IV
A demi caché dans les pétales du lis, le colibri chantait: tout à coup la corolle s’illumina, dorée par les rayons du soleil, et la fleur radieuse se pencha vers Marie, comme pour s’offrir à ses caresses, lui parler ou l’entendre. La jeune fille, attentive et éblouie, entendit ce doux bruit de la sève qui montait à travers la tige, de la racine à la fleur. En même temps, son regard pénétra le sol, et elle vit la terre fournir ses sucs à la plante, pendant que le ciel distribuait sa lumière à la corolle radieuse. A la fois transportée et recueillie, Marie se pencha doucement vers le lis qui s’inclinait devant elle; le colibri se rangea pour faire place à ses regards, et elle plongea dans l’intérieur de la plante. Le jeu de la vie s’offrit à elle, et envoya à son oreille une harmonie ineffable qui se confondait avec le chant du colibri.
--Oh! chante toujours, bel oiseau! disait-elle, sans perdre de vue le monde nouveau qui s’entr’ouvrait.
A l’harmonie qui s’échappait du lis, répondit celle des autres fleurs: les roses remplissaient l’air de leurs mélodies, aussi douces que leurs parfums. Marie sentit une force balsamique lui pénétrer la poitrine. Une belle rose, qui baissait la tête sous le souffle du matin, la salua comme si elle l’eût appelée. Marie courut à elle, pour écouter ses secrets; elle voulut l’embrasser, et se piqua les mains, le sang coula. La douleur lui eût arraché un cri peut-être, mais le colibri commença un chant si délicieux, que des larmes de bonheur vinrent aux yeux de la jeune fille.
--Belle rose! Tu es aussi pure que le lis, et plus ardente que lui, plus ardente et plus mystérieuse. Dis si je ne te blesserai pas en pénétrant le mystère que cachent dans ton sein tes feuilles repliées.
La rose blanche s’ouvrit à ses regards, et le vent lui apporta un concert nouveau. C’était la voix des fleurs, des arbres, des ruisseaux, des vallées et des montagnes qui l’appelaient en chantant. Immobile, elle eût voulu embrasser à la fois cette belle création. Le colibri se posa sur son épaule, puis vola devant elle pour la conduire. Elle le suivit, rapide, légère comme son guide aérien; elle effleurait la terre et ne la touchait pas. Elle faisait connaissance, au passage, avec les fleurs, les arbres et la mousse, saisissait les merveilles de chaque brin d’herbe, caressait les rouges-gorges; elle répondait au salut des pinsons, des chardonnerets, des rossignols qui chantaient sur son passage. Les yeux fixés sur le colibri aux magiques couleurs, et entraînée par lui, elle jouait, sans ralentir sa course, avec les écureuils, qui, passant d’un arbre à l’autre, sautaient gaiement sur son épaule, poussant de petits cris de joie, et s’élançaient de là sur la branche ployante. Elle écartait les buissons d’aubépine; les senteurs embaumées de la nature la pénétraient à la fois, et la brise du matin, agitant la cime mouvante des peupliers, les touffes de lilas et les cheveux de la jeune fille, produisait une harmonie divine et éveillait dans chaque créature de profonds accords endormis.
Souvent, après ces premières courses de l’aurore, Marie s’arrêtait, à l’heure où le soleil monte dans le ciel, pensive et recueillie comme la campagne. Elle prêtait l’oreille aux bruits lointains, aux bruits graves de midi, aux bourdonnements confus des champs dans les chaudes journées, et s’ouvrait tout entière au sommeil qui étend ses ailes sur la nature vivante, pendant que les bœufs poussaient au loin leurs mugissements longs et tristes. Le colibri murmurait à l’oreille de Marie le chant du repos. De ses yeux demi fermés elle suivait le vol languissant des abeilles fatiguées qui voltigeaient lentement d’une fleur à l’autre et s’endormaient en travaillant; elle voyait la vie de tous ces petits inconnus qui gazouillent dans l’herbe sans nous dire leurs noms. Elle sentait alors sa vie doucement dévorée par un sommeil réparateur. Quand elle s’éveillait, le cri monotone du coucou, qui semble toujours appeler quelqu’un et donner à quelque voyageur invisible le signal du départ, lui rappelait le temps qui ne s’arrête pas. Marie se levait et portait lestement le repas de midi à son vieux père, qui l’attendait dans le bois et qui sentait approcher la gaieté quand il apercevait de loin la robe de Marie.
Elle rentrait ensuite, prenait soin de la cabane et préparait le repas. En attendant son père, elle regardait silencieusement les teintes graves du soir s’étendre sur la campagne, le souvenir de ses impressions d’autrefois s’emparait d’elle, elle avait joué tout enfant près de tel arbre, avec sa sœur. Ève n’était plus là: sa pensée était pour Marie d’une amertume affreuse; mais les émotions que lui apportait le vent du passé se terminaient toutes en espérances; elle grandissait dans le désir; elle ne se sentait pas encore assez pleinement, assez richement vivante. Marie imaginait une heure plus splendide que les splendeurs de l’aurore, plus ardente que les feux du midi, plus tendre que les suaves douceurs des belles soirées, quand les pins agités saluent le soleil couchant, et cette heure-là, Marie l’imaginait éternelle!...
Son père la surprenait, sans la déranger, dans ses lumières, et Marie, gaie, vive, caressante, lui servait sa choucroute et sa bière en fredonnant quelque vieille ballade allemande.
Puis tous deux s’appuyaient sur la fenêtre ouverte, et leurs pensées montaient là-haut, confondues avec les harmonies et avec les parfums du soir.