‹ Contes extraordinairesChapitre 8 sur 53 · IL AVAIT OUBLIÉ LE MOT!

IL AVAIT OUBLIÉ LE MOT!

Le coffre ne s’ouvrait plus, et ne pouvait plus s’ouvrir. Il avait oublié le mot!

L’espérance de rêver s’enfuyait, plus rapide de seconde en seconde. Il avait oublié le mot!

Que faire? Le demander? A qui? Personne ne le savait. Il était son unique confident, et il avait oublié le mot!

Non seulement il avait oublié le mot, mais il l’avait oublié profondément. Il y a des degrés dans l’oubli. Le mot qui s’échappe laisse entrevoir la distance qu’il a parcourue en s’échappant. On se dit:--Je vais le rattraper; il est là, sur le bord de mes lèvres, ou bien on se dit:--Non! je ne sais pas dans quelle direction il s’est envolé. Ici c’était le dernier cas qui se réalisait. Le mot ne voltigeait pas autour de la tête de Ludovic. Il le sentait loin, bien loin, horriblement loin, épouvantablement loin. Avec cette intuition que donnent les sentiments extrêmes, il se dit:--Non, c’est fini. Je ne me souviens pas, et même je ne me souviendrai pas. Ou plutôt il ne se dit pas cette phrase, car il y a des phrases qu’on ne se dit pas; mais elle se dit elle-même au fond de lui, malgré lui, et lui, il resta assis, la tête dans ses mains, demandant la folie et la folie ne venait pas. A qui la demandait-il! Il ne le savait pas lui-même.

Jamais il n’avait cru en Dieu, et en ce moment-là même il ne priait pas; car la prière comporte au moins une ombre d’espérance; mais il faisait la chose qui ressemble à la prière comme une pierre taillée en forme de cœur humain ressemblerait à un cœur humain. Il ne pleurait pas. Il cherchait à perdre conscience de lui-même, et la fureur de son désespoir devint une sorte d’absence dans laquelle il se réfugia un moment, et de laquelle il fut violemment arraché par un souvenir net de lui-même. Alors il poussa un cri, s’arracha une poignée de cheveux, se frappa la tête contre le coffre-fort, et jouit, un moment, de la douleur physique qui lui procurait une autre sensation que la sensation morne et uniforme de son désespoir. Mais la douleur physique passa, et il se retrouva noyé dans l’océan de son désespoir, océan sans rivage et sans effet de lumière, sans nuage, sans vague et sans accident.

Au bout d’un instant il sortit et se cacha. Il soupçonnait vaguement que sa figure était effrayante; car les choses violentes et voisines de la folie sont pleines de lucidité. Son instinct le portait à se cacher. Mais il ne se cacha pas toujours. Il avait passé la nuit dans la cave. Vers l’heure du déjeuner, il reparut, poussé par l’instinct de ne pas se trahir et de respecter ses habitudes.

Anna, qui le vit la première, jeta un cri. Les cheveux de son père, noirs la veille, étaient blancs ce matin. Elle alla prévenir sa mère. Le déjeuner fut terrible. On se mit à table, mais personne ne mangea. Ludovic épiait les paroles qui auraient pu sortir de la bouche des deux femmes; car peut-être elles allaient prononcer le mot, et toute conversation prenait dès lors pour lui un suprême intérêt.

Mais personne ne parla. Chaque bouche qui s’ouvrait pouvait prononcer le mot. Dès lors toute articulation d’une langue, d’une lèvre humaine devenait pour Ludovic quelque chose de sacré comme l’espérance.--Je le reconnaîtrai, se disait-il, quand quelqu’un le prononcera. Il me semble que c’est un mot qu’on prononce très souvent.

Quand Amélie entra dans la salle à manger, à la vue des cheveux blancs, elle dit tout bas en regardant sa fille:--Oh! mon Dieu!

Ludovic qui ne perdait aucune syllabe, tressaillit quand le mot Dieu fut prononcé, mais il tressaillit sans reconnaître.

Alors il prit un livre.--Je rencontrerai le mot, se dit-il.

Et il lisait, et il lisait, et il ne rencontrait pas le mot, ou, s’il le rencontrait, il ne le reconnaissait pas. Le premier livre qui lui tomba sous la main fut un livre d’astronomie.--Ce n’est pas cela, dit-il. Un instinct vague le portait vers les livres de piété. Il en demanda un à sa femme qui trembla d’étonnement et qui dit à Anna:

--Est-ce qu’il se convertirait?

--Non, répondit Anna, car sa figure est toujours sombre.

Il lut et ne trouva pas. Alors il prit le dictionnaire. Il lut et ne trouva pas. La page qui contenait le mot Dieu était collée. Ludovic la sauta sans s’en apercevoir. Il arriva à l’I, et au mot Idole, il jeta un cri. Ce qui se passa en lui, échappe à l’analyse. Il croyait que c’était le mot, et il sentait que ce n’était pas lui. Moralement, pour Ludovic, c’était lui. Matériellement, ce n’était pas lui. Alors il chercha un dictionnaire des synonymes, mais les ironies de la langue l’égaraient, au lieu de l’éclairer. Il lui semblait entendre autour de son désespoir les ironies du langage qui lui cachait le trésor et ne lui montrait que ses voisins. Comme il arrive quand les enfants jouent à cache-cache, le langage lui disait par moments: tu brûles; tu brûles, mais au moment de se livrer, le mot branlait et disparaissait dans l’inexorable nuit d’un oubli sans retour.

--Voyons un peu, se dit-il, dans quel ordre d’idées étais-je, quand j’ai choisi le mot? J’avais pris: Amor, puis meus. Il s’agissait de ce qu’on aime, de ce qu’on peut aimer, de ce qui est aimable, de ce qui est adorable.--Voyons, qu’est-ce qu’on peut adorer?

A ce dernier mot, la pensée de Ludovic qui avait essayé de se ressaisir, et de devenir froide pour devenir lucide, s’échappa et mourut dans un cri de douleur.

--Ah! mon Dieu, cria-t-il, s’arrachant les cheveux et se roulant par terre, ah! mon Dieu! mon Dieu!

ET IL DISAIT LE MOT ET IL NE LE RECONNAISSAIT PAS!

Il ne le reconnaissait pas, parce que ce n’était pas un mot, c’était un cri! Et il ne savait pas que le cri était un mot! Symbolisant à lui seul tout le peuple des idolâtres, qui prononcent le nom de Dieu dans les accidents d’une phrase banale ou dans les contorsions d’une phrase désespérée, il se roulait par terre, en criant:--Ah! mon Dieu! mon Dieu! Et le nom de Dieu, à force de ne plus rien signifier pour son esprit, ne signifiait plus rien, même pour son oreille. A force de ne rien signifier, ce mot avait fini par ne plus être, pour Ludovic, un mot. A force de n’avoir pas pour Ludovic de sens, ce mot avait fini par n’avoir plus, pour Ludovic, de son!

Et il se roulait à terre, les yeux hors de la tête, criant:--Mon Dieu! mon Dieu!

Et il cherchait dans son esprit, il cherchait d’une recherche désespérée le mot qui était sur ses lèvres, et le mot fuyait d’une fuite éternelle, parce qu’il était vide!

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