III
Ce jour-là, le cor retentit dans la forêt des Rochers-Rouges; le rhingrave chassait.
Ève prêta l’oreille, elle entendit de loin les aboiements sauvages de la meute. Un cerf était lancé; la jeune fille se plaça sur son passage. Au bout de quelques heures, le magnifique animal, harcelé depuis le matin, tomba sans force tout près d’Ève. Elle courut vers lui, le couteau à la main. Le cerf, vaincu, pleurait et demandait grâce. Ève l’assassina. Le rhingrave approchait, il vit de loin l’exploit de la jeune fille et s’approcha d’elle pour la féliciter; mais peu à peu il oublia le cerf et la chasse. Ève avait une tête méridionale, l’œil profond et suave, le teint cuivré; une magnifique chevelure blonde et dorée tombait fièrement sur ses épaules; élancée, grande, forte et cependant élégante, elle semblait faite pour être l’épouse, la compagne d’un chasseur où d’un guerrier. Le seigneur du Rhin resta pensif. Le soir, pendant que ses compagnons de plaisir mangeaient et buvaient dans le grand salon du château, le seigneur partit seul, à pied. A la même heure, Ève, debout et inquiète, se promenait devant la cabane. Elle vit de loin approcher le rhingrave, comme la veille elle avait vu approcher son père.
«C’était donc vrai!» s’écria-t-elle.
· · ·
Un mois plus tard, tout le pays était en fête. Le rhingrave rentrait dans son château et y ramenait la jeune femme qu’il venait d’épouser. Ève, vêtue de blanc, était pâle et glacée. Elle entra dans la chambre nuptiale, et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut une glace superbe. La nouvelle mariée y vit son image, et elle crut voir quelque chose d’étrange mêlé aux fleurs de sa couronne. Enfin elle s’aperçut que le bouquet qu’elle tenait à la main était fané. Le rhingrave entra dans sa chambre pour rejoindre son épouse.
--Seigneur, lui dit Ève en lui présentant le bouquet, je vous offre les premières fleurs qui tombent de ma couronne nuptiale.
--Madame, répondit-il en souriant, je les accepte.
--Dort-on dans ce château? reprit la jeune femme.
--Pourquoi cette question, madame?
--Ne me demandez pas pourquoi? dites-moi si l’on dort.
--Si vous craignez le bruit, madame, commandez le silence, et le silence viendra. Vous êtes dame et châtelaine; vos caprices ont été des ordres et le seront toujours. On a préparé pour vous, selon vos désirs, une chambre tendue de blanc et une chambre tendue de noir: choisissez! Où m’ordonnez-vous de vous conduire?
--Ne me parlez pas de la chambre blanche. Ne devinez-vous pas qu’une couleur sombre se détacherait là d’une manière horrible?
--Allons donc dans la chambre noire, dit le rhingrave avec un sourire.
--Non, non, dit Ève avec égarement. Il approcherait sans être aperçu.
--Venez, madame, pour chasser les idées qui vous obsèdent, vous promener dans vos domaines.
Les deux époux sortirent; mais Ève crut remarquer que les fleurs qui couvraient la campagne se fanaient à son approche.
--Rentrons, dit-elle.
Les fêtes furent magnifiques; on était accouru de toutes parts aux noces du seigneur rhingrave; les paysans chantaient, dansaient, buvaient. Vers le soir, des jeux de toute espèce furent organisés. Enfin, on illumina la campagne; la verdure éclairée offrait un spectacle charmant. Un bal magnifique devait être donné dans le château seigneurial. Marie, qui depuis le matin s’était prise d’une tristesse inconnue, refusa d’y assister. Le bûcheron porta cette nouvelle à Ève.
--Elle est jalouse, répondit la jeune femme.
Vers le soir, elle prit le rhingrave à part.
--Seigneur, lui dit-elle, j’ai une grâce à vous demander.
--Parlez, madame, vos prières sont des ordres; vous êtes toute-puissante.
A cette parole terrible, Ève frissonna de la tête aux pieds.
--Eh bien, dit-elle, faites fouiller de fond en comble cet appartement, afin que rien d’étrange n’y apparaisse.
--Vous serez obéie, madame.
--Encore obéie! toujours obéie! pensait-elle en le quittant.
Deux heures après cette conversation, le bal s’ouvrit. Un jeune seigneur, d’un aspect étrange, dansa le premier avec la châtelaine. Elle lui trouva les mains froides et l’haleine glacée. Au milieu du bal, un feu d’artifice fut tiré sous les fenêtres du château. C’était une surprise du rhingrave. Ève s’aperçut, à la première fusée, qu’elle venait de désirer un feu d’artifice.
Le bûcheron s’approcha de sa fille:
--Ève, lui dit-il à l’oreille, es-tu heureuse?
Mais la jeune femme tourna la tête avec une horreur indicible. A travers le fracas des détonations, elle venait d’entendre derrière elle, tout près, tout près, un petit bruit, un frôlement.