‹ Contes extraordinairesChapitre 47 sur 53 · VII

VII

Le rhingrave et sa femme, montés sur deux beaux chevaux blancs, lancés au grand galop, regagnaient leur demeure seigneuriale.

--Arriverons-nous avant l’orage? dit Ève à son mari.

--Je ne sais. Demain, reprit-il après un instant de silence, demain on dira que le frère du rhingrave n’existe plus.

--Vos domaines sont doublés, reprit la jeune femme, et nous n’habiterons plus en face des rochers que je ne veux plus voir.

Sa voix était stridente.

--Sans doute, reprit le rhingrave; mais le râle de la mort est affreux.

--Qui de nous, demanda Ève, a versé le poison?

--Je ne sais. Ne parlons pas de ces choses.

Un roulement de tonnerre se fit entendre à l’horizon.

--J’ai peur, dit-elle.

--Ne prononce pas ce mot-là, répondit-il.

--Ne vois-tu pas là, tout près, deux autres cavaliers?

--Ce n’est rien, c’est notre ombre.

--Pourquoi nous regarde-t-elle d’un air si terrible?

Ève s’accrocha au bras de son mari.

--Tu me fais mal, dit-il.

Un coup de tonnerre effroyable retentit, et dans le fracas Ève distingua clairement un frôlement à ses côtés. Elle se retourna avec horreur; un homme était derrière elle, sa main gantée de noir posait sur la croupe blanche et fumante du cheval ses doigts écartés et crispés comme pour s’accrocher à elle. Le cheval se cabra. Ève fut glacée d’horreur comme si elle avait pu attribuer à cette main le bruit léger qui la poursuivait.

Trois jours avant cette conversation, Ève se promenait avec son mari sur le Gans, et, malgré les liens nouveaux qui l’unissaient à lui, un malaise inexprimable la tourmentait; elle lui serrait le bras avec une tendresse inquiète, maladive.

--Tu es bien là, c’est bien toi, Edgar, n’est-ce pas? disait-elle, c’est bien toi?

--Folle que tu es, pourquoi cette question?

Ève sanglotait sans répondre.

--Qu’as-tu? lui dit son mari, que veux-tu? que te manque-t-il?

--Edgar, répondit-elle, tu viens de prononcer un mot terrible. Folle! as-tu dit, folle? Eh bien, oui, je crois que je suis folle ou que je vais le devenir. Edgar, Edgar, tu admires, toi, la vue de cette montagne; tu aimes, toi, cette nature belle pour les hommes. Eh bien, moi, je la hais. Vois-tu cette petite paysanne qui suit gaiement la rivière en chantant? elle rentre chez elle, on l’y attend, elle va embrasser son père et sa mère, elle entendra le son de leurs voix et le reconnaîtra. Ce seront des voix ordinaires, des voix comme j’en entendais quand j’habitais là en face, quand j’étais pauvre, quand j’étais jeune fille. Cette enfant ne dira pas ce soir, au moment de s’endormir: «Combien sommes-nous dans cette chambre?» Mais moi, je ne dors plus, j’ai peur; peur quand je suis seule, peur quand je suis entourée, peur loin de toi, et peur auprès de toi! Quand je monte l’escalier d’honneur du château, j’ai peur de sentir trembler la marche de pierre sur laquelle je vais poser le pied. Veux-tu que je te donne la preuve que je suis folle? Eh bien, maintenant, à cette heure, je ne suis pas sûre, en te parlant, que je te parle à toi, réellement à toi; je ne suis pas sûre, en te touchant, que ce soit toi que je touche. Quand tu t’approches, quand tu t’éloignes, je n’ai ni les joies, ni les tristesses des autres femmes. Quand tu m’appelles, je ne reconnais pas ta voix. Quelquefois quand je suis seule, dans mes grands appartements vides, je me dis: «S’il était là!» Tu approches toujours, et le frisson me prend. Je t’appelle et j’ai peur de toi. Je suis peut-être dans ce monde maudit la seule créature qui ait peur de celui qu’elle appelle! Ce palais, qui est le nôtre, eh bien, je n’y coucherai plus. Tu t’étonnes, si tu savais ce que j’ai donné pour avoir le droit d’y vivre, au lieu de t’étonner, tu frémirais. Ces montagnes, ces Rochers-Rouges savent mon histoire; je ne puis habiter que dans un lieu inconnu, je veux partir et ne revenir jamais. M’accompagneras-tu? Si tu le fais, quand avec la terre seigneuriale tu donnerais le sang de tes veines et le sang de tes enfants, si tu dois en avoir, tu ne donnerais pas ce que j’ai donné pour venir à toi. Tes ancêtres, dit-on, n’ont pas connu la peur; moi, je soutiens jour et nuit avec cette puissance terrible une lutte inégale. Fils de la vieille Allemagne, as-tu du courage à me donner?

