Chapitre 9 À la recherche de sa mère
Au retour du cimetière, où il venait, en compagnie de ses sœurs et de quelques voisins, de conduire son père, brusquement emporté par une congestion cérébrale, le petit Guillaume Menaucourt annonça à sa grand’maman, sa « bonne maman », qui était paralysée et ne bougeait plus de son fauteuil, qu’il était décidé à partir pour Paris et à se mettre à la recherche de sa mère. Trois semaines auparavant celle-ci avait quitté son chétif logis de la rue des Grangettes, sur les hauteurs de Bar-le-Duc, et s’en était allée, d’après les conseils d’un médecin du quartier, demander aux docteurs parisiens, aux « princes de la science », un allégement à d’intolérables douleurs : des maux d’estomac causés, croyait-on, par un cancer.
Mme Menaucourt avait laissé ses trois enfants, Guillaume, l’aîné, âgé de onze ans, et ses deux sœurs, Alice et Léontine, sous la garde de son mari, alors en excellente santé, robuste, alerte et vaillant ; – et voilà que la mort avait traîtreusement et d’un seul coup fait son œuvre, que les trois enfants étaient soudainement devenus orphelins.
« Il faut que j’aille chercher maman ! »
Telle est l’idée qui s’empara de l’esprit de Guillaume, et la résolution qu’il annonça à sa grand’mère.
Que pouvait la pauvre vieille impotente pour s’opposer à ce dessein ? Elle-même comprenait combien la présence de sa fille était plus que jamais nécessaire à la maison, et s’alarmait et se lamentait de son silence : depuis quinze jours on n’avait reçu d’elle aucune nouvelle.
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Le lendemain, dès l’aube, Guillaume se mit en marche, emportant, pour toutes provendes, la moitié de la miche de pain qui restait dans l’armoire. Une voisine, une malheureuse tisserande, dévideuse de bobines ou caribaris, avait obligeamment promis de veiller sur la grand’maman et les deux fillettes.
La route, au départ de Bar tout au moins, courait à proximité du chemin de fer, et Guillaume n’avait qu’à la suivre – à suivre pendant soixante lieues. Elle portait d’ailleurs un numéro sur les plaques indicatrices et les poteaux de carrefour : c’était, au début, la Route départementale no 1, et notre jeune voyageur savait lire et possédait bon œil aussi bien que bon pied.
Toute la journée il marcha sans s’arrêter, et, la nuit venue, – on était en automne, en octobre, – il avisa sur la chaussée une baraque de cantonnier, ce qu’il appelait une cabourette, en son patois lorrain ; et, ayant constaté que la porte de ce réduit n’était que poussée, il y pénétra, tâta sous ses pieds et trouva une couche de paille qui lui servit de lit.
Au petit jour, il reprit sa marche ; mais il n’avait pas seulement bon pied et bon œil, il avait aussi de bonnes dents, un fringant et vigoureux appétit, que le grand air excitait encore ; et la veille, tout en cheminant, il avait dévoré son chanteau de pain, épuisé toutes ses munitions.
La faim commença bientôt à se faire sentir, à l’obséder et à le tourmenter de plus en plus.
« Au premier village que je traverserai, je me déciderai à demander du pain », murmura-t-il.
Mais, ce village venu, il ne se décidait pas, il n’osait pas ; et fermes et hameaux, bourgs et villes se succédaient, sans qu’il eût le courage de heurter à une porte ou d’accoster un passant pour implorer secours.
Vers le soir, il se trouva à bout de forces ; il avait des éblouissements, la tête lui tournait. Pour comble, la pluie, une pluie fine, drue et pénétrante, s’était mise à tomber. Il s’assit sur l’herbe du talus, se blottit contre un arbre.
Si quelqu’un se fût alors montré, oh ! sûrement il se serait enhardi, l’aurait abordé, aurait fait appel à sa pitié… Mais il était en rase campagne, n’entendait aucun bruit de voiture, n’apercevait aucune lumière.
