‹ Contes extraordinairesChapitre 9 sur 53 · VII

VII

La mémoire est un univers où les mots sont tenus et retenus à leur place par leur sens qui est leur poids; le mot qui n’a plus de sens s’écoule comme de l’eau.

--Demain, se dit-il, ou j’aurai trouvé le mot, ou j’aurai cessé de vivre. Il n’avait pas le projet arrêté du suicide. Mais les situations violentes de l’âme mettent à découvert les choses cachées; elles soulèvent quelqu’un des voiles sous lesquels l’inconnu dort. Les ténèbres serrées sont traversées par des éclairs, et Ludovic vit dans un éclair que l’instant suprême approchait.

Au même moment, Anna dans sa chambre, se sentit lassée d’une lassitude inconnue. C’était ce moment où l’on ne peut plus supporter l’existence. Une agitation profonde s’empara d’elle.

--C’est fini, dit-elle. Je ne puis plus! ô mon Dieu! Je ne puis plus!

Le père et la fille disaient à la fois: mon Dieu! le même jour, à la même heure; ils le disaient à la fois mais ils ne le disaient pas ensemble. Pour l’un et pour l’autre ce n’était pas un mot, c’était un cri. Mais, pour le père, c’était un cri vide, partant d’un cœur mort. Pour la fille, c’était un cri plein partant d’un cœur vivant. Pour le père, c’était moins qu’un mot. Pour la fille, c’était plus qu’un mot, plus qu’une idée, plus qu’un sentiment, c’était l’âme qui éclatait!

Quant à Ludovic, il allait devant lui, répétant: Demain! demain! Et ce mot persistait dans son égarement.

Voici comment les choses s’étaient passées: voici le résumé de la vie de cet homme.

L’or, valeur représentative des choses, l’or qui n’est rien sans elles, avait dévoré les choses, et s’était fait adorer, indépendamment d’elles, pour lui-même. Ensuite l’or s’était identifié avec le coffre. Ensuite le mot du coffre, sans lequel le coffre n’était rien, le mot, valeur représentative de l’or, avait dévoré l’or lui-même. L’espèce avait dévoré les substances. Maintenant l’espèce de l’espèce dévorait l’espèce. Dieu avait été d’abord dévoré dans l’âme de Ludovic par les substances créées, puis les substances par les espèces, puis les espèces par le mot qui les représentait, et, ce mot était le mot:

DIEU.

Dieu était le point de départ et le point d’arrivée. Ludovic qui avait fui Dieu, cherchait le nom de Dieu, et ne le trouvait pas.

LE NOM DE DIEU VENGEAIT DIEU.

Ce soir-là, Amélie et Anna tremblèrent d’un tremblement inconnu. Au moment où Ludovic remontait l’escalier, Mirro passait devant lui, la queue en l’air, et se jetait, avide de caresses, entre les jambes de ses deux maîtresses. Le chien, voyant l’avare, fit entendre un grognement et courut aux deux femmes comme pour les consoler. Ludovic le regarda fixement. C’est pourquoi les deux femmes tremblèrent.

Le lendemain matin, Ludovic sortit comme à son ordinaire: comme à son ordinaire aussi, il revint avec un acheteur. Celui-ci avait un fouet à la main. C’était ce moment hideux et effrayant où les deux femmes se disaient chaque jour: Quelle partie de nous-mêmes va-t-il nous arracher aujourd’hui? Quelle dernière ressource, quelle dernière consolation allons-nous perdre? Quel morceau de notre vie va se détacher de nous? Quelle victime va brûler sur l’autel du démon?

Ce jour-là, leur anxiété était plus terrible qu’à l’ordinaire. Le temps d’ailleurs était à l’orage. Quelque chose d’inouï pesait sur l’âme des deux femmes.

Ludovic arrivait avec celui que sa femme et sa fille appelaient le bourreau. Les deux femmes s’enfuirent par un mouvement involontaire. Ludovic appela Anna, Anna, Anna!

La colère arrivait.

Anna parut.

--Où est Mirro? dit Ludovic.

Pas de réponse.

--Tu n’entends pas! Où est Mirro?

Anna, sans répondre, se jeta au cou de sa mère, en pleurant. Depuis la veille, les deux femmes avaient deviné sans oser le dire. Il y a des paroles qu’on ne peut pas prononcer. Elles n’avaient pas osé dire: Mirro va être vendu! Mirro, le seul fidèle, Mirro, l’unique ami! Mirro qui quelquefois ramenait encore le sourire dans la maison désolée. Ne sachant plus si elles étaient seules, ayant tout oublié jusqu’à leur résignation ordinaire, les deux femmes se jetèrent, devant l’étranger, aux pieds de Ludovic. Quant à Mirro, comme s’il eût compris, il s’était réfugié à la cuisine. Ludovic, d’un geste brusque, écarta et sépara les deux femmes qui pleuraient à terre, et appela: Mirro!

Le chien grogna, et ne vint pas.

--Ah! tu ne veux pas, vilaine bête: je saurai te trouver peut-être. Et prenant le fouet des mains de l’acheteur il se dirigea vers la cuisine d’où venait le grondement.--Ici, Mirro!--Mirro grogna profondément.

--Anna, dit Ludovic, appelle Mirro.

Anna pleurait à ne plus pouvoir parler. L’ordre d’appeler Mirro pour le trahir et le vendre lui fit éclater le cœur. Elle se tordait dans les sanglots.

--M’as-tu entendu? dit Ludovic.

--Mirro! dit Anna d’une voix étranglée.

Mirro accourut d’un air inquiet, lécha les mains à sa maîtresse pour la consoler, et son pauvre langage avait l’air d’un sanglot.

--Mirro, dit Anna, il faut nous séparer.

Mirro fit entendre un gémissement.

Ludovic se disposa à le prendre pour le remettre entre les mains de l’acheteur. L’animal se coucha à terre et s’accrocha au plancher.

Ludovic embarrassé regardait l’acheteur. Un mouvement que fit celui-ci permit d’entendre dans sa poche un bruit de monnaie; les yeux de Ludovic brillèrent et le demi-attendrissement qu’il venait d’avoir devant l’animal couché disparut.

Il prit le chien par le cou, comme pour le soulever, mais l’animal se fit lourd. Il refusa d’être emporté.

--Maman, dit Anna, fais tes adieux à Mirro, et allons-nous-en. Je ne veux pas que tu voies le dernier moment. Amélie, étouffant de sanglots, s’appuyait sur sa fille! Elle s’approcha du chien, l’embrassa, et lui dit:

--Adieu, Mirro! dans tous nos mauvais jours, tu nous a été fidèle. Seul tu nous as aimées. Seul tu nous as caressées. Tu sais bien que c’est malgré moi que je te quitte. Seras-tu heureux là-bas? Auras-tu seulement à manger? Penseras-tu à nous? Monsieur, dit-elle, contenant son horreur, et parlant à l’acheteur sans le regarder, soyez bon pour Mirro! Et elle tenait toujours la tête du chien dans ses mains et sous ses baisers.

--Viens, maman, dit Anna, sortons. Et la jeune fille entraîna sa mère qui se laissa faire sans savoir où elle était. Comme elles passaient la porte, le chien s’élança pour les suivre. Ludovic ferma la porte brusquement.

L’avare, l’acheteur et le chien restèrent en présence; mais le chien, qui, devant les deux femmes, n’avait été que tendre et caressant, changea de physionomie devant les deux hommes. Sa douceur le quitta avec ses deux maîtresses, et il toisa les deux individus avec un regard plein de colère.

Il fallait pourtant le prendre, l’enchaîner, l’entraîner. Mais, entre les deux hommes, c’était à qui ne l’approcherait pas. Mirro reconnaissait bien Anna et Amélie pour ses maîtresses; il ne reconnaissait pas Ludovic pour son maître. L’avare n’était pour lui qu’un ennemi.

L’acheteur s’avança.--Le chien grogna.

L’acheteur s’avança.--Le chien montra ses crocs.

L’acheteur s’avança.--Le poil de Mirro se dressa.

