I
En Allemagne, non loin de Binghen, dans une vallée voisine du Rhin, vous rencontrerez une forêt, et dans cette forêt une chapelle taillée dans le roc, qu’on appelle l’Ermitage. Tout près de là était bâtie jadis une petite cabane, c’était la demeure d’un bûcheron.
Un soir, dans cette cabane, deux jeunes filles étaient assises près d’une grande cheminée. L’une d’elles filait sans lever les yeux; l’autre, oisive et inquiète, regardait de côté et d’autre, comme si elle eût été mal à l’aise, et prêtait l’oreille au moindre bruit, comme si elle eût attendu quelque chose. On n’entendait dans la chambre que le pétillement du feu et le tic-tac d’une vieille horloge; au dehors, que les gémissements du vent qui se prolongeaient dans les arbres. La fileuse éleva la voix, la première:
--Notre père tarde bien à rentrer ce soir, dit-elle en levant les yeux sur l’horloge qui allait sonner huit heures.
--As-tu peur? répondit d’un air moqueur sa sœur aînée. Ne crains rien, je suis là pour te garder, et, quand on rentrera, tu seras bien tendrement fêtée, choyée, caressée, tandis que j’irai me coucher, sans qu’on me dise bonsoir.
--Ne parle pas ainsi, ma sœur, répondit Marie d’une voix grave. Ramène ton cœur à nous, et tu reconnaîtras que nous t’aimons.
Elle se leva et embrassa sa sœur tendrement. Ève se laissa embrasser, mais un éclair de haine brilla dans son regard sauvage.
--Voici mon père, dit Marie.
Les deux jeunes filles virent approcher le vieillard. Marie, vive et joyeuse, courut à sa rencontre. Agités par le vent du soir, les cheveux blancs du bûcheron lui firent l’effet d’une auréole.
«Il vient de la montagne, se dit-elle, l’air des hauteurs est salutaire à respirer. Je sortirai demain au lever du soleil, et je monterai là-haut.»
Au même moment, Ève croyait voir sur la tête courbée du vieillard la trace des regrets et peut-être des remords.
«L’ombre des nuits est mystérieuse, se dit-elle. Qu’a-t-il vu sur les Rochers-Rouges?»
Le vieillard entra. Ève resta à l’écart, mécontente et contrainte. Marie débarrassa le bûcheron du bois qu’il venait de couper et qu’il portait sur ses robustes épaules; elle essuya respectueusement le front brun et ridé de son vieux père, qui trouva dans le sourire de la jeune fille la récompense des travaux de la journée.
--Mon père, dit Ève, vous avez travaillé aujourd’hui dans la forêt des Rochers-Rouges.
--Comment le savez-vous, ma fille?
--Je le vois.
Et elle se retira dans sa chambre.
La figure du vieillard s’attrista; Marie lui passa les bras autour du cou, comme pour l’enlever à lui-même.
--Parlons de toi, ma fille, dit le bûcheron. Comment as-tu passé la journée?
--J’ai cueilli des fleurs dans la campagne, j’ai cherché des plantes inconnues, et j’ai prié Dieu de me dire leurs vertus.
Ainsi se passaient en effet les jours de Marie. On était habitué à la voir suspendue aux flancs de la colline: tantôt elle demandait ses secrets à la terre, tantôt elle regardait le ciel. Elle restait là de longues heures, perdue dans je ne sais quelles pensées, et de temps en temps, quand un grand arbre tombait sous la hache de son père, la jeune fille pleurait la mort d’un compagnon d’enfance, car elle aimait tout ce qui respire.
Quand tout fut endormi autour d’elle, Ève ouvrit silencieusement la porte de sa chambre. Cette porte donnait sur le bois. La nuit était profonde. Ève n’entendait que le bruit de ses pas et le cri des oiseaux de nuit dans la forêt. Elle prit à tâtons la route des Rochers-Rouges, elle s’avançait dans la nuit, guidée par les poteaux dont elle voyait rayonner en lettres de feu l’inscription: Nach dem Rothenfels, et elle était attirée par la montagne, comme on est attiré par un gouffre.
