‹ Contes et souvenirs de mon paysChapitre 3 sur 11 · Chapitre 3 La fée Parlemaille emphou À quelque chose malheur est bon

Chapitre 3 La fée Parlemaille emphou À quelque chose malheur est bon

Chaque matin, notre voisin, le père Hussenot, passait sous nos fenêtres, en conduisant à l’école sa petite-nièce Thérèse.
Le père Hussenot, alors âgé de soixante-quinze ans, demeurait dans notre rue du Tribel, presque en face de notre maison. Il avait élevé bien des neveux et nièces, sans compter ses propres enfants, et, arrivé à ce grand âge, n’avait pas hésité à se charger encore d’une petite orpheline, Thérèse Pellegrin, que le ciel lui envoyait.

C’était la fille d’un de ses neveux, ouvrier tisseur, emporté en quelques jours par une fièvre typhoïde. Elle entrait alors dans ses cinq ans. L’année précédente, Thérèse avait perdu sa mère ; depuis longtemps tous ses oncles, tantes et cousins avaient quitté le pays ; elle ne possédait donc plus que son grand-oncle Hussenot pour lui tenir lieu de famille et chez qui se réfugier.

Le pauvre vieux, qui était tout dévouement et tout cœur et portait à sa petite Thérèse une maternelle tendresse, s’efforça d’avoir pour elle toutes les attentions, les menus soins et les exquises délicatesses d’une vraie mère.

Tous les matins, après l’avoir lui-même gentiment peignée, proprement habillée, il la menait à l’école communale, installée dans l’ancien château, et je les vois encore passer ensemble devant chez nous, la main dans la main, lui, le visage bruni et ridé, le dos voûté ; elle, avec ses cheveux blonds bouclés et son teint rose et blanc, éblouissant de fraîcheur.

Thérèse faisait l’admiration des habitants de notre quartier, et souvent ma tante Victorine ou notre vieille servante Julie m’appelait pour contempler la grâce, l’élégance et la bonne mine de cette fillette.

« Viens donc voir notre petite voisine ! La voilà qui sort avec son oncle… Comme elle est jolie ! Comme elle est avenante et pimpante ! Et elle est sage, elle ; elle obéit toujours bien ! »

Sans cesse on me la citait comme exemple.

Si l’on s’extasiait devant l’enjouement et les charmes de l’enfant, on n’oubliait pas l’oncle, on ne méconnaissait pas ses grandes qualités, son courage, sa vaillance, l’affection et l’abnégation dont il avait toute sa vie fait preuve envers les siens. Il était renommé dans toute notre Ville-Haute pour sa loyauté et sa probité.

« Un digne homme que le père Hussenot ! »

C’était le mot par lequel chacun résumait son opinion sur lui.

Il travaillait encore, et ferme, malgré son âge : car, dans sa vie de luttes, de tracas et de privations, il n’avait jamais trouvé le loisir de se réserver quelque chose pour lui, un peu de pain pour ses vieux jours, et tous ses maigres gains s’en étaient allés de-ci de-là, avaient servi à élever et soigner, aider ou établir cette séquelle de neveux et de nièces que les circonstances avaient à présent éloignés de lui, ou que la mort lui avait ravis.

Il était employé chez un gros marchand de ferraille et de chiffons de la rue de Véel, chez M. Gomel, et, lorsqu’il n’était pas occupé à ranger et trier dans le magasin de ce négociant, il parcourait les rues de la ville avec sa voiture à bras, et chargeait et transportait les marchandises achetées ou vendues par son patron.

Si jusqu’alors le père Hussenot s’était peu ému de sa pauvreté et l’avait allègrement supportée, il n’en était plus de même depuis que sa petite-nièce vivait auprès de lui et qu’il fallait penser à son avenir et assurer son sort.

« Que deviendra-t-elle après moi ? se demandait-il souvent. À qui la confier ? J’ai bien mes deux neveux, Julien et Martial – ses oncles – qui habitent Paris : mais ils sont surchargés tous les deux de famille et crient sans cesse misère. Il en est de même de ma nièce Léonie… Ah ! si j’étais moins âgé, si je pouvais espérer encore douze ou quinze ans d’existence, de bonne santé et de travail, je n’aurais pas ce terrible souci de m’en aller sans avoir élevé et casé cette chère petite ! »

C’était là la constante préoccupation, le continuel tourment de l’excellent homme.

