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Quatrième partie Les groseilles

Mon grand-père, – le meilleur homme du monde, – nous aimait, nous ses petits-enfants, comme tous les grands-pères aiment leurs petits-enfants.
En revanche, comme la plupart des petits-enfants, – je dis seulement la plupart, car, Dieu merci, il doit y avoir quelques heureuses exceptions, – nous nous montrions avec lui d’autant plus volontaires qu’il était plus faible, d’autant moins soumis qu’il était moins impérieux, d’autant moins craintifs qu’il était moins sévère.

Ses idées de résistance à nos caprices : pauvres résolutions qui ne tenaient guère devant nos cajoleries ; – ses recommandations : chansons qui, comme on dit, entraient par une oreille pour sortir par l’autre ; – ses gronderies, et même ses menaces, quand nous avions réussi à le fâcher : semblants d’orage bien vite conjurés par nos semblants de repentir.

Dire que le brave homme, pour occuper les loisirs de sa retraite, consacrait ses soins les plus assidus à la culture d’un beau jardin, et qu’en dépit des ravages toujours exercés par nous, toujours déplorés par lui, il n’avait jamais su nous interdire l’accès de ce jardin, c’est montrer à combien de rudes épreuves notre intraitable étourderie dut mettre son infatigable tolérance.

Une fois pourtant que, par impossible, nous avions été plus impitoyables que de coutume pour ses chères plantations, le patient jardinier perdit ou sembla perdre patience ; du même coup, il jura et que nous ne mettrions plus les pieds dans son jardin, et qu’il irait lui-même porter plainte à nos parents pour qu’une forte punition nous fût infligée. Nous le quittâmes sous le coup de ces terribles serments.

Mais serments de bon-papa ! Il vint chez nous le lendemain, et non seulement ne porta aucune plainte, mais encore nous embrassa, nous choya comme s’il eût voulu racheter la peine qu’il sentait nous avoir faite la veille. Et, quand nous retournâmes chez lui, il ne fallut que très peu de prières pour qu’il nous rouvrît cette bienheureuse porte du jardin, qui devait cependant nous être fermée à tout jamais.

« Allez, mes chéris, allez, nous dit-il en s’efforçant d’adoucir encore sa voix déjà si douce naturellement, amusez-vous, amusez-vous bien ; mais, je vous en prie, soyez sages : respectez mes fleurs. Vous savez que je ne refuse jamais de vous en donner quand vous m’en demandez ; mais je n’aime pas que vous les cueilliez vous-mêmes : vous ne prenez pas assez de précautions. Quant aux fruits, il n’y en a aucun de mûr, sinon les grappes des deux groseilliers que votre mère s’est réservées pour en faire des confitures. Je n’ai donc pas besoin de vous recommander de ne pas toucher aux poires, aux pommes, qui sont encore vertes ; car vous êtes assez raisonnables pour comprendre que si vous les détruisez maintenant, vous n’aurez pas le plaisir de vous en régaler plus tard. Et je vous avertis, reprit-il en tâchant de se donner un air sévère, – que si vous avez le malheur de porter la main sur les groseilles, je ne vous le pardonnerai pas.

— Sois tranquille, grand-papa, sois tranquille. »

Et nous voilà lâchés dans le jardin.

Quelques minutes plus tard, le bon papa, qui n’avait pas cru inutile de s’assurer par ses yeux si ses recommandations étaient bien suivies, nous trouvait tranquillement installés autour des groseilliers, dont nous broutions à qui mieux mieux les belles grappes écarlates. Je dis que nous broutions ; en effet, chacun de nous, les mains bien ostensiblement croisées derrière le dos, le cou tendu, happait des lèvres et des dents les fruits pendus aux branches.