L’acheteur s’avança: Mirro devint si effrayant, que l’acheteur recula.--Jamais je n’ai vu pareille chose, dit-il; je repasserai demain. Et il sortit avec la rapidité d’un homme qui a peur et qui ne reviendra pas. A peine la porte était-elle fermée sur lui qu’il se passa une chose épouvantable. Ludovic leva le fouet sur le chien, pour le punir; le chien lui sauta à la gorge; l’homme jeta un cri rauque; le chien ne lâchait pas. Ses yeux jaunes si caressants avaient pris une expression effroyable, et il mordait et il étranglait. L’œil en feu, le poil hérissé, il avait l’air incrusté dans celui qu’il égorgeait. L’homme et la bête avaient l’air de ne plus faire qu’un. Les yeux, démesurément ouverts, ne clignaient plus. La gorge dévorée rendait des sons étranges qui allaient en s’affaiblissant. Les efforts de Ludovic exaspéraient la fureur du chien. Le râle de l’homme faiblissait, et le chien ne lâchait pas. Les dernières convulsions tordaient le misérable et le chien ne lâchait pas; un cri voulut sortir de sa gorge serrée. «Ah! mon Dieu!»

Et ses cheveux se dressèrent! Dieu! Voilà le mot! Il le reconnaissait! Le mot! le mot! le mot! le mot! Et il n’était plus temps! Le mot cherché avec toute la fureur du désespoir brûlant, toute la patience du désespoir suprême, morne et muet, le mot cherché à travers les conversations, les livres et les dictionnaires! Le mot pour lequel il s’était suspendu, haletant, aux lèvres de quiconque prononçait un mot! Le mot! voilà le mot et Mirro ne lâchait pas!

Et cette fois-ci Ludovic reconnaissait le mot, parce que le mot avait repris dans ce moment-là un sens pour lui. L’approche de la mort lui avait rendu un son, un sens; l’approche de la mort avait jeté sur lui une lumière, et Ludovic se souvint de l’avoir prononcé dans son désespoir, et de ne pas l’avoir reconnu; le mot, c’était le mot! Et maintenant il le reconnaissait, et Mirro ne lâchait pas!

Pendant ce temps les deux femmes parcouraient les rues, sans parler, cachant leurs larmes sous leurs voiles. Il y a des circonstances dans la vie qui peuvent donner à un chien des proportions gigantesques. Le dernier ami, quel qu’il soit, devient une créature d’une espèce à part. Au bout de deux heures, épuisées, mais ne sentant pas la fatigue, elles se trouvèrent devant leur porte et hésitèrent à rentrer. Revoir sans Mirro la maison où Mirro les avait aidées à supporter la vie, appeler Mirro et ne pas recevoir de réponse, se lever le matin, se coucher le soir, ne voir personne, ne sentir que la tristesse, et ne plus même apercevoir Mirro, Mirro remuant la queue!

Enfin elles entrèrent.

Mirro courut à elles, l’air doux, le corps mou et flexible, plein de tendresse, plein de caresses, et il les léchait, et il les baisait, et il les dévorait, et il avait l’air de leur dire:--Maintenant nous sommes libres, soyez heureuses!

Et à l’autre extrémité de la chambre, il y avait un cadavre tordu, les yeux sanglants à peu près sortis de la tête, les bras et les jambes qui, déjà dans la mort, semblaient encore dans la convulsion, une bouche crispée, un front livide: la dureté était encore là. Il avait l’air de maudire. Le cadavre semblait déjà vieux en tant que cadavre, et la pourriture, semblable à un avare qui voit enfin rentrer son argent, avait l’air de lui dire:--Je suis pressée, embrassons-nous! Il y a longtemps que je t’attendais!

DEUX ÉTRANGERS

--Comment va le docteur ce matin?

--La nuit n’a pas été bonne.

--Lui qui guérit si bien les autres, il ne peut donc pas se guérir lui-même?

--Ah! ne m’en parlez pas. Nous sommes au désespoir. Mourir à trente-cinq ans! un homme si bon et si savant!

--Mourir dites-vous? Il va mourir?

--Mais, Monsieur, s’il continue à ne pas manger, la chose est certaine; il va mourir.

--Et vous ne pouvez pas le faire manger?

--Si je le pouvais! si nous le pouvions! si quelqu’un le pouvait! Tous les premiers médecins de Paris se sont réunis ici hier matin. Ils ont causé deux heures. Mais que voulez-vous? Comment faire vivre un homme qui est dans l’impossibilité complète de manger?

Ce dialogue se tenait à la porte de William, illustre et grand docteur en médecine qui mourait d’un mal inconnu.

Un de ses amis interrogeait le domestique du médecin, et n’en pouvait tirer que la réponse ordinaire:

--Le docteur ne mange pas.

Depuis longtemps William avait perdu l’appétit.

--Je ne trouve plus de goût à ce que je mange, disait-il quelquefois.

Néanmoins, ce mal demeurait dans des limites supportables. William mangeait peu et sans appétit, mais il mangeait assez pour vivre. Insensiblement, cet état devint plus grave; William tomba dans une tristesse extraordinaire. Rien dans le monde entier ne l’attirait plus; ses sentiments s’éteignaient un à un; lui, dont l’ardeur avait été proverbiale, il devenait indifférent. Indifférent! quelle parole! Sa passion pour la médecine était seule vivante dans la ruine de son âme et de son corps. Mais un jour vint où cette passion elle-même baissa. Alors tous dirent: William est perdu!

Les médecins, ses amis, vinrent lui soumettre des cas difficiles, le consulter sur des choses intéressantes, lui poser des problèmes que seul il pouvait résoudre. William répondit d’un air distrait.

On le mit sur la voie d’une grande découverte. Lui dont ce mot seul, découverte, suffisait pour allumer le regard, lui, William ne répondit pas et s’étendit sur un canapé.

Cependant il cessait de visiter ses malades, les recommandait à ses confrères avec l’air négligent d’un homme malheureux qui s’acquitte par devoir d’une commission. La tristesse devint immense en lui et autour de lui.

--Qu’as-tu? lui dit Robert, son meilleur ami.

--Justement, je n’ai rien, répondit William. Ne me demande pas ce que j’ai; demande-moi ce que je n’ai pas. Il faut avoir, et je n’ai pas.

--Mais de quoi as-tu besoin?

--J’ai besoin de quelque chose; voilà tout!

--Mais enfin?

--Voilà le commencement et la fin: J’ai besoin de quelque chose.

--Tu n’as pas d’appétit?

--Je meurs de faim.

--Et pourquoi ne manges-tu pas?

--Parce que je n’ai pas la chose dont j’ai faim; cette chose-là me manque.

--Et quelle est-elle?

--Je ne sais pas.

On essayait chaque jour un mets nouveau. Jamais repas ne fut préparé avec le travail qu’exigeait chaque jour chaque repas de William, et chaque jour ce travail était également inutile. Il s’asseyait à table d’un air triste et comme par complaisance, goûtait du bout des lèvres ce repas concerté par tous les savants réunis, se levait presque furieux, s’enfermait et on ne le voyait plus. Enfin, le mal grandissait de semaine en semaine, la faiblesse était extrême; une fièvre lente survint, les nuits étaient agitées; les meilleurs amis n’étaient plus reçus; William ne voulait voir personne, et Robert en était réduit à avoir avec le domestique qui gardait la porte de son ami le dialogue que nous avons entendu au commencement de cette histoire.

Que faisait dans sa chambre William enfermé? Il écrivait. Je cite quelques passages.

Voici quelques pages d’un cahier qu’il tenait sous clef.

MÉMOIRES DU DOCTEUR WILLIAM

Je suis seul, bien seul. La porte est fermée, le verrou tiré. Je viens de regarder sous mon lit, sous mes meubles. Il n’y a personne ici, je suis parfaitement seul. Je peux me raconter à moi-même ma folie. Personne n’entendra, personne ne doit entendre, car personne ne comprendrait.

Je vais mourir. Quand l’heure approchera, je brûlerai ce papier. Je me soulage en me parlant, car l’homme a besoin de dire. Mais je garde mon secret, et je suis seul, seul, seul au monde à le savoir.

J’aurais pu être heureux comme un autre homme. J’aurais pu regarder le jour, les jardins, sentir le parfum des fleurs; j’aurais même pu être utile.

