Chapitre 3
Pauvre, la Farlotte avait toujours été très sensible aux hommages que chacun rendait à sa fille. Quand elle se vit riche, elle résolut, puisque ses moyens le lui permettaient, de célébrer une sorte de petite, ou plutôt de grande fête, qui serait comme donnée par la petite reine aux enfants du village, qui la reconnaissaient pour telle.
La mère et la fille allèrent donc de maison en maison faire les invitations.
Il va sans dire que toutes les mères furent flattées de l’honneur fait à leurs enfants par la Farlotte, et que tous les enfants se prirent à attendre avec une vive impatience le jour fixé pour la fête de la petite reine.
Ce jour était un beau jeudi d’été ; le lieu choisi, un beau verger, dont l’herbe avait été fauchée par places, pour pouvoir dresser des tables, et dont les cerisiers, les pruniers, les groseilliers tout chargés de fruits devaient fournir le plus frais dessert à la plus friande collation.
Le violonneux du pays avait été commandé, qui, juché sur une estrade établie sur les mères branches d’un gros arbre, devait faire chanter à son violon toutes les rondes, toutes les chansonnettes enfantines du pays.
Cinq ou six servantes en tabliers blancs étaient chargées de tailler, de servir, de verser les sirops, les limonades, de faire circuler des assiettes de dragées, de biscuits.
Il y avait des jeux de quilles, des balançoires, des balles, des cordes pour sauter.
Dans un coin se tenait une marchande qui vendait pour rien des poupées, des étuis, des ménages aux petites filles ; des fifres, des tambours, des billes, des toupies aux petits garçons.
Chaque enfant qui entrait recevait un beau et long ruban, que les petites filles se nouaient en écharpe, que les petits garçons s’attachaient au bras ; si bien que, quand tous furent entrés, les yeux étaient éblouis de voir courir, voltiger tous ces rubans par le verger.
Pauvres et riches, invités sans distinction, étaient jolis à plaisir ; mais aucun n’effaçait encore la petite reine, qui n’avait d’autre toilette luxueuse cependant qu’une robe blanche et une ceinture bleue ; mais elle éprouvait tant de joie en voyant autour d’elle tant de visages joyeux ; mais elle était si profondément heureuse en songeant à tout le bonheur que tout ce petit monde lui devait, que jamais ses traits, ses regards n’avaient eu une aussi radieuse animation.
D’ailleurs elle n’avait jamais été plus empressée, plus aimable, plus affectueuse.
Et partout l’on entendait répéter : « Comme elle est belle ! comme elle est bonne ! Ah ! qu’elle est bien nommée la petite reine… Vive la petite reine ! le bon Dieu bénisse la petite reine ! »
Je doute que jamais aucune véritable majesté ait excité autour d’elle autant de franche admiration, de sincère enthousiasme, ait ressenti plus vivement le plaisir d’être admirée, acclamée. Georgette était comme enivrée, comme transportée. Elle ne se possédait plus. Elle allait, venait, chantait, dansait, mettait les jeux en train, organisait les rondes, prenait la tête des farandoles, qui au son du violon serpentaient autour des arbres et couraient le long de l’enceinte. On la voyait ici, en un clin d’oeil elle était là-bas ; puis en un clin d’oeil elle était revenue ; on l’entendait partout, et toutes les voix faisaient écho à la sienne.
Aussi comme la fête était gaie ! comme on s’amusait ! comme, nombreux déjà, les convives semblaient être en bien plus grand nombre ! Un valait dix. Oh ! les clairs éclats de rire ! Oh ! le sémillant tapage ! Oh ! le gentil tumulte ! Oh ! le joli fourmillement !
L’exemple, l’ardeur au plaisir donnaient de l’entrain aux plus engourdis, de l’agilité aux moins alertes. Il n’y avait pas jusqu’à certaine petite Françoise, bossue et bancroche de naissance, qui sautillant sur sa jambe longue, clopant sur sa jambe courte, ne s’évertuât pour prendre activement part à l’ébattement général.
La pauvre infirme, dont nul d’ailleurs ne semblait voir l’infirmité, se trémoussait ravie dans ce grand trémoussement. Le paradis ne lui eût sûrement pas offert de plus entière, de plus délectable joie. On se fût senti pénétré de bonheur rien qu’à comprendre jusqu’à quel point ce petit être disgracié parvenait à oublier sa disgrâce.
