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Troisième partie Premier en géographie

Mon ami Ludovic me racontait l’autre jour un de ses souvenirs d’enfance :
C’était dans le petit collège de province, où j’ai perdu, – par ma faute, bien entendu, – deux ou trois de mes jeunes années.

Chaque samedi, dans la classe dont je faisais partie, on nous donnait à faire une composition sur tel ou tel ordre de matières, et le lundi, – jour où était proclamé le résultat du concours, – l’élève dont la copie avait été jugée la meilleure prenait place pour toute la semaine à la tête du premier banc, – ce qui constituait la plus marquante distinction honorifique qu’il fût possible de décerner dans le cours ordinaire des études.

Un lundi, l’on nous proposa pour motif de composition l’exposé statistique des États composant la confédération germanique.

Il va sans dire qu’avant même de nous faire connaître le sujet que nous aurions à traiter, le professeur avait ordonné le dépôt entre ses mains de tous nos traités de géographie ; mais, de même qu’il nous laissait nos dictionnaires les jours de thème ou de version, de même il nous autorisa à conserver nos atlas, qui, autant qu’il put le croire, devaient nous servir simplement d’aide-mémoire.

Je sais fort bien que pour mon compte, si l’atlas m’eût quitté en même temps que le livre, j’eusse été fort empêché non seulement de faire figurer à son rang respectif aucune des provinces qui baignent le Rhin, l’Elbe ou le Danube, mais peut-être même de nommer les plus importants des nombreux États dont il fallait cependant, pour satisfaire au programme du concours, indiquer et la capitale, et l’étendue approximative, et le chiffre de population.

Mais mon atlas me resta, lequel par extraordinaire différait de celui qui était généralement adopté dans la classe, et dont mes camarades avaient tous un exemplaire.

Or, pendant que leur atlas, ouvert à la carte d’Allemagne, ne mettait sous leurs yeux qu’un ensemble de dispositions topographiques où ils devaient orienter leur savoir et leurs souvenirs, il se trouvait que le mien portait, annexé au plan des territoires germaniques, un tableau méthodique et complet des royaumes, principautés, duchés, avec les villes principales et le chiffre des populations.

Par ce fait les chances de succès étaient, comme vous le voyez, rendues singulièrement inégales. L’idée ne me vint pas pourtant de les égaliser en allant remettre au professeur le guide trop explicite dont le hasard m’avait gratifié.

C’était mal, très mal assurément, ce que je faisais là, ou plutôt ce que j’omettais de faire. Mais que voulez-vous ? cette place d’honneur que je n’avais jamais possédée était si séduisante ! La tentation, – et il en arrive trop souvent ainsi, – fit taire les scrupules. Je ne portai pas mon atlas au professeur, et je rédigeai ma composition à l’aide du tableau, que j’eus grand soin de dissimuler autant que possible sous mon coude, pour que mon voisin ne le remarquât pas. Et quand on recueillit les copies, je donnai très effrontément la mienne.

À peine cependant l’eus-je donnée, que j’aurais voulu pouvoir la reprendre ; mais le courage me manqua pour confesser ma supercherie. Je m’effrayai du scandale à provoquer, de la punition à encourir. Et je laissai aller les choses ; mais non pas, croyez-le bien, en conservant une parfaite tranquillité de conscience.

Deux jours devant s’écouler avant que je connusse le résultat de la fraude, je fus pendant ces deux jours livré aux plus pénibles appréhensions. J’aurais voulu arrêter les ailes du temps, qui me semblait s’envoler avec une rapidité extraordinaire. Dans la nuit du dimanche au lundi, je rêvai qu’on me promenait enchaîné par la ville en montrant à la foule indignée contre moi la feuille de l’atlas où j’avais copié ma composition, et qu’on avait en outre attaché sur ma poitrine comme un écriteau d’infamie.

Convaincu alors que la crainte d’être découvert était la seule cause des angoisses qui me torturaient, mon premier soin en arrivant à la classe le lundi matin fut d’anéantir l’unique témoin qui pût déposer contre moi.

La tête et les mains dans mon bureau, j’enlevai la carte d’Allemagne de mon atlas, et je déchirai en mille morceaux le tableau auquel revenait tout le mérite de ma composition.

Cette exécution terminée sans que personne s’en fût aperçu, je crus que j’allais respirer à l’aise et retrouver mon calme d’esprit.

