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Chapitre 8 La bougie magique

Le comte de Louppy, un des seigneurs les plus en vue de la cour du roi Stanislas, à Nancy, possédait dans le Barrois, non loin des confins de la Champagne, un château où il se rendait chaque année à l’époque de la chasse. Le parc du château attenait à de grands bois qui allaient rejoindre l’immense forêt d’Argonne, et toute cette contrée était alors des plus giboyeuses.

Parmi les invités que le comte de Louppy recevait le plus volontiers, et avec qui il se livrait avec le plus d’entrain au plaisir de la chasse, se trouvait un de ses cousins, le duc de Beaulieu, qui avait longtemps appartenu à la diplomatie et rempli les fonctions d’ambassadeur extraordinaire du roi de France en plusieurs mémorables occasions.

Les deux cousins avaient l’un pour l’autre une très vive amitié, et les quelques semaines qu’ils passaient ensemble chaque année au château de Louppy étaient des plus agréables et formaient les meilleurs jours de leur existence.

Un soir d’automne, ils revenaient tous les deux d’une battue faite sur les bords du grand étang de Morinval, quand, au moment de prendre place à table pour dîner, le comte de Louppy s’aperçut que sa bourse, d’ordinaire placée dans une poche intérieure de son habit, lui manquait.

« Où l’aurai-je laissée ? fit-il.

— Tu ne l’as pas perdue en route ? demanda M. de Beaulieu.

— Non, sûrement. Je l’avais tout à l’heure, lorsque nous sommes rentrés.

— Peut-être est-elle restée dans ton vêtement de chasse ?

— Je me rappelle l’en avoir retirée, l’avoir mise sur la cheminée de ma chambre…

— Combien renfermait-elle donc, ta bourse ? interrompit le duc.

— Quelques louis seulement. Là n’est pas la question. C’est à la bourse même que je tiens. Elle a été brodée à mon intention par ma sœur, ma pauvre Annette ; c’est le seul souvenir qui me reste d’elle, et il ne me quittait jamais.

— Tu as regardé sur la cheminée ?

— J’ai commencé par là, car je suis certain de l’y avoir déposée ; mais je croyais l’avoir reprise, l’avoir sur moi, et pas du tout !

— Tu es sûr de tes gens ?

— Sûr de mon valet de chambre, de Bourgogne, oui ; mais les autres ! Je ne sais pas, je ne puis pas savoir… Évidemment, on me l’a volée, cette bourse ! Je ne l’ai pas perdue à la chasse, puisque, il y a un instant, je l’avais encore… Mais qui me l’a dérobée ? Ce n’est pas Bourgogne, je le connais de longue date, et j’ai toute confiance en lui. Quelqu’un a dû entrer dans ma chambre… Tu ne saurais croire, mon cher, combien je suis contrarié, peiné de cette disparition !

— Eh bien, fais venir les domestiques. Donne l’ordre qu’on les rassemble tous dans une salle du château. J’ai un moyen de découvrir ton voleur, un moyen que je n’ai pas inventé, je te le déclare, que j’ai vu employer à la cour de Naples, lors de ma dernière ambassade. Tu verras ! Laissez-moi faire. »

Tout le personnel du château fut bientôt réuni dans le vestibule, au pied du large escalier. Le comte de Louppy et le duc de Beaulieu se tenaient debout sur les premières marches.

Le duc expliqua en quelques mots à l’assemblée de quoi il s’agissait.

« Un larcin a été commis ; nous en avons, mon cousin et moi, l’absolue certitude. Nous ne soupçonnons aucun de vous spécialement ; nous n’accusons personne ; mais – et ici le duc tira de sa poche une bougie déjà entamée, et qu’il y avait glissée une seconde auparavant – voici une bougie, composée avec une cire spéciale, des ingrédients mystérieux et magiques, et qui a la propriété, lorsqu’elle est allumée, de ne pouvoir être éteinte par aucun souffle, si ce n’est par le souffle du larron de l’objet qu’on recherche. Vous allez donc venir l’un après l’autre dans la salle à manger, et vous subirez cette épreuve en présence de M. le comte et de moi – de nous deux seulement. »

Ainsi fut fait.

Le premier domestique qui se présenta – c’était Bourgogne, le valet de chambre du comte – se sachant innocent, ne craignit point de souffler de toutes ses forces sur la flamme de la bougie. Confiant dans les paroles du duc de Beaulieu, il croyait se justifier ainsi ; mais, à sa grande surprise, la mèche s’éteignit.

« Pourtant, je ne suis pas coupable, je vous le jure ! s’écria-t-il.

— Ne t’inquiète pas, mon ami, répliqua le duc ; ne t’inquiète pas ! Seulement tout cela doit rester entre nous, et il n’en faut rien dire. Nous allons t’enfermer là, dans l’office, et appeler un de tes compagnons. »

Bourgogne parti, le duc ralluma sa bougie et manda un autre des domestiques. Celui-ci, convaincu également de son innocence, souffla avec force sur la flamme, qui s’éteignit comme tout à l’heure, au grand étonnement et désespoir du souffleur.

« Sois sans inquiétude, mon ami, dit de nouveau le duc, et passe là ; va rejoindre ton camarade Bourgogne. Surtout ne sortez pas, ne bougez pas de l’office. »

La bougie rallumée, un troisième domestique fut appelé, puis un quatrième, un cinquième, un sixième, un septième… Toujours la bougie, qui ne possédait aucun sortilège pour résister à l’effet du vent, qui n’avait rien de merveilleux ni de surnaturel, qui n’était qu’une simple bougie, tout ordinaire, enlevée par le duc à l’un des candélabres du salon – toujours la bougie s’éteignait.

Enfin un des derniers appelés, un piqueur appartenant jadis au prince d’Hénin, et qui se trouvait depuis huit jours seulement au service du comte de Louppy, souffla si doucement que la flamme ne fit que vaciller. « Recommençons cela, dit le duc de Beaulieu. Allons, hardiment, mon garçon ! Puisque tu n’es pas coupable, tu ne dois rien craindre. »

Mais le piqueur qui, au contraire, se savait coupable, retenait le plus possible son souffle, ne soufflait que du bout des lèvres, afin de ne pas éteindre la bougie.

« N’allons pas plus loin, dit le duc. C’est toi qui as dérobé la bourse de ton maître !

— Oui, monsieur le duc… La voilà ! » bégaya l’autre tout confus et atterré, en plongeant la main dans sa poche et en en tirant le mignon objet.

— Nous ne te dénoncerons pas, ajouta le comte de Louppy ; ton aveu ne sera connu que de M. le duc et de moi ; mais demain même tu quitteras ma maison pour aller te faire pendre ailleurs ! »

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