Il fallait la voir, par exemple, aux parties de cache-cache, ou de tape, se démenant, se hâtant pour n’être pas prise, ou pour saisir les autres quand elle avait été touchée.
Elle courait, elle sautait, elle roulait : on eût dit d’une marmite cabriolant sur ses pieds tors. Et comme elle riait : comme elle s’écriait !…
Voilà que vers la fin de la journée, et sans doute pour la clore dignement, la petite reine eut l’idée de former une grande queue leu leu qu’elle conduisait elle-même, et dans laquelle ne manqua pas de vouloir prendre place la petite Françoise, qui ne doutait plus de sa prestesse, après les preuves qu’elle pensait en avoir données tout le long du jour.
La petite reine, plus animée que jamais, donne le signal.
Voilà la bruyante queue leu leu qui commence à s’agiter, à courir, à ondoyer : mais presque aussitôt, crac ! la voilà coupée en deux, et par conséquent désorganisée. La petite Françoise, qui n’a pu être assez ingambe, a bronché, butté, et roulé dans les pieds de quatre ou cinq fillettes qui s’étalent avec elle.
On rit, elle rit, et l’ordre se rétablit ; et la queue leu leu se remet en mouvement. Mais à peine le branle est-il donné de nouveau, que de nouveau la petite infirme bronche et culbute sur le gazon, et que la partie qui promettait d’aller si bien est encore interrompue.
Et cependant la petite Françoise, qui rit plus fort, se relève, et clopin-clopant se dispose à revenir prendre sa place ; et cependant on semble attendre en riant qu’elle soit réinstallée au rang… Mais une voix se fait entendre qui dit d’un ton d’impérieuse mauvaise humeur :
« Eh ! laissez-la, cette boiteuse qui ne fait qu’empêcher le jeu ! »
Le tonnerre tombant tout à coup au milieu de cette foule joyeuse n’eût pas, je vous assure, produit un plus terrifiant effet que ces paroles, qui en tout autre cas, et sorties d’une tout autre bouche, eussent été certainement à peine remarquées, même par la pauvre enfant qu’elles frappaient d’une humiliante exclusion.
Un triste silence s’établit aussitôt ; tous les yeux, exprimant le plus pénible étonnement, se fixent sur celle qui vient de parler, et qui semble elle-même saisie d’une véritable stupéfaction, comme si plus qu’aucun autre des assistants elle était étonnée que de telles paroles lui soient échappées.
Mais des sanglots éclatent ; et alors chacun suit du regard la pauvre petite infirme qui, pleurant à chaudes larmes, traînant son pas malingre, gagne l’écart en disant d’une piteuse voix :
« Ah ! petite reine ! petite reine ! est-ce bien toi qui me fais ce chagrin ? »
Et, sur ces mots, la petite reine de courir à la petite Françoise, et de crier, en pleurant elle aussi, comme jamais peut-être elle n’a pleuré :
« Oh ! pardonne-moi, Françoise, pardonne-moi ! Je ne savais pas ce que je disais ! Je n’ai pas voulu le dire ! J’étais toute au jeu, je ne réfléchissais pas ! »
Elle prend dans ses mains les mains de l’infirme, elle les embrasse, elle tombe même à genoux devant elle en répétant avec un accent de véritable désolation :
« Pardonne-moi, Françoise, pardonne-moi ! »
Touchée par d’aussi vives marques de repentir, la petite Françoise la regarde interdite, ébahie…
Mais on vient, on les entoure, on relève Georgette, on lui dit que Françoise ne lui en veut pas, Françoise le lui dit elle-même. On met cet oubli sur le compte du fol entrain, de la joie étourdie.
Bientôt Françoise a embrassé Georgette et Georgette a embrassé Françoise. Elles ne pleurent plus ni l’une ni l’autre ; il n’y a plus de rancune chez l’une ; l’autre est certaine d’être complètement excusée.
« Ce qui est passé est passé, dit-on, répète-t-on de toute part en se séparant ; – il n’en faut plus parler. C’est oublié, c’est fini… »
Et la fête s’achève, sans que l’événement qui vient de la troubler paraisse laisser aucune impression dans l’esprit de ceux qui en ont été les témoins.
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