La figure du rhingrave était impassible.

--Ève, dit-il enfin, je t’aime, je t’aime ainsi. Écoute, tu serais peut-être plus heureuse dans un autre château. Connais-tu celui de mon frère Wilfrid?

--Qu’importe! il n’est pas bâti en face des Rochers-Rouges, n’est-ce pas? Eh bien, je le veux.

--D’ailleurs, reprit le rhingrave à voix basse, mon frère n’a que moi pour héritier.

--Quand ce château sera-t-il à moi? répondit Ève. Savourant le vertige du crime, elle promena ses regards autour d’elle, et tout à coup vit surgir un serpent qui fuyait agilement dans l’herbe. Edgar, Edgar, où êtes-vous?

--Je viens de tuer cette bête qui t’effrayait, dit-il. Que tu es enfant! avoir peur d’une si belle bête!

Il prononça ce dernier mot avec un sourire étrange qui laissa voir une fine rangée de dents blanches.

Le lendemain, ils étaient partis ensemble pour le château de Wilfrid, où ils avaient agi de concert: c’était leur manière de s’aimer. Au moment où nous les avons vus à cheval, ils revenaient en prendre possession, certains de trouver le propriétaire mort. Ils entrèrent, Wilfrid venait de rendre le dernier soupir. Ève, qui avait besoin de prendre l’air, ouvrit une fenêtre. Un éclair l’aveugla, et, sans intervalle, elle entendit ce craquement, ce déchirement aigu de la foudre qui tombe. Elle rouvrit les yeux; un sillon de feu s’abattait en zigzag sur l’aile du château. «Si je voulais, pensa-t-elle plus rapidement que ne tombait la foudre, je me sauverais, je sauverais ce château conquis par un crime. Mais non, non!» Plutôt que d’appeler son terrible esclave, elle attendit l’événement. L’aile droite du château s’écroula avec un fracas terrible. Ève fut atteinte à la joue gauche par les éclats d’une pierre brisée. Elle sentit un mouvement de joie. «Voilà au moins un malheur qui arrive», se dit-elle intérieurement. On la soigna, on la guérit. Elle demanda à son mari une grande fête.

--Un bal funèbre, si tu veux, répondit-il.

--C’est cela, répondit Ève, nous danserons en noir.

Ève se fit préparer une toilette noire où resplendissaient mille diamants. «Qui donc, pensait-elle, oserait venir à mon bal et y danser?» A ce moment même, un homme inconnu la saisit et l’emporta.

--Cet homme a les mains froides, dit-elle; je ne danserai plus.

Quand ils se trouvèrent seuls, le rhingrave et sa femme parlèrent de choses indifférentes; ils évitaient de se regarder, ils se trouvaient les yeux trop brillants.

Pendant la nuit, Ève crut voir devant elle une longue galerie; au bout de cette galerie, le rhingrave, vêtu de noir, lui faisait signe de venir à lui. Elle marchait presque involontairement. Le rhingrave lui montra du doigt la statue de son frère, qui était réellement dans le château. Il lui sembla que la statue faisait un mouvement.

--Elle bouge, dit le rhingrave.

Ève prit la fuite à travers la galerie. La statue était debout devant elle et lui barrait le passage. Ève tomba à la renverse; elle se sentait étendue sur une dalle froide, près d’un abîme. A demi morte, elle laissa pendre sa main dans le vide; mais elle sentit une main glacée qui saisissait la sienne, puis cette main lâcha prise. Mais une voix dans le lointain prononça ces quatre mots:

--Je suis toujours là!

--Je suis toujours là! répéta l’écho de la galerie.

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