«J’ai entendu dire dans mon enfance qu’il s’est fait non loin de là des choses terribles; il faut que j’aille ce soir sur ces montagnes, je ferai peut-être une rencontre. Si les seigneurs d’autrefois, les seigneurs rhingraves, reviennent la nuit sur les Rochers-Rouges pour revoir encore le château qui fut à eux, je demanderai à ces ombres détestées si elles sont heureuses. Mais j’espère que je les verrai souffrir, j’espère que la mort venge les pauvres!»
Quand elle rentra, il était environ une heure du matin. Tout dormait dans la cabane. Ève alluma une veilleuse; elle regarda autour d’elle avec terreur; elle ne reconnaissait plus sa chambre. A la voir inspecter ses meubles sans oser les approcher, on eût compris qu’elle s’attendait à quelque chose d’horrible.
«Il y a trois heures, pensait-elle, j’étais une jeune fille comme une autre; je pouvais m’endormir le soir, sûre d’être seule dans ma chambre... Il viendra quand je l’appellerai; ce ne sera pas pour cette nuit.»
Ève se mit au lit; mais il lui fut impossible de dormir et même d’éteindre sa lumière. Elle entendait, derrière une cloison mince, la respiration douce et égale de sa jeune sœur endormie.
«Petite, pensait-elle, je serai désormais plus heureuse que toi: j’aurai la vengeance, la richesse, le plaisir... dors ton somme.»
Elle se berçait dans ces pensées quand elle entendit derrière sa tête comme un frôlement, quelque chose qui s’approchait. Elle se leva sur son séant, plus pâle qu’une morte, et essuya la sueur qui lui glaçait le front. Elle n’osait ni se coucher, ni se lever, ni tourner la tête, ni ouvrir les yeux. Le bruit cessa, Ève se recoucha; ses rêves de toutes les nuits lui passèrent encore devant les yeux.
«Riche, honorée, châtelaine!»
Le même frôlement se fit entendre dans les rideaux de son lit, presque à son oreille. Elle étouffa un cri et se retourna avec horreur. Rien ne parut; mais le bruit avait approché. Elle se leva, ouvrit sa fenêtre, s’assit près de sa table, agita tout dans sa chambre, fit grand bruit elle-même pour se rassurer, et s’abandonnant aux délires que les événements de sa course nocturne avaient surexcités peut-être, elle s’oublia, elle remua les lèvres.
--La richesse, dit-elle tout haut, je veux la connaître! la connaître avant de mourir!
Elle s’arrêta pétrifiée; ses yeux étaient tombés sur son lit, elle crut y voir une forme onduleuse, chatoyante et terrifiante. Elle ferma les yeux; puis, craignant que cette chose-là n’approchât d’elle, elle se décida à la regarder en face. Au même instant elle sentit la terre se refroidir sous ses pieds. La bête s’allongeait, se roulait, se repliait, comme si elle eût eu je ne sais quelle épouvantable intention de s’étaler et de plaire. Ève fit un geste d’horreur.
--Est-ce toi? cria-t-elle d’une voix étouffée, en se détournant à demi sans oser toutefois la quitter des yeux. Et elle restait immobile elle-même, de peur de mettre en mouvement l’horrible bête. Mais celle-ci approcha. Oui, c’était bien la forme du serpent. Ève prit la fuite en jetant un cri, elle s’élança au dehors. Elle se hasarda à rentrer sur la pointe du pied et regarda; la bête n’avait pas bougé.
Elle la regarda plus à l’aise et se demanda si cette bête ne lui était pas envoyée pour entendre ses désirs. Elle eut comme une fascination.
--Eh bien, oui, je veux être la femme du rhingrave, cria Ève; mais va-t’en, va-t’en! Et elle tomba évanouie.