Il est fâcheux, il est fâcheux que cela soit arrivé. Cela? Quoi donc? Qu’est-il arrivé? Je ne sais si je pourrai me le raconter à moi-même. Ai-je assez de confiance en moi pour me dire cette chose?

O Dieu! j’ai été un enfant. Pauvre jardin où je jouais à douze ans! Pauvre jardin! Était-ce moi qu’on appelait William alors? Était-ce moi qui étais heureux quand je voyais s’ouvrir une fleur, moi qui m’attristais quand je me disais, à la fin du mois de mai: les lilas sont déjà passés? Était-ce moi qui regardais le ciel avec inquiétude, me demandant si le temps serait favorable aux graines que j’avais confiées en chantant à la terre féconde et généreuse? O mon Dieu! était-ce moi?

Était-ce moi qui jouais, moi qui travaillais? Était-ce moi, cet enfant gai, libre, léger, joyeux, blond, riant, au regard ouvert, qui sautait au cou de sa mère? O mon Dieu! était-ce moi? Est-ce moi qui ai pleuré, à six ans, la mort d’un moineau? J’essayais de le faire tenir debout sur ses pattes raidies, et chaque fois que retombait la pauvre petite bête, j’éclatais en sanglots. Comme j’étais heureux! Comment donc faire à présent pour pleurer?

Qu’ai-je fait, Seigneur, pour n’avoir plus le droit de pleurer, pour être condamné à ne pas pleurer? Ah! grand homme que je suis! quelle atroce ironie! On dit que je suis un grand homme! J’entends parler de mon génie! Je suis un médecin du premier ordre; je suis un savant, et il y a des hommes qui me portent envie. Ah! si j’étais méchant, et si j’avais le pouvoir de changer avec mes envieux, de leur passer ma science avec ses résultats, et de prendre à un paysan le plaisir qu’il a quand il mange son pain noir après avoir fait son ouvrage!

Son pain? son ouvrage?

Je n’aurais pas dû écrire ces mots-là, moi qui n’ai plus le droit de les prononcer. Son pain? son ouvrage? O pauvre enfant que je suis! Il y a donc des êtres assez heureux pour faire leur ouvrage et pour manger leur pain? Son pain! son ouvrage! O mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, qui êtes invoqué dans les psaumes que chantent ceux qui peuvent chanter; Seigneur, Dieu du roi David, faites que j’aime un jour mon pain et mon ouvrage!

Je m’étais pourtant promis de raconter mon histoire. On dirait que j’ai peur de me trahir en me la disant à moi-même, et que je recule le moment, comme si c’était un moment terrible.

Si ce papier tombait entre les mains d’un homme, cet homme me ferait des questions. Il m’interrogerait sur ma folie, comme moi-même autrefois j’ai interrogé des fous. Il faudrait lui dire si j’étais endormi ou éveillé, quand la chose est advenue. Il faudrait lui dire... mais qu’importe? je n’ai pas de confidents. Je n’ai de compte à rendre à personne. Je vais dire ce que j’ai senti, comme je l’ai senti, sans rien analyser.

Voici le fait. Je l’ai vu, ou, du moins, j’ai cru le voir. Je ne sais ni son nom ni son âge. Mais je l’ai vu. Qui donc? Lui! lui, vous dis-je! Il s’appelle lui dans mon âme.

Je ne sais ni à quel moment ni combien de temps je l’ai vu.

Je devais avoir environ vingt-cinq ans.

Depuis longtemps je désirais. Je désirais, sans savoir quoi. Mais enfin, je désirais. Depuis longtemps ce qui m’entourait m’était devenu insuffisant. Les personnes et les choses avaient perdu, à mes yeux, leur beauté. Je désirais une beauté supérieure aux beautés connues.

Un jour, je m’abandonnais à ce désir vague, et je regardais couler l’eau de la rivière. Ce fut là, si je ne me trompe, qu’il m’apparut. Ce fut lui qui vint à moi.

--Mon enfant, me dit-il, tu es mon enfant, toi.

Il y a douze ans que j’ai entendu cette parole.

Elle retentit encore au fond de moi: elle me brûle et me glace les os.

--Mon enfant! tu es mon enfant, toi!

Voilà quel fut son premier mot.

Je compris. Aussi je ne lui demandai pas son nom. Je ne lui demandai ni d’où il venait, ni où il allait.

Je me dis intérieurement: c’est lui, c’est lui que j’attends.

Et lui, comme s’il avait lu dans mon âme, répondit tout haut à ma pensée.

--Oui, c’est moi.

Quelle voix!

Je lui dis alors ce que je venais de me dire à moi-même.

--C’est bien vous, n’est-ce pas, vous que j’attends?

--Je t’ai déjà répondu, me dit-il; ne me fais pas parler inutilement, car mes paroles sont précieuses. Il faut aussi, dans ton intérêt, qu’elles soient rares, car elles coûtent très cher. Je fais payer ce que je dis.

--Veux-tu la science? dit-il, après un silence.

--Oui, répondis-je.

--Suivez-moi, me dit-il alors, et sa voix était changée. Elle était devenue plus grave et presque effrayante.

Il me conduisit dans un jardin où jamais je n’avais pénétré. Il marchait sans bruit, les feuilles mortes qui jonchaient la terre craquaient sous mes pas, et ne craquaient pas sous les siens. Le jardin traversé, il me conduisit dans une maison qui devait être la sienne. En franchissant le seuil de cette maison singulière, je sentis à ma joie et à ma terreur que j’entrais chez lui.

L’obscurité était profonde: il donna un coup sur je ne sais quel objet, et je le vis tenant à la main une lumière éclatante.

Puis il me conduisit par un long corridor dans la chambre où il devait me parler. Dans ce corridor, je me rappelle très bien que je le suivais à distance, évitant de le toucher. Je ne voulais même pas frôler ses vêtements.

Il me regarda en souriant, devinant ma pensée.

--Bien, bien, dit-il. Tu ne serais pas digne de moi, si tu n’avais pas peur de moi.

Il ouvrit devant moi la porte de la chambre; je tremblais d’entrer.

Heureusement j’écris pour moi seul, ce qui me dispense de décrire la chambre. Tout ce que je puis dire c’est qu’il y était. Cette chambre le contenait; je ne sais pas d’elle autre chose.

--A présent, lui dis-je, parlez. Vous savez que la terre ne me suffit pas. Allez-vous me montrer quelque chose de la grandeur de Dieu?

Après un long silence, il prit la parole. Combien de temps parla-t-il? je ne sais. Je ne me rappelle pas un seul mot de son discours et quand je me rappellerais tout, je ne dirais rien encore, je ne répéterais rien de ses paroles ni aux autres ni à moi-même. Tout ce que je sais, c’est qu’elles ne sonnaient pas comme les paroles humaines; je sais très bien qu’il parlait de Dieu, mais je sais aussi qu’en l’écoutant je m’attachais à lui et non à Dieu. Je sais aussi que j’avais peur, et, sentant vaguement que les choses divines sont calmantes, alors même qu’elles déclarent la guerre, j’avais peur d’avoir peur. Ma terreur s’augmentait d’elle-même. Je ne sais pas en quelle compagnie j’étais.

A la fin il sonna, on apporta un pain qu’il coupa en deux. Il prit une moitié de ce pain et me donna l’autre. Je sentis à la fois en cet instant un plaisir indicible et un malaise profond.

Je sentis à la fois une défaillance agréable et une inquiétude glacée. Je sentis ce malaise que donnent les choses surhumaines, quand elles ne sont pas divines, ce malaise sans nom qui ressemble à une avance que vous ferait le désespoir.

Je mangeai, et pendant que je mangeais, il me regarda avec une espèce de compassion, comme s’il eût dit:

--Pauvre enfant, désormais tu ne retrouveras plus de goût à ce que tu mangeras.

Pauvre éloquence humaine! pauvre amour-propre humain! pauvres gens de la littérature! si vous aviez entendu ce que j’ai entendu!

Après avoir été inondé de ce feu étrange, pourquoi ne suis-je pas mort, puisque j’étais devenu incapable d’admiration, puisque l’idéal pour moi avait dépassé l’idéal des autres, et n’était plus à la portée de nos mains?

