V
Jeanne, Marie et Ives étaient heureux. Ils travaillaient et ils s’aimaient sans jalousie. Ils travaillaient à la terre. Le travail rend à l’homme les vraies richesses, les richesses fleuries, parfumées, vivantes, la splendide abondance sans laquelle les trésors du monde entier perdent leur valeur.
Les richesses de la terre sortaient de leurs mains rudes et vigoureuses.
Marie interrompait par instants son travail, s’appuyait sur sa bêche et disait à Ives, en regardant la terre:
--Nous sommes heureux, Ives; nous nous aimons; nous travaillons, parce que c’est la loi. Nous avons un peu écorché cette pauvre terre sur laquelle nous vivons ensemble. Nous lui avons confié un grain; nous pouvons rentrer dans notre maison. Dans quelque temps, elle sera couverte, cette terre chérie et reconnaissante, de fleurs roses, bleues, parfumées. Il fera frais le long des prés. Un peu plus tard, les arbres plieront sous le poids des fruits; les blés seront mûrs; nous n’aurons plus qu’à avancer la main et à prendre ce que Dieu offre, comme dans ce pays des contes de fées où on relève, en se baissant, des perles et des rubis. Tout nous est rendu au centuple. Il me semble qu’en retour nous devons quelque chose à Dieu. Quand je suis à l’église, quand je m’adresse à lui, je sens dans mon cœur une joie profonde, comme si je ne pouvais lui parler sans recevoir à l’instant ma récompense; il nous comble de biens; que pouvons-nous lui rendre?
--Tiens, dit Ives, voici la réponse.
En effet, un pauvre venait à eux et demandait l’aumône.
Marie alla à sa rencontre.
--Venez, lui dit-elle, voici ma maison. Vous la reconnaîtrez aux roses qui sont plantées le long des fenêtres; venez souper avec nous tous les soirs. J’obéis à mon maître en vous parlant ainsi.
Le pauvre y vint, et s’assit comme les autres près de la cheminée, en mangeant sa soupe et son pain. Ce mendiant jouait de la flûte et accompagnait Louis quand Louis chantait sa complainte.