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Chapitre 5 Dangereux prisonnier

Par une humide soirée d’automne, M. Philippot, l’aubergiste de la Croix-Blanche, était debout sur le seuil de sa porte, le dos au mur, et il fumait tranquillement sa pipe en promenant son regard au loin, sur les coteaux encore tout parsemés de vendangeurs, et sur les vieux ormes de la route que la brume commençait à estomper. Soudain il vit surgir, au premier tournant de cette route, une masse terne et confuse, mais qui, peu à peu, en s’avançant, devint plus distincte et se profila nettement.

C’était un homme, un vieillard à demi courbé, qui poussait devant lui une étroite petite voiture. Deux chiens l’escortaient, et, au lieu de vagabonder, selon la coutume de leurs pareils, à droite et à gauche, sur les talus du chemin et dans les champs d’alentour, ils se tenaient prudemment, comme pour se garer de la fine pluie qui s’était mise à tomber, derrière leur maître, marchaient sur ses talons, tête basse et du même invariable menu pas.

L’auberge de la Croix-Blanche était la première maison du village. En apercevant l’enseigne, qui se balançait à une tringle de fer, à l’angle du bâtiment, le vieillard fit un geste, qu’on aurait pu traduire par cette phrase : « Voilà mon affaire ! » et, présumant que le fumeur était le maître du logis, il s’approcha de lui et le salua.

« Vilain temps ! ajouta-t-il. Puis-je m’arrêter chez vous et y passer la nuit, moi et mes bêtes, en payant, bien entendu ?

— Mais très volontiers, repartit M. Philippot. C’est mon métier d’héberger le monde… Entrez, mon brave, entrez ! »

Pendant que les deux toutous, deux caniches, allaient, d’un commun accord, se blottir de chaque côté du foyer, le patron débattait ses conditions avec son hôte, et ce dernier exhibait de sa poche son livret d’identité.

Le voyageur avait nom Vincenzo, était natif de Suse (Italie), et exerçait la profession de « montreur d’animaux savants ».

De taille moyenne, vigoureux et trapu, il portait de longs cheveux gris, qui tombaient en boucles sur le col de sa veste de drap marron, et sa barbe, frisée et presque blanche, lui descendait jusqu’au creux de l’estomac.

« Alors ce sont ces deux chiens qui composent toute votre troupe ? demanda M. Philippot.

— Pardon, j’ai aussi M. Beauvisage, le premier de mes sujets. Je l’enferme dans ma voiture, afin qu’il ne prenne pas froid et ne soit pas mouillé. Je vais vous l’amener, si vous le permettez ?

— Faites ! Faites ! C’est un chien aussi que ce monsieur Beauvisage ?

— Non, vous allez voir… »

C’était un singe, un joli petit singe, habillé en mousquetaire, galonné d’or sur toutes les coutures, et qui se drapait tant bien que mal, frileusement, dans une vieille loque de drap rouge. Il fit son entrée sur le bras de son maître, pelotonné contre lui, et ne tarda pas à se faufiler sous sa veste pour se réchauffer.

L’auberge de la Croix-Blanche était trop modeste, trop médiocrement achalandée, pour comporter un nombreux personnel. Le patron, sa femme et une jeune servante suffisaient à toute la besogne. Pendant que Mme Philippot surveillait la cuisine, Pélagie, ladite servante, dressa le couvert, et elle apporta bientôt sur la table la soupière fumante.

Les deux caniches, MM. Pompon et Turco, qui sommeillaient devant l’âtre, se réveillèrent alors, et, toujours de concert, vinrent se poster auprès de M. Vincenzo, l’un à droite, l’autre à gauche. Mais, en chiens bien élevés, ils ne poussaient aucun jappement, ne risquaient aucune plainte, ne demandaient rien, ne bronchaient point, et, le museau en l’air, les yeux infatigablement braqués sur leur maître, calmes, stoïques, impassibles, ils attendaient que celui-ci leur présentât à tour de rôle une languette de pain, qui disparaissait d’un seul coup et instantanément.

Quant à M. Beauvisage, il s’était peu à peu ragaillardi à la tiède chaleur de la pièce ; il avait quitté son refuge, s’était assis sur le coin de la table, et il mangeait de son côté ce qu’on voulait bien lui octroyer, grignotait avec délices notamment les carottes crues que Mlle Pélagie s’amusait à lui offrir.