Si devant un homme habitué à la lumière tempérée de nos chambres s’ouvrait une fenêtre par où l’échappée de vue fût incroyable, le paysage rayonnant, le jour tout autre qu’à l’ordinaire; si, de là, se découvrait un horizon immense, un horizon que personne n’eût jamais soupçonné; il dirait: Je suis bien petit, et je ne le savais pas. Mais si la fenêtre allait se refermer impitoyablement (et pour la refermer il ne faudrait qu’un peu de vent), la nuit de cet homme serait plus noire que celle des autres, et ceux qui n’auraient pas regardé par cette fenêtre ne sauraient pas pourquoi cet homme se tourne et se retourne sur son lit.

Horizon d’un instant, pourquoi t’ouvrir ou pourquoi te fermer? O tentateur! comme je te regrette en te maudissant! Beauté! beauté! beauté! pourquoi me poursuivre! Ange de vie ou ange de mort, céleste ou fatal amour, ô mon destin! pourquoi as-tu apparu, ou pourquoi as-tu disparu? Pourquoi as-tu disparu, en disant: Tu ne trouveras plus de goût à ce que tu mangeras.

Je sentis, sans le comprendre, la vérité de cette parole terrible. Devant mes yeux passa, en un instant, toute la vie humaine.

Parents, amis, travaux, plaisirs, devoirs, je sentis que tout, après l’heure que je venais de passer, me semblerait indifférent.

Je sentis que les paroles humaines seraient ridicules pour moi, après celle que je venais d’entendre.

Je sentis que le pain de l’homme, ce pain qui est fait avec le blé et le travail, serait insipide pour moi, après le pain que je venais de manger.

Je sentis en même temps un déchirement au fond de moi, comme si toutes choses m’abandonnaient, comme si je restais seul, à la fois loin des créatures et loin de Dieu. Je sentis la caresse du désespoir qui me passait doucement sa main froide sur le front pour m’isoler.

Quand Dieu sépare un homme des autres hommes pour l’attirer à lui, il en résulte, chez cet homme, le calme et le dévouement.

Mais la séparation que je venais de subir produisit chez moi le trouble et l’égoïsme.

Et depuis ce temps-là, rien ne me va plus, ni le printemps, ni les choses, ni les hommes, ni le travail, ni la vie, ni la mort.

Ceux qui entendraient ce mot, que personne ne doit entendre, n’imagineraient pas tout ce qu’il signifie: car ils l’entendraient en une seconde, ils ne subiraient pas en détail jour par jour, heure par heure, la condamnation que j’ai subie, la condamnation de ne rien aimer.

Je l’ai portée longtemps: la voilà qui devient trop lourde, et je meurs.

Je meurs, comme j’ai vécu depuis dix ans, sans avoir seulement une larme à donner, ni aux autres ni à moi. Mes os sont desséchés.

Les paroles qu’on prononce, celles qu’on lit dans les livres, les consolations usitées entre les hommes, ne sont pas à mon usage; car toutes s’adressent à des vivants, et moi, je suis mort.

J’ai perdu le sens de la vie, et je suis condamné à agir sans sentir le goût des actions, à manger sans sentir le goût du pain, à serrer la main de mes amis, sans donner ni recevoir la chaleur, à parler sans ardeur, à écouter sans intérêt, à me trouver seul, où que je sois, à ne plus pouvoir dire à qui que ce soit ni: Mon père, ni: Mon frère.

Dieu seul, j’en suis sûr, pourrait combler l’abîme où je m’engloutis. Mais je ne sais pas la route qui mène à lui, s’il y en a une. Je ne sais comment crier, pour me faire entendre. Dieu est le Dieu des autres! je ne m’aperçois pas qu’il soit le mien. De quel côté se tourner pour trouver Celui qui est grand, sans être fatal, assez grand pour combler, assez bon pour sauver?

On dit que les condamnés embrassaient les autels et devenaient inviolables. De quelque nom qu’on vous nomme, Être inconnu que je voudrais aimer, dites où sont vos autels, afin que je trouve un asile contre moi-même, afin que je me sauve de moi-même, afin que le ciel me soit rendu avec les larmes, afin que je me jette en pleurant aux pieds du Dieu immense, aux pieds du Dieu retrouvé! O grandeur! ô grandeur! si je savais qui vous êtes, si je savais, Seigneur Dieu, comment fléchir Votre Majesté, si je savais sur quelle poussière baiser la trace des roues de votre char, ah! comme je rirais et comme je pleurerais, et comme je bondirais, et comme je défierais du haut de mon triomphe le désespoir et l’ennui! O tremblant cœur humain que je porte en moi, comme tu t’apaiserais, et comme tu battrais, et comme...

William écrivait cette ligne quand on frappa violemment à sa porte. Il eut un accès de colère. Qui donc, malgré la défense, osait le déranger? Il ne répondait pas. La porte s’ébranla sous un effort vigoureux, et William vit apparaître un prêtre dont les pieds étaient nus, la robe percée et la barbe très négligée.

--A genoux! dit-il à William.

· · ·

William s’agenouilla.

--Mon fils, dit le prêtre, je vais vous conduire chez un malade que vous seul pouvez guérir. Je ne vous demande pas si vous voulez me suivre. Je vous ordonne de me suivre.

William mit son chapeau.

--Je suis prêt, dit-il.

--Alors attendez, reprit le prêtre, et causons. Celui que vous allez guérir ne souffre pas tant que vous.

Vous vous trouvez trop misérable pour faire quoi que ce soit, et cependant rien ne vous paraît assez grand pour vous. Toutes choses vous paraissent au-dessous de vos désirs, et au-dessus de votre puissance. Écoutez-moi: celui auquel vous pensez en ce moment vous a laissé la science, sans vous laisser la lumière. Or la science sans la lumière, mon fils, c’est le désespoir.

--Comment savez-vous à qui je pense?

--Taisez-vous, reprit-il vivement. Pas de curiosité. Je suis ici pour vous guérir, et non pas pour vous amuser. Voulez-vous plonger dans les splendides abîmes de la lumière insondable? Voulez-vous un pain de lumière pour vous nourrir? Un manteau de lumière pour vous couvrir? Le voulez-vous?

--Oui, dit William. C’est singulier, pensait-il, celui-ci a quelque ressemblance avec l’autre; seulement je n’ai pas peur.

--Ce pain et ce manteau, mon fils, reprit-il encore, c’est l’obéissance. Baisez trois fois la terre avant de lire la parole que vous allez lire.

William baisa trois fois la terre.

Le prêtre alors tira de sa poche un livre, et présenta cette ligne à William:

Per viscera misericordiæ Domini, in quibus visitavit nos Oriens ex alto.

Quand vous aurez faim et soif d’obéissance, dit-il après un long silence, le pain vous paraîtra bon.

Prenant alors les mains brûlantes de William, il les serra dans ses deux mains et, couvrant le malade d’un regard ardent, calme et souverain, il lui dit:

--A une âme comme la vôtre, blessée et altérée, faible et embrasée, misérable et dévorante, je ne dirai pas: résignez-vous, je dirai: réjouissez-vous. Je ne dirai pas: résignez-vous en regardant le charme de tel objet ou l’intérêt de tel acte isolé; je n’essayerai d’aucun palliatif, je n’essayerai pas de vous distraire pour vous préparer. Non. J’irai droit à votre âme et je lui ordonnerai la joie, et je demanderai pour vous, au Dieu qui a obéi, la gloire et la joie d’obéir. Je comprends très bien que rien ne vous suffise. Honneur à l’insatiable! Nous ne sommes pas ici pour nous contenter de peu. L’Infini ne veut pas qu’on se contente sans lui. Ni le ciel, ni la terre, ni les fleurs, ni les hommes ne remplissent en vous l’abîme béant qui demande: Mon enfant, embrassez-moi! Et, au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, au nom du Consolateur, écoutez le secret, désormais votre conversation sera dans les cieux, désormais vous marcherez tête haute, portant Dieu en vous et contenant le Verbe. Désormais tous vos actes, tous (je n’excepte rien), seront ruisselants du sang de Dieu. Tout, tout, et mes lèvres qui vous parlent, et vos yeux qui m’écoutent, et votre tête qui pensera, et votre cœur qui battra, et votre main qui agira, et le pain que vous mangerez, et les cris que vous pousserez vers Celui qui entend tout, et les soupirs et les larmes (car j’entends que vous pleuriez), et tout ce que je nomme et tout ce que je ne nomme pas, tout ce que je sais, tout ce que je ne sais pas, tout ce qui est en vous, tout ce qui n’y est pas encore; tout ce que Dieu verra, et vos paroles et vos regards, ce qui est exprimable et ce qui est inexprimable, tout ira à la construction de la Jérusalem éternelle, à la formation du corps mystique du Christ. Cet autel, dressé au Dieu inconnu, que rencontra saint Paul sur le rivage où avait parlé Platon, puisque je le rencontre en vous, je vais dresser dans votre âme l’étendard qui jugera le monde! Vous avez voulu les hauteurs, les voici! Montez! montez! montez assez haut pour prononcer la parole que l’Aigle apocalyptique a entendu prononcer par la bouche des Trônes, pour prononcer cette parole: Amen! amen! Voilà le mot du secret. Par ce mot, s’ouvriront devant vous les portes de la Vie éternelle où vous allez faire votre entrée triomphante!

