Chapitre 6 L’explorateur
L’histoire de M. Beauvisage, le singe de l’Italien Vincenzo, me remet en mémoire une aventure que j’ai ouï maintes fois conter jadis, et que des farceurs – il y en a partout, même à Bar-le-Duc, dans notre brave et placide Ville-Haute – s’amusaient à attribuer à un de leurs concitoyens de la place Saint-Pierre, à M. Agénor Paillotin, surnommé « l’Explorateur », en raison des longs voyages d’outre-mer effectués par lui.
De bonne heure, paraît-il, Agénor et sa sœur Estelle s’étaient trouvés orphelins et lancés dans la vie. Plus âgée que son frère d’une couple d’années, Estelle avait réussi à se placer comme sous-maîtresse dans le pensionnat des demoiselles Harmand, le mieux réputé et le plus en vogue de toute la contrée. Agénor, lui, avait eu recours à un sien cousin, son parrain, nommé Barastol, commis voyageur en vins et spiritueux, et représentant d’une maison de vin de Champagne d’Épernay. Victorin Barastol avait dirigé Agénor dans la même voie que lui ; seulement, au lieu du commerce des liquides, c’était dans celui de la rouennerie et de la bonneterie qu’il l’avait casé.
À dix-sept ans, Agénor Paillotin, commis au Grand Colbert, un des principaux magasins de Reims, gagnait trente francs par mois, outre sa nourriture et son logement ; mais, actif, entreprenant, audacieux, avide de mouvement et d’imprévu, il rêvait de plus hautes destinées. Il avoua un jour à son parrain qu’il avait envie de s’expatrier, d’aller tenter fortune au loin ; et le parrain, qui constatait aussi que les affaires ne marchaient pas, encouragea son filleul dans cette résolution.
La semaine suivante, Agénor allait embrasser sa sœur et lui faire ses adieux.
« Tu aurais bien pu me consulter ! Moi, qui suis ton aînée ! se récria Estelle dès les premiers mots.
— C’est vrai ! Pardonne-moi… Je craignais tes objections et tes reproches, et… comme je…
— Comme tu es décidé à n’en faire qu’à ta tête, tu n’admets aucune objection et ne veux aucun reproche, n’est-ce pas ? À quoi bon d’ailleurs !
— Estelle, ne me gronde pas ! Je t’aime bien, je t’assure !
— Que Dieu t’accompagne ! dit la grande sœur en essuyant ses yeux, où roulaient de grosses larmes. Écris-moi surtout, écris-moi souvent… »
†
Plusieurs années s’écoulèrent.
La fortune avait moins souri à Agénor Paillotin qu’il ne l’avait espéré ; mais il avait amplement satisfait son goût de locomotion : il connaissait Rio-de-Janeiro et Buenos-Ayres, Sydney, Melbourne, Ceylan et Bombay ; il avait acquis de l’expérience, pris des forces et gagné de l’embonpoint. En revanche, et sans doute par suite des températures tropicales qu’il avait supportées, il avait perdu ses cheveux : à vingt-six ans, il était entièrement chauve.
Il n’avait pas encore eu occasion de visiter l’Afrique ; cela lui manquait, et un beau jour il décida de réparer cette omission, et s’embarqua pour la colonie anglaise du Capi, où l’attirait d’ailleurs l’exploitation des mines d’or.
« Sûrement, se disait-il, les affaires doivent prospérer là-bas. Il y a un fort mouvement de population, et cette population n’est pas pauvre… Mes fournitures sont presque de première nécessité : il faut bien des tricots de laine et des couvertures pour parer aux grandes fraîcheurs des nuits. J’ai donc toute chance possible de réussir. »
La chance effectivement favorisa Agénor. Dès son arrivée à Cape-Town, il avait acheté à bon compte un petit âne et une voiture, dans laquelle il avait empilé une partie de sa marchandise, et il s’était mis en route, allant de village en village, et débitant ses articles avec de gros bénéfices.
Ce qu’il vendait le plus, c’étaient des bonnets de coton.
Tous les indigènes en voulaient ; à tel point que notre commis voyageur dut se hâter d’écrire en France pour s’en faire expédier une nouvelle provision.
Lui-même portait volontiers cette coiffure, qui lui était d’autant plus nécessaire qu’il avait le crâne dénudé et luisant comme une bille d’ivoire.
Il venait de s’arrêter, une après-midi, à l’ombre d’une forêt de cèdres et de palmiers, quand, fatigué de sa marche et aussi de la lourde chaleur qui régnait, sentant ses paupières s’appesantir, il ne put résister au plaisir de la sieste. Il enfonça son bonnet de coton jusque sur ses yeux et ne tarda pas à s’endormir à poings fermés, au pied de l’arbre où il s’était étendu.
À peine commençait-il à goûter ce repos salutaire et bien mérité, qu’un singe, perché dans les branches, descendit de son poste en un clin d’œil, et s’approcha de la voiture, où bientôt, deux, trois, dix, vingt, trente de ses congénères et camarades, gîtés comme lui dans les arbres, vinrent le retrouver. Instantanément et comme d’un commun accord, tous se précipitèrent sur les étoffes, cotonnades et lainages rangés dans la voiture, et l’un d’eux ayant mis la patte sur une pile de bonnets de coton, s’empara de l’un de ces couvre-chefs, et fit ce qu’il avait vu faire une seconde auparavant à celui qui maintenant dormait si bien, se l’enfonça de son mieux sur la tête. Tous ses camarades de l’imiter aussitôt, chacun de se saisir d’un bonnet de coton et de s’en coiffer. Puis, voilà toute la troupe, ainsi attifée, de se mettre à courir et gambader, grimper aux arbres et s’y pourchasser.
Lorsque notre marchand ambulant s’éveilla, il ne fut pas peu surpris, comme bien on pense, de tout le dégât commis dans sa boutique roulante.
« Il n’y a que des singes qui aient pu venir… », murmura-t-il.
Et en même temps il leva la tête, et aperçut au-dessus de lui les voleurs, ayant chacun son casque à mèche en tête.
« Oh ! »
Et tous avaient l’air de le narguer, de le provoquer, lui faire des grimaces.
« Viens donc les reprendre, les bonnets de coton ! Allons, arrive ! Grimpe ! Cours après nous ! »
Agénor ne riait pas, lui ; il fronçait les sourcils, serrait les lèvres.
« Ah ! les maudites bêtes ! Comment faire pour rentrer en possession ?… Pas moyen ! Voilà tout un assortiment de perdu ! Ah ! les brigands ! Ah ! gredins ! Ah ! si je vous tenais ! »
Et, de rage, Agénor, à défaut de cheveux qu’il ne pouvait s’arracher, saisit son bonnet de coton, et le jeta violemment à ses pieds.
« Ah ! misérables bandits ! » s’écria-t-il.
Mais, à ce moment, comme par enchantement, voilà une véritable pluie de bonnets de coton qui se met à tomber : ce sont les singes qui, fidèles imitateurs de l’homme, se sont empressés d’ôter leurs couvre-chefs et de les lancer à terre, de toutes leurs forces.
C’est ainsi, se plaisait-on à raconter, qu’Agénor Paillotin, que ses concitoyens devaient gratifier plus tard du glorieux surnom de « l’Explorateur », put réintégrer sa marchandise dans sa voiture et reprendre sa route sans plus d’encombre ni de dommages.
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