Chapitre 7 L’héritage de M. Grégoire
M. Grégoire, qui remplissait dans ma petite ville les doubles fonctions de carreleur de souliers et de sonneur de cloches à la paroisse de Notre-Dame, habitait tout près de cette église, au rez-de-chaussée d’une étroite maison de la rue de Couchot. Il travaillait devant sa fenêtre, presque toujours ouverte, quelle que fût la saison ; en sorte que, en nous rendant au lycée ou à notre retour, nous l’apercevions, occupé à tirer le ligneul, à battre la semelle ou manœuvrer l’alène et le tranchet, pendant que sa voisine, Mme Cabossel, allait et venait derrière lui et soignait le ménage.
« Bonjour, m’sieu Grégoire !
— Bien le bonjour, mes enfants ! » nous répondait-il de sa bonne grosse voix qui résonnait comme un cuivre.
Sans vouloir médire de lui, il n’était pas beau. Il avait un nez arrondi comme une truffe, et qui, par sa couleur rouge foncé, tirant sur le violet, ressemblait quelque peu à une aubergine ; sa barbe et ses cheveux poussaient sans soins, très drus et tout embroussaillés ; en outre, il était borgne, borgne de l’œil droit. Mais cette laideur et cette infirmité n’altéraient en rien sa joviale humeur, sa verve, ses lazzis ni ses ritournelles.
Comme son ancêtre, le savetier célébré par La Fontaine, il chantait du matin jusqu’au soir, et
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr...
Il ne s’illusionnait du reste pas sur ses défauts physiques et vous en parlait lui-même tout le premier sans la moindre honte ni amertume.
« Évidemment, j’aimerais mieux posséder deux bons yeux comme vous, mes petits amis, nous disait-il un jour. Cela ne fait pas de doute ! N’empêche qu’avec mon seul œil, mon seul et unique œil, je vois plus de choses que vous n’en voyez avec vos deux yeux !
— Comment cela, m’sieu Grégoire ? Ce n’est pas possible !
— Ah ! ah ! Cela vous étonne ! Cela vous interloque ! Vous vous figurez que je plaisante, que je mens ?
— Non, m’sieu ; mais… nous ne comprenons pas.
— C’est pourtant bien facile, clair comme eau de roche ! Moi, avec mon seul œil, je vous vois deux yeux, n’est-ce pas ? Tandis que vous, avec vos deux yeux, vous ne m’en voyez qu’un. Est-ce vrai, cela ? Oseriez-vous contester ?… »
Eh bien, tout cet enjouement et cette gaieté disparurent, après un modique héritage que fit M. Grégoire à la mort d’une lointaine cousine. Diverses mésaventures lui survinrent, il perdit le repos ;
Le sommeil quitta son logis :
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons...
On eût dit que notre personnage voulait ressembler en tout à son homonyme, le savetier de la fable.
†
Cette cousine, décédée sans descendance, avait laissé une centaine de mille francs, que le notaire Robinot, par une belle matinée d’hiver, partagea entre quatre héritiers. Pour son compte, M. Grégoire reçut une vingtaine de mille francs – une fortune pour lui. Néanmoins, dans sa prudence et sa sagesse, il décida de ne rien changer à son genre de vie, et de continuer à exercer de son mieux ses deux métiers.
Il n’y avait pas trois jours qu’il était entré en possession de sa quote-part et avait pris cette louable résolution, quand les habitants de la ville furent éveillés en pleine nuit, un peu avant une heure du matin, par les sinistres tintements du tocsin.
« Au feu ! Au feu ! »
Ces cris retentissaient de toutes parts. Cependant on avait beau regarder, on n’apercevait aucune lueur, nul indice d’incendie ; et quand on interrogeait les gens qui couraient et clamaient à travers les rues, ils vous répondaient par les renseignements les plus contradictoires et les plus baroques.
Selon les uns, le feu était dans le faubourg de Couchot ; selon d’autres, dans celui de Marbot ; pour d’autres encore, à l’hôtel de la préfecture, ou du côté des casernes ; d’autres enfin répondaient tout franchement qu’ils n’en savaient rien.
« Alors pourquoi criez-vous ?
— Parce que j’entends tout le monde crier ! C’est pour faire comme les autres ! »
C’était notre ami Grégoire qui était cause de cet émoi et de cette perturbation générale.
Après avoir dîné et passé la soirée en compagnie de ses cohéritiers, amplement fêté avec eux l’aubaine qui leur advenait, il avait regagné ses pénates et s’était aussitôt couché et endormi.
Mais ce sommeil n’avait pas été de longue durée : à minuit et demi Grégoire s’était réveillé, avait frotté une allumette et regardé sa montre, où il avait cru lire sur le cadran six heures trois minutes. Comme l’angelus se sonnait à six heures en cette saison, il sauta aussitôt à bas du lit, maugréant contre son retard, et s’empressa de s’habiller, d’allumer sa lanterne et de courir à l’église.
Le sacristain de Saint-Antoine, paroisse voisine de celle de Notre-Dame, entendant tinter ces trois coups réitérés, s’imagina ouïr le tocsin, bondit hors de sa couche et alla bien vite mettre en branle le battant de sa plus grosse cloche.
À son tour, le sacristain de Saint-Étienne, l’église de la Ville Haute, se hâta d’entrer en scène et de faire chorus.
Le vrai tocsin, celui qui se trouvait dans la tour de l’Horloge, au beffroi de la ville, ne pouvait tarder longtemps, dans de telles conditions, à lancer, de sa formidable voix, ses appels les plus sonores et les plus impérieux.