--Maintenant, mangez, dit le prêtre à William.

Le jeune homme jeta sur le vieillard un regard suppliant et craintif. Son œil bleu et pur était plein de larmes. William tremblait et se sentait rassuré.

--Mon père, dit-il à voix basse, suis-je guéri? suis-je sauvé?

--Oui, mon fils, répondit-il, vous l’êtes ou au moins vous le serez. Si Dieu ne se découvre pas aujourd’hui tout à fait et pour toujours, il se prépare, attendez-le. La route est longue devant vous, longue et superbe. Soyez fidèle.

Le moine tira un pain de sa poche, fit le signe de la croix, le bénit, et en posa la moitié dans la main tremblante de William, dont les doigts glacés n’avaient pas la force de serrer et de tenir.

--Du courage, mon fils, dit le vieillard; celui qui vous a perdu vous a dit: Tu ne serais pas digne de moi, si tu n’avais pas peur de moi. Celui qui m’envoie pour vous sauver, vous dit: Tu ne serais pas digne de moi, si tu n’avais pas confiance en moi.

Vous n’osez pas manger, je le vois. Essayez donc.

William porta le pain à ses lèvres et sauta au cou du vieillard avec un cri de joie.

--Maintenant, dit le prêtre, pensez aux autres. Si de mauvaises heures sonnent encore, songez qu’un des remèdes sera de penser aux autres. Je suis venu vous chercher. Quelqu’un vous attend. Autant que possible, mon ami, ne faites jamais attendre.

William fit atteler. Le vieillard monta en voiture avec la gaucherie de quelqu’un qui ne monte jamais en voiture.

Il donna au cocher une adresse. Les chevaux partirent, les deux voyageurs restèrent dans un silence profond. Le Prêtre prit son bréviaire. William sentait que cet homme était capable de faire des choses immenses, sans sortir de ses habitudes, avec la simplicité et la régularité d’un enfant qui a des heures fixées pour le travail, des heures fixées pour le repos, et qui ne perd pas un instant. La voiture s’arrêta.

Le Prêtre et William descendirent.

Une allée obscure, étroite, humide et froide les conduisit à un escalier de bois tournant en vis, et après avoir monté à tâtons cinq étages, ils arrivèrent enfin à une porte de bois vermoulu que le Prêtre ouvrit en la poussant du doigt. La chambre était basse, petite, malpropre, sans ordre et sans lumière. Une veilleuse prête à s’éteindre éclairait faiblement de sa lueur lugubre ce réduit obscur en plein jour.

Le malade était couché dans un petit lit de fer. Il avait la tête découverte; ses cheveux noirs tombaient à plat de chaque côté de son visage amaigri.

Sa pâleur était extrême. Sur son front grand et blanc, largement découvert, perlait une moiteur effrayante à voir. Ses mains décharnées étaient devenues presque transparentes et tombaient de chaque côté du lit. On eût pu le croire mort; mais de temps en temps un léger frisson, comme pour trahir la vie, parcourait son corps et contractait légèrement ses lèvres minces et ses paupières fermées.

Une garde-malade, grosse femme de soixante ans, était lourdement assise et à moitié endormie au pied du lit, sur une chaise, car elle n’avait pas trouvé, dans la chambre, un fauteuil. Quand les arrivants entrèrent, elle se leva, recula sa chaise jusqu’à la cheminée où bouillait à petit bruit quelque cafetière de tisane, et jugeant que pour le moment son malade était assez gardé, elle s’endormit tout à fait.

Au bruit que fit la porte en s’ouvrant sous le doigt du Prêtre, le malade ouvrit les yeux et se souleva légèrement. Tout ce qui restait de vie à cet homme s’était réfugié dans le regard. Au milieu de ce visage pâle s’ouvraient deux grands yeux noirs flamboyants, dont la prunelle tournoyante ne s’arrêtait jamais. Quelque chose de fixe comme un point blanc brillait dans cet œil toujours agité.

Un instant suffit à William pour s’habituer à l’obscurité, et il aperçut le grabat du malade. Leurs yeux se rencontrèrent, et avant que le Prêtre eût pu se rendre compte de ce qui se passait, William recula jusqu’à la muraille, et chercha machinalement une chaise sur laquelle il tomba évanoui.

Le malade se souleva.

--Jetez-lui de l’eau sur la tête, dit-il au Prêtre.

Le Prêtre fit ce qu’on lui disait, et, sentant William revenir à la vie:--C’était donc bien lui! dit-il, et regardant le malade:

--C’était donc bien vous? dit-il encore... Descendez, William, laissez-nous seuls un instant; s’il le faut, je vous appellerai.

William sortit.

A la porte, qu’il laissa entr’ouverte, se montra le visage rose, la tête ébouriffée d’un enfant blond, qui se glissa d’un air sournois jusqu’à la vieille femme endormie et se blottit dans les plis de son jupon d’un air moitié curieux, moitié effrayé.

--Grand’mère, grand’mère! dit-il à voix basse d’un ton suppliant; mais il ne put la réveiller. Il s’arrêta, regardant le malade avec terreur, et le Prêtre en souriant.

--Ainsi, c’était bien un homme! disait William en descendant l’escalier. Je n’avais pas rêvé. Maintenant non plus je ne rêve pas. Les voilà en présence, sous le regard de Celui qui voit tout. Suis-je vivant encore? O Dieu! pardonnez-nous à tous!

Le Prêtre et le malade restèrent en effet vis-à-vis l’un de l’autre.

--Monsieur, dit le Prêtre au malade, je suis à vous.

--De quel droit? répondit le malade. Ceux-là seuls sont à moi que j’ai choisis moi-même. Tenez, voilà l’enfant que j’avais choisi. Il m’abandonne comme les autres, parce qu’il faut que tout m’abandonne. Vous ai-je appelé? Les hommes qui m’ont laissé vivre seul, ne me permettront-ils pas de mourir seul? Qui vous dit d’être à moi?

--Jésus-Christ, répondit le Prêtre.

--Jésus-Christ? dit le mourant. Je veux bien vous le dire, puisque vous voilà. J’ai porté un défi à Dieu. Je savais que Jésus-Christ était pour aller à lui, la route des autres. Je n’ai pas voulu qu’il fût la mienne. Ne me dites pas que Jésus-Christ est Dieu, je le sais. Ne me dites pas que s’il est la voie, il est aussi le but, je le sais. Ne me dites rien, car je sais ce que vous me diriez. J’ai voulu le Père, et je n’ai pas voulu des moyens que le Fils a offerts aux autres hommes. Ne me dites pas non plus que je suis vaincu. Je le sais. Ne me dites rien. Je ne me conçois pas autrement que je ne suis. Faites comme William qui vient de s’en aller. Voilà l’enfant que j’avais choisi, ajouta-t-il après un silence.

--Voilà l’enfant à qui vous avez donné la mort, et par qui Dieu s’apprête à vous rendre la vie.

--La vie? dit le mourant avec un sourire effroyable.

--La vie, dit le Prêtre.

Il prit son crucifix, le posa sur la cheminée, et se prosterna profondément.