« Une drôle de petite bête que vous avez là, et qui a l’air bien intelligent ! remarqua l’aubergiste.

— Et qui l’est, monsieur, qui l’est plus qu’on ne saurait dire, répliqua M. Vincenzo. J’ai déjà dressé beaucoup de singes dans ma vie, je n’en ai jamais eu d’aussi adroit, d’aussi futé, de meilleur que celui-ci. Pas besoin de répéter la leçon deux fois, d’insister, de le gronder… Il suffit de faire une chose devant lui pour qu’il l’exécute immédiatement. Tenez, vous allez voir : je vais éternuer, et il éternuera aussitôt. Attention, monsieur Beauvisage ! Attchi ! !

— Attchi ! Attchi ! fit sur-le-champ l’animal, comme s’il venait d’être pris d’un violent rhume de cerveau. Attchi ! Attchi ! Attchi !

— Assez, mon garçon ! N’abusons pas… Maintenant, reprit M. Vincenzo, il faut nous moucher, comme le fait toute personne enrhumée. Avez-vous un mouchoir de poche au moins, monsieur Beauvisage ? »

Et le singe de tirer bien vite des basques de son habit de mousquetaire un microscopique mouchoir, qu’il se mit à secouer triomphalement, et dont il se servit ensuite d’une façon fort congrue.

« Donnez-lui un tire-bouchon et une bouteille, et il comprendra tout de suite ce que vous attendez de lui », poursuivit M. Vincenzo.

En effet, ces objets apportés, la bouteille fut débouchée en un tour de main.

« M. Beauvisage sait sauter à la corde, danser le menuet et la gavotte, battre le tambour, faire l’exercice comme un vieux troupier, jouer aux quilles et au bilboquet ; – et si je ne lui apprends pas le besigue et l’écarté, c’est dans la crainte qu’il ne triche… N’est-ce pas, monsieur Beauvisage ? »

Et, comme s’il eût compris, M. Beauvisage se mit à hocher la tête et à faire une grimace qui ressemblait à un large rire.

Le lendemain matin, M. Vincenzo se rendit à la mairie de l’endroit, pour solliciter des « autorités » la permission d’exhiber sa troupe, c’est-à-dire de faire travailler en public MM. Beauvisage, Pompon et Turco.

Dans le cas actuel, les « autorités » se résumaient en une seule et unique personne, le maire du village, M. Théodule-Désiré Piédeleu, qui accorda sans difficulté la permission demandée.

« Seulement, je doute fort, mon brave homme, ajouta-t-il, que vous fassiez beaucoup d’argent ici. Nous sommes en pleine vendange, et quand on a travaillé et trimé toute la journée, surtout sous une pluie battante, et qu’on rentre le soir moulu de fatigue, on songe plutôt à se glisser dans les draps qu’à courir au spectacle. Enfin, bonne chance tout de même ! » acheva le digne magistrat en reconduisant jusque sur le seuil de la maison commune le chétif impresario.

Les pronostics de M. Piédeleu ne se vérifièrent que trop exactement.

À cause du mauvais temps, M. Vincenzo ne pouvait penser à donner ses représentations au dehors, sur la place du village. Il dut s’entendre avec le propriétaire du principal café et lui demander abri. Mais, le soir venu, et malgré les deux grandes affiches apposées sur la devanture et annonçant les mirifiques prouesses de M. Beauvisage et de ses acolytes, la salle resta vide. Le lendemain, de même. Pour comble, le surlendemain la pluie tomba plus dru que jamais et sans discontinuer. M. Vincenzo n’osait se mettre en route pour gagner une localité plus propice : il se trouvait contraint de rester à l’auberge de la Croix-Blanche, et, ne possédant pas d’économies, vivant au jour la journée, il ne savait comment régler son compte avec M. Philippot et se libérer avec lui.

Il se décida cependant à aborder cette très délicate question, et, dès la première éclaircie du ciel, annonça à l’aubergiste son intention de partir, de se rendre à quelques lieues plus loin, dans la petite ville de Ligny-en-Barrois, « où certainement et comme on me l’assure, je ferais mes frais, ajouta-t-il.

