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Chapitre 4 La robe de chambre

Après avoir appartenu pendant trente-huit ans à l’administration des Contributions indirectes, où il avait conquis le grade de Directeur départemental, M. Hyacinthe Bigornot avait été autorisé à faire valoir ses droits à une pension de retraite, et était venu s’installer près de son gendre, M. de Miraucourt, dans la paisible petite ville de Ligny-en-Barrois.

M. Charles de Miraucourt, qui remplissait les fonctions d’inspecteur des forêts, habitait, avec sa femme et sa fille Marceline, âgée de dix-neuf ans, un verdoyant cottage, ayant des apparences de château, et qu’entourait un vaste jardin, bordé à son extrémité par notre rivière de l’Ornain.

M. Bigornot, qui avait toujours eu la passion de la pêche à la ligne, se trouvait ainsi tout porté pour se livrer à son passe-temps favori. Entouré des soins de sa fille et de sa petite-fille, il ne pouvait qu’être heureux dans ce calme coin de province, et sa vie devait y ressembler au beau soir d’un beau jour.

On était au mois d’octobre, et la fraîcheur des matinées et des nuits inquiétait tant soit peu l’ex-directeur des Contributions, qui avait toujours redouté les rhumatismes.

« Il me faudrait une bonne robe de chambre, dit-il un jour à sa fille. J’aurais bien dû m’en acheter une, lorsque j’ai traversé Paris ! Je ne l’ai pas fait, et je le regrette fort. »

Le surlendemain Mme de Miraucourt arrivait près de son père avec une superbe robe de chambre de molleton gris bordée et soutachée de bleu.

« Tu vois, papa, qu’il n’est pas besoin d’aller jusqu’à Paris ? Nous passions ce matin devant la halle avec Marceline : il y avait justement un grand « déballage » de vêtements d’homme… des occasions magnifiques ! J’en ai profité. »

M. Bigornot déplia la robe de chambre, l’étala, l’examina sur toutes ses faces :

« Elle est vraiment belle ! C’est tout à fait ce que je voulais ! »

Puis il l’essaya. Par malheur, elle était trop longue, bien trop longue : elle traînait même à terre.

« Que c’est contrariant ! s’écria Mme de Miraucourt. Je croyais si bien avoir les mesures !

— Ne pourrais-tu la reporter et l’échanger contre une autre ?

— Hélas, trop tard ! C’est à un « déballage » que je l’ai achetée, comme je te l’ai dit. Les marchands ambulants qui viennent au marché ne restent pas… Ils sont sûrement déjà partis. Il aurait fallu courir tout de suite… Ah ! que c’est donc ennuyeux !

— Mais, maman, dit Marceline, il ne sera pas difficile de raccourcir les pans…

— C’est bien aussi ce que je compte faire, interrompit Mme de Miraucourt. Nous allons mesurer bien exactement… »

Après un sérieux et très minutieux examen, on décida qu’il fallait diminuer la robe de chambre de vingt centimètres.

« Oui, comme cela elle sera parfaite ! » conclut M. Bigornot.

Dès le soir même, profitant de ce que son père s’était couché de bonne heure, Mme de Miraucourt tailla et rogna les pans de la robe de chambre, et la réduisit aux dimensions voulues. Ce travail était terminé quand M. de Miraucourt et Marceline, qui étaient allés passer la soirée chez des voisins, rentrèrent au logis.

Le lendemain, Marceline venait de se lever et de s’habiller, elle respirait à sa fenêtre l’air frais du matin, quand, toujours pleine de tendresse pour son grand-père et aux petits soins pour lui, il lui vint une délicate et généreuse pensée :

« Bon papa doit aller à la pêche aujourd’hui ; il est sans doute déjà parti… Si je mettais son absence à profit en raccourcissant sa robe de chambre ? Cela fera plaisir aussi à maman ; ce sera pour elle une peine de moins. »

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Marceline court chez « bon papa », prend la robe de chambre, et s’empresse de la diminuer de vingt centimètres, ce qui, avec les vingt centimètres précédemment enlevés par Mme de Miraucourt, faisait une diminution totale de quarante centimètres.

Quand, à son retour de la pêche, M. Hyacinthe Bigornot voulut se mettre à son aise, et endossa son costume d’intérieur, il poussa un long cri de stupeur, suivi de soupirs de désolation.

« Oh ! Oh ! Oh ! »

À ces lamentations, Mme de Miraucourt, puis Marceline, accoururent, tout inquiètes, se demandant ce qu’il y avait.

« Mais qu’est-ce que vous avez donc fait, mes enfants ? Mais voyez donc ! Regardez donc ! Hier elle était trop longue, mais aujourd’hui… Elle est bien trop courte ! Elle me va à peine aux genoux !

— C’est vrai ! murmurait Mme de Miraucourt atterrée. J’ai cependant bien mesuré. Tu étais là, Marceline, tu as remarqué ?

— Oui, maman.

— C’est extraordinaire !

— Vous avez coupé et enlevé au moins le double de ce qu’il fallait ! reprit M. Bigornot.

— Ah ! maman ! s’écria Marceline, qui eut un soudain trait de lumière et comprit ce qui s’était passé. C’est que nous avons fait toutes les deux la même besogne l’une après l’autre !

— Comment ?…

— Oui, moi après toi !

— Oh ! Mais tu aurais dû t’assurer… Voilà ce que c’est que de vouloir faire des surprises !

— C’est vrai, hélas !

— Que c’est donc fâcheux !

— Ne vous lamentez pas, mes chéries, repartit le grand-père, qui avait fini par s’apaiser. Allons, du calme ! C’est un petit malheur ! Vous n’aurez, si vous le voulez bien, qu’à rogner encore d’un ou deux travers de main ce malencontreux vêtement – mais l’une ou l’autre et non pas toutes les deux ! – et il me servira de veston, me fera un très coquet, très gentil petit veston. Puis, au prochain « déballage » que tu verras, Amélie, tu m’achèteras une autre robe de chambre. C’est bien plus simple !

— Seulement, cette fois, conclut Mme Amélie de Miraucourt, j’aurai soin de bien prendre les mesures… Et toi, Marceline, j’espère que tu ne feras plus rien sans me prévenir ?

— Oh ! non, maman, je te le promets ! »

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