Ils étaient là tous deux immobiles comme deux morts, l’un dans sa prière, l’autre dans son blasphème. La veilleuse jeta, comme au moment de mourir, une clarté un peu plus vive. La garde dormait, l’enfant, comme s’il eût fait trêve à sa vie propre, restait immobile et partageait le grand silence. On eût dit qu’il sentait, sans le comprendre, le combat qui se passait entre la vie et la mort.

Enfin, d’une voix douce, grave et pleine, le Prêtre récita les sept Psaumes de la pénitence. Quand il prononça ces mots: Rugïebam a gemitu cordis mei, le malade poussa comme un rugissement sourd qui ressemblait à la fois au râle de l’agonie et au cri du désespoir, et qui pourtant était moins lugubre que le silence glacé derrière lequel il s’abritait, comme pour en savourer à l’aise les approches, enfermé dans son isolement.

Les psaumes étaient terminés; les murs eux-mêmes avaient dû entendre ce De profundis et ce Miserere, mais le mourant n’avait pas paru les entendre. Aucun effort ne lui pouvait arracher ni une parole, ni un signe de vie. Sans le mouvement de son œil, à la fois effroyable et rassurant, il eût paru mort tout à fait.

Le Prêtre, penché sur le mourant, faisait pour lui arracher ou une parole, ou un regard, ou un mouvement intérieur et extérieur, ce qu’auprès d’une telle mort pouvait faire un tel homme.

A la fin, il se releva terrible à son tour.

--Cela ne sera pas, dit-il, Seigneur! Cela ne sera pas! Où est William? Va le chercher, dit-il au petit enfant, descends et remonte.

William et l’enfant remontèrent.

William examina le malade:--Il est absolument perdu, dit-il au Prêtre en le prenant à l’écart.

--Je le sais, dit-il.

Puis il saisit par la main William et lui dit:

--J’ai souvent vu la haine; je ne l’ai jamais vue telle que je la vois en vous. Vous allez dire qu’elle fait un avec vous, que vous ne concevez pas même par la pensée la possibilité lointaine du pardon, qu’avant de vous arracher la haine, je vous arracherais l’âme, que la pièce viendrait avec le morceau; taisez-vous! et dites le Pater.

Avant de prononcer ces mots: «Pardonnez-nous comme nous pardonnons,» visitez le dernier fond de votre âme, et ne dites cette parole que si vous pouvez, en face du ciel et de la terre, la prononcer sans peur.

Savez-vous quels sont, dans le monde invisible, les échos du pardon! Donnez un pardon, William, pour que Dieu en fasse ce qu’il voudra, et priez, comme si vous-même alliez quitter ce monde, pour l’étranger qui va mourir. Descendez en vous assez profondément pour découvrir le lieu du pardon; vous aurez trouvé le lieu de la prière.

Il y a des instants si suprêmes qu’en face d’eux l’homme ne se reconnaît plus. Habitué à glisser sur la surface de la vie, il ne se reconnaît plus quand il est jeté au cœur de la vie. Rien au monde ne nous semblerait si fantastique que l’apparition de la réalité, ordinairement invisible, et tout à coup aperçue! William était dans un de ces instants. La clarté soudaine des choses troublait sa vue.

Le silence augmentait. La petite chambre, où combattaient le ciel, la terre et l’enfer, semblait vide. Car on n’entendait aucun bruit, si ce n’est le bruit réguler de l’eau bouillante, et on se voyait à peine. Les respirations ne s’entendaient pas, et comme un mouvement trop rapide pour être saisi, à force d’être intense, la vie semblait avoir disparu. Le personnage principal du drame avait absolument l’air d’un cadavre, et pourtant, sans aucune preuve extérieure, chacun sentait dans ce mourant une activité inexprimable.

Le Prêtre promenait, de William au malade et du malade à William, ses regards ardents et calmes; car même alors, il était calme, et la force contenue dans ce calme agrandissait encore l’émotion, en prouvant à tous au Nom de quelle puissance il agissait.

Auprès de William, il avait senti qu’il fallait parler; auprès de l’étranger, il sentit qu’il fallait se taire. L’ardeur de sauver ces deux hommes, l’amour qu’il avait pour leur avenir humain et pour leur avenir éternel n’occupaient pas son âme tout entière. Il sentait qu’il n’avait pas seulement affaire à deux individus, mais que ces deux grands individus, représentants de l’humanité déchue, pouvaient devenir les représentants de l’humanité rachetée. Il contemplait en eux les faiblesses, les douleurs, les aspirations de ce tremblant cœur humain qu’il connaissait depuis longtemps, mais qu’il n’avait vu nulle part si plein de désirs et si plein d’accablements.

L’homme ignore ce qui peut se passer en lui, à l’instant où certaines choses qu’il a en puissance viennent en acte. Plongeant au fond de lui-même, le Prêtre y saisit subitement d’une main sûre toutes les forces qu’il avait ramassées et préparées depuis longtemps, et les présentant ensemble à Celui qui voit tout, il resta sans parole, comme s’il eût été vide, et dit enfin:

--Seigneur, je ne vois, ni ne sais, ni ne puis. Mais ayez pitié de ces deux hommes entre qui vous m’avez placé: car vous êtes leur Dieu et ils sont vos créatures. La terre est trop petite pour eux: ne les repoussez pas de vous; ne les éloignez pas de la fête éternelle, car vraiment ils ont besoin de joie, et la joie est un de vos dons. Ils ont épuisé les choses de ce monde; ils étouffent; ils ont besoin de franchir les bornes de notre atmosphère. O Dieu de délivrance, qu’ils saisissent enfin de leurs mains vivifiées la jeunesse et la résurrection. J’attends, Seigneur, j’attends: faites, faites. Amen aux explosions de la lumière qui va venir. Ne la ménagez pas, Seigneur; faites-la couler sur nos fronts, sous nos pas; car on ne sait où poser le pied, nous sommes encombrés de ténèbres. Amen aux splendeurs matinales de l’horizon qui s’allume, et que ces deux âmes soient délivrées! Faites éclater votre voix qui soulage en parlant! Esprit de paix, Esprit de joie, ô langues de feu, douces et dévorantes, souffle qui enflammes et qui rafraîchis, sérénité translumineuse, vivifiante, embrasante, devant laquelle meurt ma parole, j’ai prié, et j’attends. Du fond de l’abîme, Dieu de gloire, je vous parle pour eux dans toute la faiblesse, dans toute la terreur, dans toute l’impuissance, dans toute la solennité dont mon âme est capable. O lumière adorée, pour leur apprendre à dire: Amen! ravissez-les jusqu’aux régions de la joie et de la foudre. Qu’ils disent Amen de plus près, Amen sur la montagne, Amen dans leur langue, dans la langue de leur patrie, dans la langue dont l’harmonie fait oublier, se souvenir, se reconnaître et pleurer! Que leur Amen éclate enfin dans les cieux.

William pleurait déjà; l’étranger, pas encore. Une contraction nouvelle agitait sa figure mourante. Les teintes qui terminent l’agonie commençaient à paraître, et cependant le regard du Prêtre s’éclairait, comme si, mêlées à ces teintes lugubres, il eût aperçu d’invisibles clartés.

--Mon père, dit William, voilà la mort.

--Mon fils, dit le prêtre, voilà la vie.

La garde dormait toujours; l’enfant était toujours là, il promenait autour de lui son regard bleu et pur, effrayé, et ne comprenant pas.

Le Prêtre alla vers lui, le prit par la main, le fit agenouiller au dos du lit, derrière la tête du malade, qui ne pouvait pas l’apercevoir, et lui dit tout bas: Fais ta prière. Puis, parlant en lui-même:--Cela presse, dit-il, mon Dieu! puis, parlant à celui qui mourait:--Vous rappelez-vous, dit-il, que vous ne vous êtes pas créé vous-même!

Le petit enfant disait l’Ave Maria pendant que le Prêtre faisait cette question très simple, et la figure du mourant, cette figure de cadavre glacé, s’éclaira tout à coup d’un sourire tel qu’en voient rarement les habitants de la terre.

Se levant sur son séant:

--Il est Celui qui Est, dit-il. J’avais oublié que je n’étais pas l’Être.