« Eh bien ! cria-t-il, aussi surpris qu’irrité, – car, au lieu de nous enfuir ou tout au moins de paraître intimidés par son approche, nous semblions, au contraire, poursuivre avec plus d’activité notre coupable besogne, – eh bien ! c’est ainsi que vous tenez compte de la défense ! Voilà ce que vous faites de mes groseilles ! Ah ! cette fois, par exemple, n’attendez point de grâce. Je vais instruire vos parents, qui vous châtieront d’importance. »

Et tous ensemble de nous écrier aussitôt : « De quoi te plains-tu, grand-papa ? Tu vois bien que nous n’y portons pas les mains, à tes groseilles ! »

(L’un de nous avait trouvé cet habile expédient pour enfreindre la défense, et les autres n’avaient pas hésité à l’adopter.)

« Quoi ? Comment ? » fit le cher homme, qui cherchait à s’expliquer le sens de nos paroles, car il n’avait plus présents à la mémoire les propres termes de sa recommandation.

Nous les lui rappelâmes en riant.

Il ne nous semblait pas que sa colère pût tenir contre une telle explication, car nous nous souvenions d’avoir dû mainte fois l’oubli d’un méfait à quelque ingénieuse répartie.

Mais cette fois le succès trompait notre attente ; au lieu de se dérider, le visage du grand-père ne faisait que s’assombrir davantage, et nous comprenions que la menace jusque-là demeurée sans effet allait bientôt en produire de redoutables.

Nous voilà donc, avec les plus vives protestations de regrets, implorant un pardon tant de fois obtenu, tant de fois immérité.

« C’est bien, – nous dit enfin le grand-père après avoir paru quelques instants sourd à nos supplications, – vous êtes dans votre droit ; c’est pourquoi je consens à ne pas parler de cette affaire à vos parents. »

Nous n’en demandions pas davantage.

Mais quelle fut notre surprise lorsqu’en rentrant, un peu plus tard, à la maison paternelle, nous nous entendîmes condamner à deux jours de pain sec et de complète réclusion, pour avoir gravement désobéi à notre bon papa !

Force fut bien de nous soumettre au châtiment que nous savions avoir mérité, et dont nous avions cru être quittes. Nous l’acceptâmes donc sans protester auprès de nos parents, – qui d’ailleurs n’eussent guère tenu compte de nos réclamations, – mais non pas sans murmurer entre nous, moins encore contre la sévérité que contre l’inexplicable conduite du grand-père, qui, après avoir semblé nous faire grâce, était si fâcheusement revenu sur sa clémente détermination. Il ne nous avait pas accoutumés à ces manques de parole.

Or comme, à l’heure du dîner, au lieu d’aller nous asseoir joyeusement à la table de famille abondamment servie, nous nous trouvions tristement confinés dans une chambre haute et réduits au plus frugal régime, qui voyons-nous entrer dans notre prison ? Le grand-père, qui, branlant la tête et souriant, nous dit d’un air railleur :

« Eh bien ! rusés mangeurs de groseilles, vous êtes contents de moi, je pense ?

— Ah ! grand-papa, tu nous avais pardonné, et… »

Mais lui, nous interrompant : « De quoi vous plaignez-vous ? Que vous avais-je dit ? Que je ne parlerais pas de cette affaire à vos parents. Aussi ne leur en ai-je nullement parlé, je vous assure.

— Et pourtant ils nous punissent sévèrement.

— Entendons-nous : je ne leur en ai pas parlé, mais je leur en ai fait parler par Gertrude, qui vous a reconduits. Je suis dans mon droit. Ne m’avez-vous pas enseigné tantôt qu’on peut se soustraire à l’évident esprit d’un engagement quand on a pour soi le sens rigoureux des mots ? J’ai profité de la leçon. Merci, et au revoir, mes maîtres. »

Sur ce propos, il fit mine de vouloir nous abandonner à nos affligeantes réflexions ; mais on l’entoura, mais on supplia, mais on pleura ; et enfin le brave homme laissa tomber sur nous, dans une abondante distribution de baisers, le pardon définitif qu’il lui tardait de nous accorder.

Et tout en nous embrassant il nous disait, de sa voix redevenue douce comme à l’ordinaire : « Vous venez de voir, mes enfants, de quelle façon on peut être dans son droit sans pour cela avoir raison. En tout cas, prenez pour juge votre conscience, elle ne vous trompera pas, elle. Elle est plus sévère et meilleur juge que l’esprit. »

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