VI
Un soir, Ives, Marie et Jeanne, le vieux pauvre et Louis, étaient réunis dans la cabane.
Assise sur le banc de bois qui garnissait la grande cheminée, Jeanne s’était endormie; Louis fredonnait sa complainte; Ives tressait des paniers; Marie racontait tout bas au vieux musicien, devenu son ami, l’histoire de Blanche et de Rosine. Au dehors, le vent soufflait avec violence. Tout à coup, un cri, un seul, mais déchirant et terrible, se fit entendre. Louis, retrouvant son agilité perdue, sauta d’un seul bond vers la porte, en criant: «Blanche!» et disparut. Tous coururent dans la direction qu’il avait semblé prendre; tous rentrèrent, après quelques heures de recherche, sans l’avoir retrouvé.
Ils se racontaient les uns aux autres leur poursuite vaine, quand ils aperçurent une troupe de paysans qui venaient à travers champs, portant un brancard. Les paysans approchèrent de la cabane, déposèrent le brancard au milieu de la grande cuisine, tout à l’heure si calme, et le découvrirent. On aperçut alors Blanche et Louis couchés l’un près de l’autre. On les avait trouvés au bas de la montagne, et on les avait rapportés sans connaissance. Blanche vêtue de velours et d’hermine, Louis dans sa blouse de futaine. Que s’était-il donc passé? Le médecin fut appelé en toute hâte. Blanche et Louis rouvrirent les yeux l’un après l’autre; mais les yeux de Blanche restèrent fixes; elle refusa de quitter ses riches vêtements, et rit d’un rire affreux! Elle avait perdu la raison. Louis jetait sur elle des regards désolés: il la perdait une seconde fois.
Il demeura comme anéanti. Il avait oublié sa complainte. Le vieux musicien, consterné du malheur de ses amis, avait oublié sa flûte, et le silence régnait dans la maison.
Un soir, Ives dit à Marie:
--La gaieté a quitté la maison, il faut qu’elle y revienne. Tout le monde est triste. Relève-toi, car il faut que tu nous relèves. Chante un de nos vieux airs d’autrefois, Marie; Pierre (c’était le nom du musicien) t’accompagnera. Il retrouvera sa flûte quelque part, si tu l’ordonnes.
De grosses larmes vinrent aux yeux de Marie; il y avait si longtemps que personne n’avait chanté dans la maison! Jeanne l’encouragea d’un regard et Marie chanta doucement d’une voix basse et tremblante la complainte de Louis. Louis leva la tête, au bout d’un instant, ses yeux brillèrent d’un éclat étrange qu’on ne leur connaissait pas. Blanche tremblait et sa pâleur était effrayante. Le vieux Pierre reprit sa flûte et accompagna Marie. Celle-ci, sans se rendre compte de rien, sentit qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Sa voix s’éleva et devint frémissante. Pierre avait rejeté en arrière ses cheveux blancs; sa taille s’était redressée. Tout à coup, Louis se leva, courut à un vieux coffre, seule richesse qu’il eût conservée, et l’ouvrit avec transport. Il en retira une vieille coiffe de dentelle jaune et flétrie à laquelle pendaient encore quelques boutons de fleurs d’oranger. Ses membres tremblaient, ses genoux pliaient. Blanche courut à lui, l’entoura de ses bras et cria de toute sa force:
--Anne! Marie! Ives! Louis! je suis sauvée!
--Elle pleure, dit Marie, elle n’est donc plus folle!
Se dépouillant à la hâte des lambeaux d’hermine et de soie qui la couvraient encore, Blanche puisa dans ce coffre ses habits de jeune mariée. Elle suspendit au crucifix de Marie la couronne d’oranger et coiffa la coiffe jaunie de son mariage, que Louis couvrait de baisers.
Or on trouva dans la belle robe de Blanche une lettre ainsi conçue:
«La boîte que tu sais est perdue. Nous irons, Bertham, toi et moi, demain soir, sur la montagne où on en fabrique. Sois exacte au rendez-vous, ma fille.
«Signé: ROSINE.»
On retrouva sur la montagne deux cadavres calcinés. Les habitants du pays crurent reconnaître Rosine et Bertham.
JULIEN
CONTE BRETON