Rien que la pénombre partout, le silence, le froid et la pluie.
Il se leva et repartit.
Une masse confuse de murailles et de toits apparut peu après à ses regards : c’était une ferme, construite à peu de distance de la route. Il se dirigea à travers champs vers cette habitation, et, remarquant une sorte d’appentis en planches adossé au mur extérieur, au pied de la tourelle d’un pigeonnier, il songea à s’abriter sous ce hangar. Mais en ce moment des aboiements éclatèrent de l’autre côté du mur : le chien de la ferme avait flairé sa présence.
Il s’éloigna bien vite, craignant d’être découvert, pris pour un malfaiteur, et ne se sentant décidément pas le courage de demander, de mendier.
La pluie, qui tombait plus fort, le contraignit à essayer encore de se rapprocher de l’abri qu’il avait entrevu, de s’en rapprocher tout doucement, à menus pas.
Mais le maudit chien connaissait son devoir et son métier, faisait bonne et soigneuse garde, et il se remit à japper de plus belle, sans discontinuer, jusqu’à ce que l’intrus eût levé le camp et gagné le large.
Une troisième tentative n’eut pas plus de succès et fut accueillie par le même assourdissant vacarme.
Cette fois la porte de la ferme s’ouvrit et une voix d’homme cria :
« Qui est là donc ? Qui là ? »
En même temps Guillaume vit venir à lui un fort gaillard, nu-tête, qui l’interpella :
« Que fais-tu là, toi, mauvaise graine ? Allons, décampe ! Et rondement ! »
Derrière l’homme une femme s’avançait.
« Quel est ce gamin ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondit l’homme. Quelque jeune traînard, un de ces maraudeurs qui se figurent toujours avoir oublié quelque chose quand ils n’ont rien volé. »
Mais Guillaume s’était fait violence, armé de tout son courage :
« Madame, je… je vous en prie,… murmura-t-il.
— Parle, mon enfant.
— Oui, et dis-nous un peu qu’est-ce que tu as à rôder à c’t’heure-ci sur nos terres ? repartit le paysan.
— Claudon, ne rudoyez pas ce p’tiot ! Rentrez ; vous lui faites peur ! ordonna la femme. Tu n’es pas du pays ? reprit-elle. Comment te trouves-tu là ?
— Je… Un peu de pain, madame ! implora Guillaume.
— Tu as faim ? Entre, p’tiot ! Viens manger d’abord ; nous causerons après.
— Vous avez de la bonté de reste, m’ame Lhéry, de vous occuper de ce vaurien, et si vot’ homme était là…
— Taisez-vous, Claudon ! Si mon mari était de retour, il serait le premier à… Arrive, mon enfant ! Assieds-toi ! »
Et la fermière, Mme Lhéry, ayant ainsi imposé silence à son domestique, installa Guillaume devant la table de la cuisine, à proximité de la haute cheminée, où flambait un clair feu de fagots, et apporta à l’enfant une pleine assiettée de soupe toute fumante.
« Mange, mon fi… Ne te presse pas ! Pas si vite ! Tu nous raconteras ensuite comment tu te trouves à la nuit dans nos parages… Pas si vite ! Tu vas t’étouffer ! »
†
Le lendemain, Guillaume Menaucourt, reposé et réconforté, reprenait sa route.
Après avoir un instant pensé à dissuader l’enfant de sa téméraire entreprise, Mme Lhéry s’était ravisée ; elle avait embrassé le vaillant petit homme, lui avait insinué sous sa blouse un énorme croûton de pain renfermant une tranche de lard, avait glissé dans sa main quelques sous – on n’est pas riche au village :
« Et bon courage, p’tiot ! Que Notre Seigneur t’accompagne, et qu’il te rende vite ta mère !
— Merci, madame ! Oh merci ! » avait répondu Guillaume.