Mais j’eus beau me répéter, me persuader que mon secret ne pouvait plus être trahi que par moi-même, qui avais tout intérêt à le bien garder, je ne retrouvai pas le calme d’esprit ; mon tourment continua, il devenait de plus en plus vif à mesure que se faisait plus prochain le moment où j’allais sans doute recevoir un honneur immérité.

Dix fois dans la matinée, je fus sur le point de confesser à haute voix, devant tous, le méfait dont je m’étais rendu coupable ; mais toujours un sentiment de fausse honte me retint.

Et toujours, d’ailleurs, le mauvais instinct qui m’avait conseillé la fraude me démontrait que je devais en recueillir tranquillement le fruit, puisque rien ne pouvait prouver que je n’y avais aucun droit ; mais, en dépit de ces insidieuses suggestions, je me sentais frémir de la tête aux pieds rien qu’en jetant les yeux sur cette place où déjà je croyais être assis.

Enfin voici le professeur qui, tranquillement installé dans sa chaire, prend en main la liasse des copies qu’il a examinées, et s’apprête à faire connaître le rang obtenu par le travail de chacun.

Je remarque qu’il me regarde avec une certaine insistance ; alors je baisse mes yeux, devant lesquels d’ailleurs un voile semble s’étendre, et j’entends dans ma tête comme un lointain bourdonnement de cloches.

Un silence, – qui pour moi avait quelque chose de tristement solennel, – s’établit. Le maître dit : « Je vais lire la liste des places méritées dans la composition de géographie. »

À cet instant je relève bravement la tête. Le principe du bien vient de l’emporter en moi sur le principe du mal qui jusque-là a été le plus fort. J’ai enfin le courage de ma faute. Je n’attends plus que d’entendre proclamer mon nom par le maître pour lui déclarer aussitôt, – quoi qu’il puisse m’arriver, – que je suis indigne de la distinction qui m’est échue.

Le maître reprend : « Premier : Monsieur… »

Ce n’est pas moi qu’il nomme ; mais il continue à me regarder.

« Second… » Ce n’est pas encore mon nom qui tombe de ses lèvres, mais son regard ne me quitte pas.

Je le regarde aussi, ébahi, stupéfait.

« Troisième… » – Cette place ne m’est pas plus accordée que les deux autres. – « Quatrième, cinquième, sixième… » Point de Ludovic. J’entends nommer tous mes camarades les uns après les autres, et lorsque, enfin, il ne lui reste plus que mon nom à prononcer : « Quant à la composition de M. Ludovic, dit le maître, il faut que je l’aie égarée. Je me souviens parfaitement de l’avoir reçue ; mais il m’a été impossible de la retrouver. J’en suis désolé pour M. Ludovic, qui peut-être aurait été le premier si sa copie avait pu faire partie de celles que j’ai examinées. Mais M. Ludovic voudra bien être indulgent pour moi en se rappelant que je le suis quelquefois pour lui. D’ailleurs, j’espère que cela ne m’arrivera plus. Ces choses-là n’arrivent pas deux fois. »

Il était évident d’après ces paroles, articulées sur un ton tout particulier, que, frappé de la valeur inaccoutumée de ma composition, le maître était allé, à mon insu, aux renseignements dans mon bureau, où il avait trouvé l’atlas que je n’avais pas encore songé à mutiler. J’en eus la preuve quelques jours plus tard. L’atlas s’étant trouvé par hasard sous ses yeux, le maître, qui s’aperçut que j’avais fait disparaître le témoin du délit, m’infligea un lourd pensum qu’il motiva ainsi : « Pour avoir déchiré le tableau explicatif de la carte d’Allemagne. »

Quoi qu’il en fût, la leçon était bonne, et surtout délicatement donnée : mes camarades en prolongeaient les effets, car, eux qui ne savaient rien, ils me plaignaient de la meilleure foi du monde du tort que sans doute le maître m’avait fait en égarant ma copie.

Mais cette leçon, si grave qu’elle pût être, ne me sembla rien auprès du châtiment que ma conscience s’était infligé d’elle-même.

Il y a longtemps, bien longtemps même de cela ; je n’ai jamais oublié cependant les transes dans lesquelles j’ai vécu pendant ces deux interminables jours.

Depuis, j’ai parfois rencontré des gens niant l’existence du remords, qu’ils prétendaient confondre avec la crainte de la punition. Je leur ai raconté cette histoire.

Les ai-je convaincus de leur erreur ? Je l’ignore. Mais je sais que par leur doute ils ne m’ont pas enlevé ma foi. Je crois à la conscience, qui est en nous comme une parcelle de l’âme divine, et je suis heureux d’y croire comme je suis heureux de croire en Dieu.

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