L’inconscient promoteur de tout ce vacarme, le père Grégoire, finit par prêter l’oreille…
Il venait justement de terminer sa sonnerie accoutumée ; il se hâta de la reprendre en la transformant, de sonner, lui aussi, le tocsin, non sans se demander, comme ses confrères des autres paroisses et comme tout chacun :
« Où donc est-il, cet incendie ? C’est probablement de l’autre côté, derrière l’église, se répondait-il. Voilà pourquoi je ne puis rien voir. »
Mais qu’on juge de la surprise du brave homme, lorsque, le lendemain, après enquête sur le tapage et l’algarade de la nuit, le père Grégoire se vit dresser procès-verbal par M. le commissaire de police Poustor, « pour avoir, à une heure indue, gravement troublé le repos public ».
Il fut condamné à une forte amende, et, de plus, perdit sa place de sonneur de Notre-Dame.
†
C’était l’usage alors dans cette région de France, même parmi les pauvres gens, de posséder aux abords de la ville un jardin avec ou sans maisonnette, le plus souvent clos de murs ou entouré d’une haie vive – ce qu’on appelait un terrain. Chaque famille allait là passer ses jours de fête et ses soirées d’été, on y travaillait, on y jouait, on y mangeait au frais, sous une tonnelle de houblon, un chambret de clématite ou de charmille.
Depuis longtemps M. Grégoire caressait le projet d’avoir, lui aussi, son terrain ; et, son héritage à peine en poche, il songea à réaliser ce rêve.
Il découvrit, à peu de distance de chez lui, à un tournant de la côte de Behonne, une jolie propriété à vendre, un jardin de rapport et d’agrément, flanqué d’une vigne et terminé par un hectare de bois. Le site, très abrupt, était des plus pittoresques. De cet endroit on embrassait du regard toute la ville ; on avait à ses pieds le canal d’abord, puis la route dite de l’Ormicé, le chemin de fer et la rivière ; on dominait toute la vallée. Il n’y avait qu’un inconvénient, – mais où n’y en a-t-il pas ? – la pente du sol était des plus rapides, au point que, par les grosses pluies d’orage, les terres risquaient d’être entraînées et de rouler jusqu’au bas du coteau.
Son acquisition faite, M. Grégoire, qui entendait en profiter, se mit sans retard à bêcher, planter, tailler, sarcler ; il avait totalement délaissé son tire-pied et son alène ; il s’efforçait d’oublier pareillement ses cloches, de se consoler de sa révocation ; il arrivait à son terrain dès l’aube, n’en partait qu’à la nuit ; volontiers il s’y serait établi à demeure et n’en fût plus sorti.
Il imaginait quantité de modifications et d’embellissements : ici il voulait une pelouse, là un parterre, plus loin un berceau de verdure, un banc rustique…
C’est précisément pour construire ce banc, qu’il eut l’idée de se servir de blocs de roche qui séparaient le jardin du petit bois et émergeaient à demi du sol.
Il entreprit de déterrer plusieurs de ces blocs et de les transporter, les faire glisser jusqu’au rond-point où il avait dessein d’établir son banc.
Une de ces roches, la plus volumineuse et qui ne mesurait pas moins d’un mètre cube, l’avait particulièrement séduit par sa forme originale et gracieuse ; il était parvenu, après un travail acharné, à la faire sortir de terre, et il s’apprêtait à la diriger vers son nouveau poste, quand elle partit toute seule. Elle s’inclina d’abord doucement sur le flanc du coteau, décrivit une première révolution sur elle-même, puis une seconde, accéléra de plus en plus son mouvement de rotation et de descente, se mit bientôt à bondir et tournoyer comme un énorme ballon, brisant, écrasant ou arrachant tout sur son passage, et elle finit par plonger dans le canal et en crever la digue, à quelques pas d’un bateau qui sortait de l’écluse. L’eau s’enfuit par cette crevasse, alla inonder toute la contrée de l’Ormicé, située en contre-bas du canal : en peu d’instants le bateau fut à sec, le bief vide d’un bout à l’autre.
Il fallut, bien entendu, payer tous ces dégâts.
M. Grégoire eut beau protester, affirmer que ce n’était pas de sa faute, qu’il n’avait pu empêcher…
« Pardon ! Vous n’aviez qu’à ne pas toucher à vos roches, lui répliquait-on ; si vous les aviez laissées tranquilles, celle qui est tombée serait encore en place, et le désastre n’aurait pas eu lieu. »
Tout son héritage s’en alla en indemnités et dommages-intérêts, et il se retrouva aussi pauvre qu’avant.
Par bonheur, M. le curé de Notre-Dame eut pitié de lui. Le successeur qu’on lui avait donné s’acquittait mal de ses obligations ; s’il ne réveillait pas les gens au milieu de la nuit par d’intempestives sonneries, il s’abstenait aussi de les avertir lorsqu’il l’aurait dû ; il se levait trop tard, oubliait qu’à telle heure il devait se trouver au clocher…
Mieux valait le père Grégoire, d’ordinaire si attentif, si exact et scrupuleux, qui n’avait failli qu’une fois.
On le réintégra dans sa charge, on lui rendit son titre de sonneur de Notre-Dame, ce qui fut pour lui la meilleure des consolations, et effaça peu à peu de sa mémoire le souvenir de ce malencontreux héritage, qui ne lui avait rapporté que soucis, tracas et déboires.
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