Puis sa voix s’adoucit; sur son front solennel passa une lueur douce; sa figure devint jeune, candide, enfantine; son regard plus naïf, plus caressant que celui de l’enfant qui priait au pied du lit, et tendant les bras.

--Pardon, dit-il, William, pardon!

William se jeta dans les bras qui l’attendaient, et quand il put essayer de parler:

--Nous allons donc vivre ensemble! balbutia-t-il.

--Oui, dit l’étranger, mais non comme tu l’entends. Je vais quitter, Dieu aidant, ce rivage désolé où tu vas rester encore. Aussi faut-il d’abord que je parle au Prêtre; va et reviens bientôt me dire adieu.

Et, se tournant vers le Prêtre:

--Mon père, dit-il, c’est moi qui suis à vous. J’ai faim et soif d’être petit enfant; dites, que faut-il faire?

Quelques heures plus tard, les mêmes hommes se trouvaient réunis dans la même chambre. L’étranger mourait et consolait William de sa mort. Étendu sur ce grabat, et plus visiblement près de sa dernière minute, il avait l’air d’un triomphateur et parlait de sa naissance.

--Écoute, William, dit-il en prenant les mains du jeune homme, écoute bien. Tu feras ce que je n’ai pas fait. Adieu, mon bien-aimé, oublie ce que j’ai été, et souviens-toi de ce que tu dois être. La science et l’art attendent quelqu’un et c’est toi qu’ils attendent. Vois ce petit enfant, William, vois cette boucle de cheveux blonds qui tombe sur cette petite épaule. Je remets entre tes mains cette majesté trois fois sainte. N’oublie jamais que cette petite bouche rose a dit un Ave Maria pour le pauvre pécheur. Je lui parlerai, à lui, le dernier. Je lui dirai adieu à lui, le dernier, je l’embrasserai le dernier parce que c’est un enfant.

Sa figure changea et resplendit tout à coup d’une majesté incompréhensible.

--Il y a donc sur terre une montagne, s’écria-t-il, en retrouvant la voix, une montagne que Jésus-Christ a montée, et qui s’appelait le Calvaire!

--William, ouvre ce tiroir et donne-moi l’Évangile.

William obéit.

Le malade cherchait à lire et ne pouvait pas. Après de longs efforts:--Approche aussi la lampe, William. Tiens, voilà l’homme, ajouta-t-il en souriant. J’aurais pu faire toute la nuit d’inutiles efforts pour lire l’Évangile, et oublier d’approcher la lampe.

Et il lut:

«Je suis la Voie, et la Vérité et la Vie».

--Oui, dit-il, cela est ainsi. Jésus-Christ a pu dire sans effort: Je suis la Vérité, car Il est Elle, en effet. La Vérité! qui suis-je pour prononcer seulement son nom! Je me sens écrasé. Suprême élévation, suprême misère! J’ai peur de moi, j’ai peur de moi en face d’elle, parce que j’ai un front qui plisse, et que la Vérité ne plisse pas. Elle est immuable! Immutabilité! mot incompris des hommes!

Ah! ce sera un beau jour que celui où je mourrai! Un beau jour! Mais c’est aujourd’hui! Mais c’est tout à l’heure, et moi qui ne songeais plus que c’était tout à l’heure! Embrasse-moi, William, et chante au lieu de pleurer! Si tu penses à moi, souviens-toi que je suis un misérable et secondaire individu, et pourtant chante ma naissance, car je vais naître. Penche-toi sur mon berceau. Tant que je n’ai pas aimé, tu n’as pas pu dormir; maintenant j’aime, dors et chante, Dieu te donnera ton oreiller.

Sa sublime figure, alternativement sévère et attendrie, semblait voyager, en un instant, de la terre au ciel.

--Vis dans la vérité, William, dit-il, et traite avec douceur ceux qui ne la connaissent pas. Pauvres gens, qui se trompent! Fais l’œuvre que je n’ai pas faite, l’agneau de l’Apocalypse te regardera de là-haut.

--Jésus-Christ! Jésus-Christ! s’écria-t-il. Songez-vous qu’il y a encore autour de nous quelque chose de l’air qu’il a respiré?

--Bénissez-moi encore, mon Père. Adieu, William; où est cette femme qui m’a gardé? Il faut que je lui dise adieu.

--Enfin, toi, dit-il au petit enfant, viens m’embrasser, et souviens-toi qu’il faut aimer le bon Dieu.

Puis il murmura:

--Notre Père qui êtes aux Cieux, que votre Nom soit sanctifié, que votre règne arrive...

La voix s’éteignit.

SIMPLE HISTOIRE

LE BONHEUR ET LE MALHEUR

Sur les hauteurs qui dominent la ville d’Hennebont, entre Vannes et Lorient, il y avait une fois, comme disent en ce pays ceux qui racontent des histoires, il y avait une fois une partie de plaisir. Deux familles s’étaient réunies pour s’amuser, et, chose merveilleuse! elles s’amusaient. Une bande de jeunes filles rieuses et légères voltigeait dans la campagne. Mais, comme il faut bien que quelque chose manque en ce monde, une des amies manquait à la fête, bien qu’elle y assistât. A la fois absente et présente, Mlle Exuline Romiguière restait assise à côté de sa mère, déjà vieille, non pour lui tenir compagnie, mais pour lui témoigner son chagrin. L’attitude de cette jeune fille révélait un découragement profond, une douleur incurable. On la sentait frappée à mort. Ses amies lui apportaient les fleurs les plus parfumées, inventaient pour elle des divertissements et l’excitaient à vivre. Mais Exuline souriait par complaisance, et retombait dans sa léthargie. Les rires de la bande joyeuse n’allaient pas jusqu’à son âme.

Mme Romiguière jetait sur sa fille des regards désolés. Un instant elle s’éloigna d’elle pour causer de sa douleur avec son amie, Mme Larey.

--Pauvre petite, disait la mère d’Exuline, de quel chagrin meurt-elle?

--Peut-être ne le sait-elle pas elle-même, répondit Mme Larey.

--Au fond de son âme, reprit Mme Romiguière, elle souffre peut-être d’un vide qu’elle ne m’avoue pas.

--Mon fils Adrien a demandé votre fille en mariage, l’avez-vous oublié?

--Non! et pourtant je suis heureuse comme si je l’apprenais, reprit avec un sourire plein de grâce et de tendresse la pauvre mère.

Le soir, toute la société se réunit chez Mme Romiguière. Cette famille, sans avoir les soucis de la richesse, qui oblige aux représentations du monde, n’avait pas non plus les soucis de la pauvreté. La maison était simple, mais charmante, le jardin, rempli de fleurs, la table assez grande pour donner place aux amis: toute la famille était unie, on s’aimait dans cette maison, et l’on était aimé de tous: celui qu’Exuline semblait préférer allait devenir son mari. Que lui manquait-il donc pour être heureuse?

Ces réflexions, Mme Romiguière les faisait chaque jour à sa fille, et les lui faisait faire par Mlle Marie Répel. Mlle Marie avait été riche et donnait actuellement des leçons de piano, au rabais, afin de ne pas mourir de faim; sa mère était morte en apprenant sa ruine. Son père, grand propriétaire autrefois, électeur influent et personnage distingué, l’une des notabilités du Morbihan, avait été réduit, par une spéculation où sa fortune avait péri tout entière, à devenir postillon de diligence; car c’était encore au temps heureux des diligences et, aux environs d’Auray, la voiture qu’il conduisait et qu’il savait mal conduire, avait versé et l’avait écrasé. Marie avait eu sous les yeux le cadavre mutilé de son père.

Cette jeune fille, déjà habituée et résolue à tout, avait demandé du travail et n’en avait pas trouvé. Ceux qui dînaient autrefois à la table de son père ne se souvenaient plus de son nom. Seule au monde, Marie avait appris ce que c’était que de rentrer le soir dans sa petite chambre sans avoir gagné son pain du lendemain.

Frappée d’admiration et de respect, Mme Romiguière fit de Marie l’amie d’Exuline.

--Mademoiselle, lui dit-elle, il me semble que vous devez savoir consoler; consolez ma fille, je vous prie.

