‹ Contes extraordinairesChapitre 46 sur 53 · VI

VI

Un jour le colibri entraîna Marie aux bords du Rhin. Le fleuve majestueux, qui serpentait devant elle, lui causa un sentiment inconnu de grandeur et de puissance. Elle voulut boire l’eau du Rhin et s’y baigner. Comme elle se penchait, une image frappa ses regards; Marie l’admira naïvement, sans songer tout d’abord que cette image était la sienne. Elle se baissa; son image approcha d’elle et lui dit à voix basse:

--Ne crains rien, Marie, tu peux me regarder sans peur, je suis belle: je te rends grâce, ma bien-aimée, ton haleine ne m’a pas ternie. Je ne te quitte ni jour ni nuit; quand le sommeil ferme tes paupières, il ferme aussi les miennes, et je repose près de toi, dans le calme et dans la paix. Marie, Marie, endors-toi doucement!

Et Marie s’endormait. Le colibri fidèle se cacha et s’endormit près d’elle. Quand la jeune fille se réveilla, un nuage rose qui passait sur sa tête s’entr’ouvrit, et elle aperçut encore son image aussi pure, aussi charmante que dans le fleuve, mais plus brillante, plus glorieuse.

--O jeune fille! criait-elle les bras tendus, que tu es belle. Je t’aime, et je voudrais te ressembler.

Elle courut vers l’orient, mais l’image avait disparu. Le vent du Rhin agita les arbres de la forêt de Rheintein, et, dans le frémissement du feuillage, Marie crut distinguer quelques paroles: il lui sembla que les fleurs mêlèrent leurs voix aux voix des arbres.

Le lendemain, Marie, quand elle arriva sur les Rochers-Rouges, ne trouva pas le colibri à sa place ordinaire; les roses ne parlaient plus, la nature était devenue muette et indifférente. Marie chercha partout dans la campagne désolée, celui qui manquait au rendez-vous; mais, quand elle voulut l’appeler, elle s’aperçut qu’elle ne savait pas son nom. Tout à coup, là-haut, à perte de vue, elle entrevit une seconde le colibri qui volait à tire d’aile; elle entendit une divine et lointaine harmonie. Tout disparut.

Marie était seule désormais sur la montagne. Le soleil ne se montrait plus, la nature était muette; il faisait froid; un ciel uniformément gris pesait sur les rochers sans couleur, ils ne s’embrasaient plus au soleil couchant comme dans les beaux jours. Chaque heure ajoutait sa tristesse à la tristesse de l’heure précédente. Marie, insensible à tout, restait immobile de longues heures, les yeux fixés à l’horizon; elle dépérissait, elle étouffait; elle ne connaissait plus les frémissements de la joie et les émotions de la santé.

«Il reviendra,» pensait-elle, et, sans rien voir, sans rien entendre, plongée dans une douleur muette, elle attendait son ami. Si un bruit la réveillait de sa contemplation douloureuse, elle travaillait et ramenait rapidement près d’elle son regard. «Pas encore, disait-elle, ce n’est pas lui.» Et elle restait debout sur la plus haute cime de la plus haute montagne; elle attendait.

Quelquefois elle levait la tête pour chercher l’air, mais l’air la fuyait comme s’il eût disparu avec l’oiseau voyageur. La jeune fille ne sentait plus la vie que par la souffrance, et quand elle rentrait à la cabane, son père était effrayé de sa pâleur. Elle redoublait pour lui de soins et d’attentions. Le bûcheron lui dit un jour:

--Marie, je n’ose plus te prendre sur mes genoux comme autrefois; je crains par moments que tu ne m’aies échappé sans me prévenir, et que tu n’habites déjà cet autre monde dont tu me parlais quelquefois quand tu étais toute petite.

--Rassurez-vous, mon père, répondit Marie, je sens que je suis encore sur la terre.

Le bûcheron baisa au front la jeune fille avec autant de respect et d’amour que s’il eût caressé les blanches ailes d’un ange pour le supplier de ne pas s’envoler encore; mais, pendant que le vieillard voyait sur le front de sa fille ces reflets de lumière qui le charmaient et l’effrayaient, Marie ne sentait, elle, que le poids cruel qui pesait sur sa tête et la chaîne inexorable qui la retenait en bas.

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