Ces belles raisons énoncées, l’avare les trouvait, pour sa part, si convaincantes, qu’il lui semblait impossible qu’on ne les acceptât pas sans objection.
On le laissait donc se renfermer dans son triste égoïsme ; et, croyant sans doute être agréable à la Farlotte, qui, pensait-on, devait lui en vouloir de sa dureté, on ne manquait pas de le décrier auprès d’elle ; mais alors la Farlotte disait doucement à ceux qui parlaient mal de ce mauvais parent :
« Est-ce que mon oncle me doit quelque chose ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! pourquoi vous étonner qu’il ne me donne rien ? Il est riche ; il fait de sa richesse l’usage qui lui convient : cela ne regarde personne que lui. Je n’ai aucun droit de me plaindre ; je ne me plains pas, et vous m’obligerez en ne prenant pas pour moi le souci que j’évite de prendre moi-même. »
Ainsi s’exprimait l’honnête, la digne, la patiente, la courageuse femme.
Si l’on dit quelquefois, avec raison : « Tel maître, tel valet », à plus juste titre doit-on pouvoir dire : « Tels parents, tels enfants ». La confirmation de cet adage se trouvait chez la Farlotte.
On comprendrait difficilement, en effet, que la fille d’une pareille mère n’eût pas été douée de quelques bonnes qualités ; mais ce n’étaient pas seulement quelques-unes des bonnes qualités de la Farlotte qu’on retrouvait chez la petite Georgette, c’étaient toutes celles qui peuvent rendre une enfant aimable, charmante… ; disons plus, disons le grand mot : admirable. – Oui, admirable, car son heureux caractère, ses douces manières, et aussi – la beauté ne gâte jamais rien – les grâces de sa personne avaient valu à la petite Georgette une véritable adoration.
Pour juger par vous-même s’il en pouvait être autrement, figurez-vous une toute mignonne créature, blonde comme un épi mûr, blanche et rose comme une églantine, regardant avec de grands yeux d’un bleu de bluet, babillant d’une voix fine et moelleuse comme le gazouillis du ruisseau ; vive comme la bergeronnette qui trottine sous les brebis ; joyeuse comme l’alouette qui plane en jetant sa chanson dans le ciel pur ; figurez-vous cet être, aussi parfaitement bon, aussi parfaitement doux de coeur que joli de visage, aussi gentil d’esprit que gracieux d’allure et de maintien, n’ayant pour tous que d’avenants propos, que de frais sourires. Regardez-la passer, un jour d’été, par exemple, la belle petite Georgette, vous ne prendrez pas garde, j’en suis sûr, à la très humble simplicité de son costume ; vous ne remarquerez pas qu’elle n’a sur le corps qu’une petite robe d’indienne, pas trop neuve, peut-être même rapiécée, mais en réalité proprette et bien arrangée ; vous ne verrez pas qu’il est en grosse paille du pays le chapeau qui est posé sur sa tête, ou qui pend derrière ses épaules : peut-être verrez-vous que ses pieds entrent nus dans ses sabots de hêtre noirci, mais ce sera pour remarquer qu’ils sont nets et clairs comme les galets du bord de l’eau ; – quant au reste, vous n’aurez pris garde qu’à la ravissante expression de son visage ; si elle vous a parlé, le son de sa voix vous aura causé une douce émotion, et les choses qu’elle vous a dites auront été certainement pour vous autant de témoignages d’un droit et facile caractère.
Voyez, regardez, elle trouve sur son chemin la vieille Isabeau qui s’aide pour marcher d’une béquille et d’un bâton, et qui n’en est pas plus alerte pour cela.
« Bonjour, mère Isabeau, voulez-vous vous appuyer sur moi pour franchir ce pas ? Oui, mettez votre main sur mon épaule. Là ! c’est bien ! Ne craignez pas, je suis forte ; doucement, mère Isabeau, doucement. Encore un petit élan. Ah ! c’est fait ! nous y voilà ! Adieu, mère Isabeau. »
Plus loin c’est Michel, le meunier, un taquin de la pire espèce, qui veut exercer la patience de la petite :
« Halte-là, mademoiselle Georgette ; nous avons besoin d’une meunière au moulin. Il faut venir avec moi. »
Et il lui barre le passage.
« C’est que je n’ai guère le temps. Laissez-moi aller, je vous prie, monsieur Michel.
— Comment ! tu n’as pas le temps ! Comment ! que je te laisse aller ! Ah ! je voudrais bien voir ça, par exemple ! Eh ! vite sur ma voiture ! Une, deux ! Hop ! »
Il l’a prise par-dessous les bras, et posée sur la lourde et poudreuse charrette.
« Eh bien ! en route pour le moulin », fait résolument Georgette, qui s’installe en souriant sur les sacs.
Aussitôt le meunier change de ton :
« Ainsi tu viendrais tout de même avec moi ?
— Pourquoi pas, monsieur Michel, du moment que ça pourrait vous faire plaisir ?