Un soir d’été, qu’il avait une course à faire avec sa voiture à bras, il résolut d’aller en même temps chercher Thérèse à l’école.

Il était cinq heures, c’était justement l’heure de la sortie de la classe ; il prit l’enfant et la mit dans la voiture afin d’aller plus vite, car de lourds nuages voilaient le ciel et des gouttes d’eau commençaient à tomber. Pour que Thérèse ne fût pas mouillée, il étendit une bâche au-dessus d’elle, et, grâce au mouvement cadencé du véhicule, aussi bien qu’à l’accablante chaleur de la température, la fillette ne tarda pas à s’endormir. Près d’elle étaient empilées des bouteilles vides, que le père Hussenot avait reçu mission d’aller quérir.

Comme il atteignait le petit pont situé au bas de la côte du Roal, à quelques pas de la mairie, un tourneur et fabricant de chaises, en train de travailler dans son atelier, l’aperçut et l’appela.

« Père Hussenot ! J’aurais une commission à vous donner pour M. Gomel. Entrez donc une minute. »

La minute dura près d’un quart d’heure, et lorsque le père Hussenot sortit, – quels ne furent pas son étonnement et son émoi ! – la voiture n’était plus où il l’avait laissée, dans l’angle du pont : elle avait disparu, et Thérèse avec elle.

Il eut beau regarder de tous côtés, dans toutes les rues et ruelles adjacentes, s’informer auprès de tous les voisins et passants, il ne découvrit nul indice, n’obtint aucun renseignement, capables de le mettre sur la trace du voleur.

Car on lui avait volé sa voiture, il n’y avait pas de doute.

« Elle n’est pas tombée dans le canal : elle n’aurait pu franchir d’elle-même le parapet ! s’écriait-il avec désespoir. Elle ne s’est pas envolée toute seule ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

— C’est peut-être simplement une plaisanterie que des gamins vous ont faite, père Hussenot, insinua le fabricant de chaises.

— Une plaisanterie ?

— Oui, c’est mon avis.

— Drôle de plaisanterie ! Mais, en admettant, une voiture n’est pas facile à cacher ! Où l’auraient-ils mise ? Cela ne se fourre pas dans la poche ! Non, c’est bien un voleur, allez ! » répliqua le père Hussenot, de plus en plus anxieux et affolé.

Il ne se trompait pas.

Un garnement, passant par là, avait aperçu cette voiture privée de conducteur et chargée de bouteilles. L’occasion lui avait paru propice : il s’était imaginé que toutes ces bouteilles étaient pleines de bon vin ou de liqueurs, et il s’était vite attelé aux brancards et avait filé grand’erre.

Ce n’est qu’arrivé hors de la ville, dans la partie que l’on nomme le faubourg de Marbot, qu’il osa s’arrêter et vérifier le contenu de la carriole.

Les bouteilles étaient vides.

« Volé ! s’exclama le voleur avec colère. Ah ! c’était bien la peine… Et, sous cette bâche, qu’y a-t-il ? »

En découvrant la petite fille qui dormait là comme dans son lit, il n’en demanda pas davantage, et, sans se préoccuper de ce que deviendrait cette enfant, il se hâta de déguerpir.

Il faisait nuit lorsque Thérèse s’éveilla.

L’orage menaçait de plus en plus. Des éclairs sillonnaient le ciel à tout instant ; des roulements de tonnerre emplissaient de leur fracas l’étroite vallée ; mais la pluie ne tombait toujours que goutte à goutte, comme à regret, et sans parvenir à rafraîchir l’air.

Thérèse eut peur au milieu de ces ténèbres, presque sans cesse traversées par de fulgurantes lueurs, et au milieu de ces retentissants et sinistres grondements. Elle se mit à pleurer, à appeler son oncle ; puis essaya de descendre de voiture. Elle y réussit ; mais, comme elle posait le pied à terre, le chargement bascula, et toutes les bouteilles vinrent se briser avec un bruit terrible contre un mur qui bordait la route.

Les pleurs de l’enfant redoublèrent, toujours entrecoupés par ses cris :

« Mon oncle ! Mon oncle ! »

Une porte, percée dans le mur, tout près de là, s’ouvrit, et une voix de femme se fit entendre.