— Ligny, qui compte plus de cinq mille habitants, offre sans aucun doute bien plus de ressources que nous, dit M. Philippot, et vous avez grande raison d’y aller. »

Mais quand M. Vincenzo lui avoua qu’il était sans argent et dans l’impossibilité de solder sa note de dépense, il refusa d’entendre de cette oreille et se fâcha.

« Vous faire crédit ? Mais je ne vous connais pas ! objecta M. Philippot, qui passait à juste titre pour l’homme le plus intéressé, le plus timoré et le plus méfiant du village. Vous êtes sans domicile, toujours par monts et par vaux… Où vous retrouverais-je ? »

M. Vincenzo eut beau se prévaloir de son honorabilité et affirmer qu’il s’acquitterait dès qu’il le pourrait, l’aubergiste de la Croix-Blanche exigea quelque chose de plus solide que des promesses : il voulait de bonnes espèces sonnantes et dûment trébuchantes, ou, à leur défaut, une garantie, un gage : une montre, par exemple, un objet de valeur…

Mais le pauvre artiste ambulant ne possédait que sa piètre voiture à bras, ses loques et ses trois bêtes.

« Eh bien, je garde votre singe ! s’écria M. Philippot, furieux de cette déconvenue. Il me répondra de vous et de votre dette.

— Oh !

— Je ne puis pourtant pas loger et nourrir les gens gratis pro Deo, voyons, convenez-en ! Il faut être raisonnable ! »

M. Vincenzo dut se résoudre à laisser entre les mains de son inflexible créancier l’incomparable monsieur Beauvisage, qui faisait bien triste mine en voyant son maître s’éloigner en compagnie de MM. Pompon et Turco.

« Ayez-en bien soin au moins ! suppliait le vieillard en poussant de gros soupirs. Je reviendrai le dégager aussitôt que j’en aurai le moyen, je n’ai pas besoin de vous le jurer ! »

Le soir même, la fortune sourit à M. Vincenzo. Comme s’ils eussent deviné qu’il s’agissait de délivrer leur infortuné camarade, Pompon et Turco accomplirent des prodiges, dans le café de Ligny où leur maître avait reçu asile. Jamais les cerceaux intérieurement garnis de pipes de terre n’avaient été franchis avec autant d’agilité ; jamais le jeu de dominos, où il fallait découvrir le double-six et le double-blanc, n’avait été aussi prestement remué ; jamais on n’avait aussi vite fait d’annoncer à coups de patte l’heure exacte que marquait la pendule, puis le nombre de points inscrits sur les deux dés projetés devant les « artistes » par un des honorables « assistants ».

« Bravo ! Bravo ! criait-on de toutes parts. C’est inouï, étonnant, merveilleux ! »

Aussi le lendemain, avant l’aube, M. Vincenzo reprenait le chemin du village de X…, où il avait laissé en gage le plus cher de ses élèves et pensionnaires, et s’empressait d’aller payer la rançon du prisonnier.

Lorsqu’il arriva à l’auberge de la Croix-Blanche, patron, patronne, servante, tout le monde était en émoi.

« Ah ! c’est vous ? Vous tombez juste à point ! exclama M. Philippot à la vue de son débiteur. Venez contempler un peu la belle besogne de votre maudit singe ! »

Et il entraîna M. Vincenzo vers le fond de la cuisine, là où s’ouvrait la porte du cellier-cave.

C’était dans ce réduit, bien clos et à l’abri des intempéries de l’air que l’aubergiste avait eu l’idée d’enfermer et d’attacher M. Beauvisage. Celui-ci, qui était doué au suprême degré du talent d’imitation, ayant vu M. Philippot venir « tirer une bouteille de vin », n’avait rien eu de plus pressé, dès qu’il s’était retrouvé seul, que de faire ce qu’on venait d’accomplir devant lui, c’est-à-dire de tourner le robinet du tonneau. Un second tonneau, placé tout contre le premier et pareillement muni d’un robinet, avait éprouvé le même sort, puis un troisième ; et si M. Beauvisage s’était arrêté là, c’est que la chaînette qui le retenait ne lui avait pas permis de continuer le cours de ses exploits.

Juché près de la porte, au sommet d’une haute futaille, sur laquelle il s’agitait victorieusement, il semblait enchanté de lui et de son œuvre, et vous convier à admirer.