— Mais ta mère ?
— Oh ! réplique malicieusement Georgette, vous me ramèneriez bien la voir quelquefois.
— Allons, je vois que tu es une bonne fille ; je te prendrai seulement un autre jour.
— Quand vous voudrez, monsieur Michel. »
Le meunier l’embrasse en la remettant à terre, et il la regarde s’en aller en branlant la tête d’une certaine façon qui veut dire : Pas sotte, la petite ; et surtout pas méchante !
Là-bas, c’est un tout jeune enfant qui pleure. Pourquoi ? on n’en sait rien. Mais Georgette court à lui, lui parle, lui sourit, cueille une branche dans la haie, et la lui présente :
« Beau ! beau ! mignon, mignonnet ! Il ne faut pas crier comme ça. Je vais te chanter la chanson du mois de mai :
Dans mon jardin est un rosier,
Qui porte rose au mois de mai.
Ah ! ah ! je savais bien que ça guérirait ton chagrin. » Voilà l’enfant consolé.
Plus loin, Georgette avise une fillette de son âge, qu’elle accoste en lui mettant un bras sur l’épaule, et en penchant sa tête contre sa tête, pour entamer avec elle un de ces grands petits entretiens qui semblent pleins de mystères. Vous savez : on chuchote, on se regarde étonné, et l’on en dit, et l’on en dit !… et l’on reprend longuement haleine presque sans cesser de parler…
Mais voici des petits garçons qui jouent aux billes.
« Prends garde, dit Georgette à sa compagne, à qui elle fait faire un détour, ne passons pas là, nous dérangerions leur jeu. »
En voilà d’autres qui se querellent, qui même se prennent au collet. Au risque d’attraper quelques horions, Georgette va bravement se jeter entre eux.
« Ne vous faites pas de mal, je ne veux pas ! »
L’instant d’après, elle les a rendus les meilleurs amis du monde.
Là-bas des petites filles font une ronde, elle y court :
« J’en suis, voulez-vous ? »
Et sa voix dominant, raccordant toutes les voix, son entrain donnant l’heureux exemple, la ronde a bientôt une toute autre animation.
Que sais-je encore ? Partout enfin, avec tous, pour tous elle savait faire preuve de douceur, de bonté, de prévenance, de belle humeur.
Tant et si bien, et avec une telle constance, que sa douceur, sa bonté, sa prévenance, sa belle humeur, qui ne s’étaient jamais démenties une seule fois, qu’on n’avait jamais trouvées en défaut en aucune circonstance, étaient devenues proverbiales dans le pays.
Pas une mère qui ne désirât avoir un enfant bon comme Georgette, doux comme Georgette ou prévenant comme Georgette.
Pas un enfant, même parmi les meilleurs, qui n’enviât d’être comparé, fût-ce par un seul point, à la petite Georgette.
Mais nulle mère cependant qui osât se flatter de posséder jamais une enfant aussi généralement accomplie ; nulle enfant qui pensât pouvoir devenir jamais semblable à elle.
Avec ces charmantes qualités, jointes à ses charmants dehors, la petite Georgette était comme une créature unique qui devait rester unique ; et cela semblait si bien démontré pour tous que, d’une commune voix, on l’avait surnommée la petite reine c’est-à-dire, – au moins était-ce ainsi qu’on l’avait entendu, – la plus parfaite, la plus belle des enfants du village ; et, chose remarquable, qui d’ailleurs prouvait par quels doux moyens elle s’était établie, la royauté de Georgette, qui faisait beaucoup d’envieux, ne semblait cependant faire aucun jaloux.
Ce mignon, ce joli nom de petite reine, qui portait avec lui une gracieuse idée de puissance, avait sur les enfants du village le même empire qu’aurait ailleurs le grand et terrible nom de Croque-mitaine.
« Si tu n’es pas sage, disait-on au turbulent, à l’insoumis, la petite reine ne voudra pas te parler quand elle passera. »
Et le turbulent, l’insoumis poussait rarement l’audace jusqu’à mépriser cet avertissement.
« Étudie bien, remontrait-on à l’écolier négligent, tu feras plaisir à la petite reine. »
Et l’écolier promettait d’être plus appliqué pour faire plaisir à la petite reine.
« Si tu es méchant, tu feras pleurer la petite reine », disait-on à l’un.
« Tu es bon, tu es obéissant : la petite reine t’aimera », disait-on à l’autre.
Encore une fois, que sais-je ?
La petite reine par-ci, la petite reine par-là : toujours la petite reine !
En un mot, Georgette exerçait aussi bien sur tous les coeurs que sur tous les yeux une souveraineté d’autant plus remarquable que la pauvre souveraine, à la robe d’indienne rapiécée, aux pieds nus, fille de la pauvre Farlotte, ne pouvait rien devoir de son prestige à l’appareil de la richesse, ni à la haute position de sa famille.
Et le règne heureux de la petite reine semblait devoir se prolonger longtemps, bien longtemps…
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