V
--Avez-vous bien fermé les portes? demanda Ève.
--Oui, madame, répondit la femme de chambre.
--Assujettissez donc mieux les pieds de cette table, ils vont faire du bruit.
--C’est impossible, madame.
--Cette chambre, cette alcôve, tout est froid, tout est nu.
--Madame se souvient peut-être qu’elle a ordonné elle-même d’enlever les meubles.
--C’est bon, laissez-moi.
La domestique sortit. Ève sonna très fort.
--Pourquoi sortez-vous? Rien n’est prêt dans cette chambre, je ne puis me coucher ainsi.
--Quels sont les ordres de madame?
--La chambre est-elle nettoyée? Avez-vous regardé partout, partout?
--Oui, madame, partout.
Ève se laissa déshabiller par sa domestique.
--Maintenant, dit-elle, allumez la veilleuse... Sortez maintenant... Éteignez la veilleuse, dit-elle à très haute voix; vous savez que je n’aime pas ces lumières douteuses.
· · ·
«Dame et princesse du Rhin! pensait-elle au lieu de dormir. Quelle horrible plaisanterie! Toutes les créatures qui vivent sur ses bords jouissent du grand fleuve, excepté moi! Qu’ai-je fait aujourd’hui? J’ai fait ce que je fais tous les jours, je me suis promenée seule dans ces longues galeries, sombres et froides, fuyant le rhingrave; j’ai peur de lui. J’ai voulu pleurer, je n’ai pas pu; j’ai voulu agir, ordonner, demander, je ne désirais rien; j’ai voulu désirer, je n’osais pas. O Dieu! Dieu! entre toutes les créatures malheureuses, je suis la plus malheureuse. Je suis sortie du château, la nature ne me dit rien, puisque je n’aime personne. J’ai regardé de loin la cabane de mon père, cabane où j’ai dormi tout enfant, elle ne m’a rien dit. J’ai entendu dans la forêt les arbres tomber sous la hache; les arbres ne m’ont rien dit en tombant. J’aurais pu être heureuse, j’aurais pu jouir de cette bienfaisante nature qui verdissait chaque printemps, et j’ai tourné vers ce château maudit mes regards stupides! Ce soir-là, fatiguée de ma vie de jeune fille, fatiguée de mon père, de ma sœur, de ma cabane et de ma pauvreté, je me suis dit: Je ne serai plus la fille du bûcheron, je ne verrai plus tomber sur moi les regards dédaigneux des jeunes seigneurs; ils s’inclineront devant moi, ils me salueront! Oui, mais j’avais oublié de dire: Serai-je heureuse quand ils m’auront saluée? Il suffirait pourtant de demander une émotion pour l’avoir, et je ne demande pas. O ma sœur, ma sœur! que vous êtes heureuse! Si je partais pour les pays lointains? Non, je partirais sans joie, je reviendrais sans joie. Ah! si...»
Un frôlement rapide se fit entendre près d’elle. Ève sonna de toute sa force.
--De la lumière, cria-t-elle, et ne me quittez plus.
Anna s’assit près d’elle et veilla. Au bout de quelques heures, le sommeil les enleva toutes deux. Ève se réveilla en sursaut: elle venait de rêver. Elle entendit un bruit clair, distinct, presque à son oreille.
Il approche, dit-elle, il approche; aurais-je désiré pendant mon sommeil? Il avait bien dit, sur les Rochers-Rouges, qu’il serait toujours là, près de moi, et qu’au moindre appel...
Le bruit se fit entendre. Anna dormait paisiblement, Ève la secoua avec fureur.
--Allez-vous-en, cria-t-elle, puisque vous n’êtes bonne à rien!
Anna sourit, fort heureuse d’être renvoyée.
«Celle-là peut dormir, pensa Ève, seule dans sa chambre. Les femmes sont faibles; mais le rhingrave est mon mari, il est fort, puissant, courageux, redouté. Mais il n’est pas le seul de sa race. Ah! si son frère mourait! Sa puissance serait doublée.»
La malheureuse avait élevé la voix, elle leva la tête et se jeta à bas du lit avec un cri sauvage. A la place où venait de reposer sa joue, elle voyait maintenant comme la tête d’un serpent. La bête sortait des franges de l’oreiller, des dentelles blanches. Ève appela le rhingrave de toute sa force et se jeta plus morte que vive au cou de son mari.
--Sauvez-moi! criait-elle, sauve-moi!