« Qu’y a-t-il ? »

Ne recevant pas de réponse, la femme s’avança et aperçut Thérèse.

« Que fais-tu donc là toute seule, petite ? »

Thérèse alors de geindre et de sangloter de plus belle.

« À qui cette voiture ? Comment te trouves-tu ici, à cette heure ? Où sont tes parents ? Est-ce que tu as mal, dis ? Tu es tombée ? »

Une autre voix de femme vint interrompre ces questions, auxquelles l’enfant ne répondait que par ses soupirs et ses larmes.

« Perrine ! Où êtes-vous donc ? Que se passe-t-il ?

— Madame, c’est une petite fille qui est sur la route.

— Une petite fille ? Mais ce vacarme que nous avons entendu ?

— Sans doute cette voiture qui s’est renversée… Je ne distingue pas très bien… Il y a des bouteilles cassées, tout un monceau de bouteilles…

— Et cette petite fille est seule ?

— Oui, madame, comme si on l’avait abandonnée.

— Amenez-la, Perrine, faites-la entrer ! Ce n’est pas un temps à rester dehors.

— Viens, ma mignonne. »

La femme prit Thérèse par la main, lui fit traverser une cour, puis un vestibule, et l’introduisit dans un petit salon en rotonde luxueusement meublé, à demi éclairé par une lampe placée sur un guéridon de marbre.

C’était la demeure de la comtesse de Parlemaille.

Veuve, sans enfant, et alors âgée d’une cinquantaine d’années, Mme Lydie de Parlemaille se consolait de son isolement par la pratique des bonnes œuvres, et était considérée comme la providence du rustique faubourg de Marbot.

Pour la désigner, les pauvres gens de ce quartier disaient volontiers « la bonne dame » ; cela suffisait, on savait de qui il était question. Dans la ville, on l’avait baptisée « la reine de Marbot » ou encore « la fée Parlemaille ».

Sa maison, une élégante villa, une sorte de petit château, que son mari avait fait construire, s’élevait au delà du faubourg, devant un joli jardin, auquel attenait une immense prairie arrosée par le ruisseau de Naïves ou Naveton.

Mme de Parlemaille entreprit à son tour d’interroger Thérèse, mais ses questions n’obtinrent guère meilleur résultat que celles de sa servante.

« J’étais avec mon oncle… Il m’avait assise dans la voiture…

— Que fait-il, ton oncle ? demanda Mme de Parlemaille.

— Sais pas… madame, bégaya Thérèse.

— Où demeure-t-il, ma chérie ?

— Là-bas… derrière l’église.

— Quelle église ?

— L’église !

— Comment t’appelles-tu ?

— Thérèse.

— Et ton papa ? Dis, mon trésor, comment se nomme-t-il, ton papa ? Réponds donc, mon petit chou, n’aie pas peur ! » reprit Mme de Parlemaille, qui adorait les enfants et avait toujours pour eux de tendres caresses et de gentils noms.

« C’est… c’est mon oncle ! »

Voyant qu’elle ne pouvait tirer rien de bien clair de cette pauvre petite, Mme de Parlemaille remit au lendemain la suite de l’interrogatoire et changea de discours.

« As-tu soupé, ma mignonne ? »

Thérèse remua la tête en signe de négation.

« Tu as faim ?

— Oui, fit-elle d’une voix nette, et en hochant la tête de haut en bas.

— Eh bien, Perrine, vous allez servir à manger à cette enfant, puis nous la coucherons. »

Le lendemain, en sortant de la messe de sept heures, à laquelle elle avait coutume d’assister chaque matin hiver comme été, la bonne dame de Marbot, la fée Parlemaille, se rendit au commissariat de police pour faire sa déclaration, relativement à l’enfant trouvée la veille devant sa porte.

Le commissaire, M. Poustor, devina sur-le-champ et sans peine de qui il s’agissait : le soir précédent, avant de regagner sa demeure, le père Hussenot, bouleversé, désespéré, était allé se plaindre à lui de la disparition de sa voiture et de ce qu’elle contenait, de sa petite-nièce, sa chère petite Thérèse, qui s’y était endormie, blottie sous une bâche.