Et, comme il s’éloignait, la fermière lui cria encore :
« Adieu ! Bon courage, p’tiot ! Et bonne chance ! »
Quand, après trois jours encore d’efforts, de fatigues et de souffrances, Guillaume arriva à Paris et se présenta à l’adresse qu’avait laissée aux siens Mme Menaucourt – rue de Crimée, 82, à la Villette – la concierge lui apprit que la malade avait quitté la maison, l’amie chez qui elle était d’abord descendue, et était entrée à l’hôpital Necker.
Elle lui indiqua la direction de cet établissement.
« Nous n’en sommes pas tout près, mon petit ami. Tu te renseigneras en route… Adresse-toi toujours de préférence aux sergents de ville… Ne crains pas de les questionner ! »
Guillaume remercia la brave femme, en lui promettant de se conformer à ses prudentes recommandations.
Il longeait le canal Saint-Martin et cheminait sur le quai, près du bord, quand, devant une passerelle, il hésita, voulut rétrograder ; mais à ce moment il se sentit violemment heurté par un passant et il tomba dans l’eau.
« J’ai droit à la prime de sauvetage, m’sieu le commissaire, – à mes vingt-cinq francs ! Je connais le tarif ! clamait un individu sordidement accoutré et de vilaine mine.
— Vous ne le connaissez même que trop bien, le tarif ! » riposta le personnage, accoudé sur son bureau, qu’on venait de qualifier de « m’sieu le commissaire ». Vous êtes bien Jupillart Ernest, surnommé le Rabouilleur ?
— Lui-même, en chair et en os, m’sieu le commissaire.
— Déjà le mois dernier vous êtes venu réclamer cette prime… C’était encore un enfant que vous aviez sauvé…
— Je me promène souvent sur le quai du canal… Faut vous dire que j’aime à prendre l’air…
— Il y a trois mois, vous retiriez une petite fille de l’eau, je me rappelle…
— Moi aussi ! J’ai même failli y rester, sous l’eau !
— Vous opérez trop de sauvetages, Jupillart, pour qu’il n’y ait pas là quelque chose de louche… Je n’ai pas confiance, quoi !
— Pas confiance ?
— Non !
— La preuve que vous êtes dans le vrai, monsieur le commissaire, dit un agent de police qui venait d’entrer, c’est que j’ai là deux particuliers qui justement ont assisté à la scène. Ils étaient en train de décharger un bateau, et ils affirment avoir vu le Rabouilleur – ils le connaissent ! – pousser le petit garçon, le jeter à l’eau, puis aller le retirer…
— Afin de pouvoir ensuite réclamer la prime, acheva le commissaire. C’est cela même ! Brigadier, amenez donc ces deux témoins. »
Ceux-ci, introduits sur-le-champ, confirmèrent de point en point le récit du brigadier.
« Vous entendez, Jupillart ? Ce n’est donc pas vingt-cinq francs que vous allez toucher, c’est autre chose… Je vous garde : vous vous expliquerez devant la justice. Reste à savoir à présent, ajouta le commissaire, si ce gamin n’est pas votre complice. Oh ! je ne garantis rien ! Vous faisiez peut-être de moitié ensemble ! »
Mais le magistrat ne tarda pas à être édifié sur la complète innocence de Guillaume. Non, le pauvre petit ne « faisait pas de moitié » avec ce sacripant ; il n’avait avec lui aucune relation, ne l’avait jamais vu.
« J’allais à l’hôpital… chercher maman,… je ne savais quelle rue prendre… »
Un sergent de ville apporta à Guillaume ses vêtements, qu’on avait étalés devant le feu. Il se rhabilla.
« Tu es libre, mon enfant, lui dit le commissaire, et comme tu ne connais pas Paris, je vais te faire mettre sur ta voie… »
Lorsque Guillaume arriva à l’hôpital et s’enquit de sa mère, Mme Menaucourt :
« Mme Menaucourt, née Broises Louise-Anna, de Bar-le-Duc, Meuse ? fit l’employé.
— Oui, monsieur.
— Décédée avant-hier. »
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