Il se démena bien davantage encore à l’aspect de son maître, se mit à pousser des cris de joie, et aussitôt que M. Vincenzo fut à sa portée, il s’élança sur son épaule et lui fit maintes et maintes caresses.

M. Vincenzo répondait de son mieux à ces affectueuses démonstrations, et tout d’abord il délivra M. Beauvisage de la chaînette qui entravait ses mouvements.

« Non, non ! Ne vous hâtez pas de l’emmener ! s’écria l’aubergiste. Vous pensez bien que les choses ne peuvent se terminer de la sorte ! Ah ! mais non ! Qui m’indemnisera de ce dégât ? Qui en est responsable ? C’est vous, vous, le maître de l’animal !

— Pardon, interrompit M. Vincenzo. Si vous n’aviez pas tenu, malgré moi, à garder mon singe…

— Si vous aviez payé les dépenses faites par vous dans mon établissement…

— J’avais bien l’intention de m’en acquitter. Vous en avez la preuve, puisque me voici de retour. Je ne vous demandais que quelques jours de délai…

— Et pourquoi vous les aurais-je accordés ? Pourquoi vous aurais-je fait du crédit, à vous inconnu dans le pays, à vous sans domicile ?

— Mais…

— J’en suis fâché : nous irons devant le juge de paix ; c’est lui qui prononcera ! déclara péremptoirement l’aubergiste.

— Nous irons, soit ! Je ne demande pas mieux ! J’espère bien qu’il comprendra que je n’y pouvais rien, puisque…

— Mais vous êtes responsable, encore une fois, responsable comme chacun l’est des animaux qu’il possède ! Oui ou non, est-il à vous, ce singe ?

— Vous me l’aviez pris ! riposta M. Vincenzo. Il n’était plus sous ma gouverne, donc plus à moi, pendant que vous le reteniez et l’emprisonniez. C’était à vous de le surveiller…

— Comment, à moi ! Mais…

— Évidemment, c’est de votre faute, Philippot », articula une troisième voix, celle de M. Piédeleu, le maire de la commune, qui, passant devant l’auberge, et, attiré par le bruit de la discussion, était entré pour tâcher d’apaiser ce conflit. « J’ai tout entendu, je suis au courant de l’affaire… Vous avez tort.

— Mais, monsieur le maire…

— Il n’y a pas de « monsieur le maire » qui tienne, mon ami. Vous étiez certainement dans votre droit en exigeant de cet homme, qui vous est inconnu, une garantie de ce qu’il vous doit, un gage de sa dette envers vous. Mais, ce gage, c’est vous-même qui l’avez choisi, Philippot : rien ne vous obligeait à garder le singe, plutôt qu’un des chiens…

— Il est vrai que j’aurais pu…

— Vous en convenez ? Et si c’était à refaire, vous choisiriez autrement ?

— Pour sûr, monsieur Piédeleu !

— Ne vous plaignez donc pas du dommage que vous éprouvez : vous-même en êtes l’auteur, puisque c’est la conséquence du choix, du choix imprudent et maladroit que vous avez fait. Si vous vous obstinez à mettre le public dans la confidence de l’aventure, si vous en appelez aux gendarmes ou au juge de paix, ainsi que vous en menaciez tout à l’heure votre adversaire, on rira de vous dans tout le village, Philippot.

— Vous croyez, monsieur le maire ?

— Je fais mieux que de le croire, mon ami, j’en suis absolument certain : tout le monde se gaussera de vous. On vous sait quelque peu intéressé, passablement regardant ; avec cela aisément soupçonneux, volontiers méfiant…

— Ô monsieur le maire ! Peut-on dire !

— Eh ! oui, on peut dire, et on le dit, on le dit partout ! On ne s’en prive nullement. Ne riez donc pas, Philippot : vous seriez le seul à vous méconnaître. Suivez mon conseil, allez ! Gardez le silence le plus complet… Chut ! Pas un mot de la farce désastreuse que ce singe vous a jouée, comme tout exprès pour vous punir de l’avoir retenu prisonnier et venger son maître ! Et tâchez de profiter de la leçon, si possible ! »

C’est à ce judicieux parti que se résolut, mais non sans longuement maugréer et pester en lui-même, l’aubergiste de la Croix-Blanche.

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