M. Poustor envoya aussitôt un de ses agents chez le père Hussenot pour le tranquilliser, et midi n’était pas sonné, que l’alerte vieillard, accourant de toute la vitesse de ses jambes, arrivait chez Mme de Parlemaille.

Celle-ci le connaissait tout au moins de vue et de nom, pour l’avoir maintes fois aperçu dans les rues et ouï appeler par les clients de son patron, du riche marchand de chiffons de la rue de Véel.

« Alors c’est à vous cette petite fille-là, père Hussenot ? dit-elle, après les premiers moments d’effusion entre l’oncle et la nièce.

— Oui, madame ; c’est la fille de mon neveu Louis Pellegrin, qui est mort en avril dernier, juste un an après sa femme… La pauvre gamine n’a plus que moi, hélas !

— Et elle ne vous aime pas du tout, j’en suis sûre, ajouta en badinant Mme de Parlemaille. Elle ne tient nullement à s’en aller avec vous et ne demande qu’à rester ici.. N’est-ce pas, Thérèse ? »

En guise de réponse, la fillette se suspendit au cou de son oncle.

« Oh ! que nenni ! répliqua le père Hussenot, tout rayonnant, avec une larme d’attendrissement dans le coin de l’œil. Oh ! mais si, elle m’aime bien !

— Alors tu ne veux pas demeurer avec moi ? reprit Mme de Parlemaille. C’est bien décidé ? Tu préfères t’en retourner avec ton oncle ? »

Thérèse acquiesça énergiquement.

« Eh bien, je consens à te laisser partir, continua Mme de Parlemaille ; mais à une condition : tu reviendras me voir. Tu voudras bien revenir me voir ?

— Oui, madame, murmura l’enfant.

— Vous entendez, père Hussenot ? Il faudra m’amener de temps à autre cette petite. Le jeudi, par exemple, quand elle ne va pas à l’école, elle pourrait venir passer la journée chez moi. Si cela vous dérange de la conduire vous-même, je l’enverrai chercher par ma domestique, son amie Perrine, car elles sont déjà ensemble dans les meilleurs termes. »

À dater de cette époque, en effet, Thérèse devint la protégée de la bonne dame de Marbot. Tous ses jours de congé se passaient au château de Parlemaille, tantôt à coudre ou à jouer auprès de la maîtresse du lieu, tantôt à aider la servante Perrine dans ses menus travaux, à aller avec elle donner à manger aux poules et aux lapins, étendre le linge au grenier, préparer ensuite la pâtée de M. Mimi, ou bien s’occuper de la volière où Mme de Parlemaille s’était plu à renfermer quantité de canaris, de chardonnerets, de bouvreuils et de linots.

Quand, dix-huit mois plus tard, le père Hussenot dut s’aliter, atteint d’une fluxion de poitrine, et vit la mort approcher, il eut du moins, en expirant, la suprême consolation de ne pas laisser sa petite Thérèse seule au monde, de se dire que Mme de Parlemaille était là pour veiller sur elle, la recueillir, comme elle l’avait fait naguère, durant cette nuit d’orage.

Ainsi la coupable action de ce vaurien, qui, en dérobant la voiture du père Hussenot, s’était leurré de l’espoir d’une misérable aubaine, eut un contrecoup inattendu, le plus salutaire et le plus précieux résultat. À quelque chose malheur fut bon.

La petite orpheline quitta donc notre rue du Tribel pour aller vivre à Marbot, chez la comtesse de Parlemaille. Élevée près d’elle et sous sa direction, elle s’attacha de plus en plus à cette excellente dame, à qui elle s’efforçait sans relâche de témoigner sa reconnaissance, sa tendresse et son dévouement.

À son tour, Mme de Parlemaille se sentait de plus en plus attirée vers cette enfant, la considérait peu à peu comme sa fille adoptive, et la traitait en conséquence. Elle ne se borna pas à faire de Thérèse une jeune personne instruite et distinguée, elle l’associa à ses bonnes œuvres, l’emmenant avec elle dans ses visites aux indigents, lui apprenant à la seconder dans ses soins aux vieillards et aux malades.

Thérèse Pellegrin a non seulement hérité de la fortune de sa bienfaitrice, elle lui a succédé dans sa charitable et généreuse mission : c’est elle aujourd’hui qu’on nomme « la providence de Marbot », elle qui est devenue « la fée Parlemaille ».

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