Marie et Exuline se lièrent, et ce fut Marie qui tâcha de consoler Exuline.

Marie fit à Exuline un portrait charmant du bonheur dont elle aurait dû jouir. Elle lui représentait la bonté de sa mère, la bonté d’Adrien, qui l’avait demandée en mariage, la beauté de son avenir, la beauté de la nature.

--Crois-moi, répondait Exuline, personne plus que moi ne sentirait toutes ces choses, si j’étais heureuse. Ah! si j’étais heureuse, je serais bonne, affectueuse, je jouirais de ton amitié, je jouirais du soleil et des fleurs.

--Je jouirais de cette petite maison si jolie, je jouirais du dévouement d’Adrien! Mais, hélas! le soleil m’irrite, il se moque de moi, il me rappelle mon désespoir; ton amitié me fait regretter de ne pouvoir l’apprécier et en jouir. Adrien me rappelle, sans le savoir, que le bonheur n’est pas fait pour moi, et quant au jardin, quant aux fleurs, ne me parle jamais d’elles, Marie.

Là s’arrêtaient les épanchements d’Exuline, et la confidence suprême mourait sur ses lèvres.

--Que désires-tu? disait Marie; parle, nous sommes à ton service.

--Ah! Marie, tu ne sais pas ce que c’est que le malheur, toi! tiens, je voudrais être morte!

Les jours se passaient ainsi, et ni sa mère, ni Marie, ni Adrien n’avaient arraché à Exuline son terrible secret. On la voyait de plus en plus sombre. Les soins et les tendresses étaient perdus. Le matin, après une nuit agitée, sa mère l’embrassait et lui demandait de ses nouvelles. Exuline détournait la tête d’un air mourant.

--Ton mariage aura lieu dans huit jours, lui disait-elle, et Adrien est bien bon.

--Je ne sais pas, répondit Exuline, cela se peut.

Bientôt tout s’aggrava. Exuline avait une passion, et une passion de l’espèce la plus compromettante et la plus noire. Elle s’enfermait dans sa chambre, tirait la clef, sortait de là pâle, défaite, et on avait vu dans sa main tremblante, des billets d’une écriture inconnue.

Mme Romiguière appela Adrien.

--Je dois tout vous avouer, lui dit-elle, mon fils. Voici ce qui se passe: non seulement je ne veux rien vous cacher, ce qui serait un crime, mais je viens vous demander un service. Exuline est malade: si quelqu’un peut la guérir, c’est vous. Mais, avant de porter remède, il faut savoir quel est le mal. Il faut pour vous, pour elle, pour nous tous, qu’avant votre mariage, avant huit jours, vous sachiez le secret terrible qui compromettrait le bonheur et l’honneur de deux familles. Ce secret, mon fils, il faut que vous le découvriez. Je vais vous dire tout ce que je sais, afin que vous puissiez me dire ce que je ne sais pas.

--Comptez sur moi, madame, répondit Adrien; si je n’ai pas le bonheur de vous ramener ma femme, je vous promets au moins de vous ramener votre fille.

A partir de cet instant, Adrien mena une vie singulière et mystérieuse. On le vit le soir longer les murs de la maison d’Exuline, épiant quiconque approchait. Le plus suspect des passants, c’était le facteur. Quand il aperçut le collet rouge de ce digne fonctionnaire, Adrien sentit son cœur battre. Il se cacha derrière un buisson et aperçut Exuline. Elle allait au-devant du facteur! Ah! Dieu! voici l’instant! pensa le malheureux jeune homme. Exuline prit des mains du facteur plusieurs lettres, en mit une dans sa poche, et alla d’un air dégagé remettre les autres à sa mère, laquelle n’était pas loin. Aucun de ses mouvements n’échappa à Adrien qui suivit de loin la jeune fille. Exuline s’enferma dans sa chambre, et quand elle rentra dans le salon où sa famille était réunie, son regard froid et sec s’arrêta à peine sur Adrien.

Un imperceptible tremblement agitait le bout de ses doigts. D’amères réflexions traversèrent l’âme du jeune homme. Je l’épouse, pensait-il, je voudrais la rendre heureuse. Elle me sacrifie, et se sacrifie avec moi à je ne sais quel étranger, qui se moque d’elle, sans aucun doute.

Exuline, triste et froide, faisait de la tapisserie dans un coin du salon. Il fallut dévider un écheveau de soie. Exuline prit dans sa poche le papier nécessaire, et Adrien reconnut, avec la plus grande surprise, la lettre qu’elle venait de recevoir. Exuline le pria de tenir l’écheveau, et ce fut avec le plus grand calme qu’elle dévida la soie sur la terrible lettre.

Quelle profondeur de dissimulation! pensait Adrien; que d’habileté dans une enfant! Le plus sûr moyen de cacher une lettre, c’est de la montrer. Jamais les soupçons ne s’arrêtent sur un papier étalé à tous les regards. Oui, mais j’emporterai le peloton, ajouta-t-il intérieurement, en tremblant de son audace. Sa mère m’a chargé d’elle, et d’ailleurs ma tête s’en va; il faut que je prenne la lettre, que je la lise, avant de devenir fou.

La soirée fut terrible pour Adrien. Il ne perdait pas de vue la lettre fatale, et tremblait à chaque mouvement d’Exuline. Pendant ce temps, Marie cherchait le moyen de lui dire un mot, afin de l’interroger et de l’aider dans son entreprise. Adrien l’évitait, prenait ses avances pour des coquetteries, et un malentendu général donnait au salon de Mme Romiguière l’aspect d’une scène de comédie.

Quant à Adrien, il parlait des jeunes filles en général, de leur légèreté, de la vanité des sentiments qui n’osent pas se montrer au grand jour, du danger des correspondances secrètes, etc., etc., si bien que les jeunes filles lui demandèrent pourquoi il n’avait pas produit plus tôt un si joli talent de prédicateur. Exuline se moqua de lui cruellement. Adrien sortit furieux et navré; mais il emportait la lettre!

Il s’assit dans sa chambre, et dévida lentement cette soie qui contenait le secret d’Exuline et leur destinée à tous deux. Ma vie va se décider, disait-il tout haut. Il s’arrêtait, les larmes lui venant aux yeux, reprenait lentement son cruel travail, s’arrêtait encore, posait la main sur son cœur pour en contenir les battements, mesurait les minutes pendant lesquelles il aurait encore le bonheur d’ignorer, regrettait son audace, se désespérait d’avoir emporté la lettre! Enfin il tint dans ses mains tremblantes le papier; se recueillit un instant, appela son courage, ouvrit et lut:

«Mademoiselle,

«Je n’ai pu me procurer le muguet rose que vous paraissez désirer tant.

«Veuillez croire aux regrets sincères de votre dévoué serviteur.

«JEAN FORTIN,

«Horticulteur.»

Quand Adrien sortit de l’hébétement où nous plonge la surprise lorsqu’elle dépasse les limites connues, il prit sa cravache, attacha ses éperons, sonna son domestique, demanda son cheval, et partit à franc étrier sur la route de Vannes.

Cependant Exuline dormait; le lendemain matin, elle descendit dans le salon où elle trouva Marie.

--Je suis triste, lui dit Exuline, je suis navrée, désolée. Je succombe, ma chère Marie. Je voudrais être morte! A quoi suis-je bonne!...

A ce moment on entendit le galop furieux d’un cheval qui brûlait le pavé. Chacun courut à la grille, l’épouvante était générale: les événements sont rares à Hennebont. On crut qu’une estafette arrivait de Paris, annonçant une commotion sociale: on aperçut un cavalier couvert de poussière; son cheval s’abattit plutôt qu’il ne s’arrêta à la porte d’Exuline, qui recula effrayée.

--Voilà, voilà; je l’ai, prenez, prenez! cria le cavalier, qui sauta d’un bond au milieu de la chambre. Exuline! c’est Adrien qui vous l’apporte.

Et, en effet, Adrien tenait dans la main un énorme bouquet de muguets roses; il le posa, frémissant de joie, sur les genoux d’Exuline.

Et celle-ci, que fit-elle?

Poussa-t-elle un cri de joie?--Ah! vous ne connaissez pas le cœur humain!

Exuline repoussa Adrien et jeta à terre le bouquet en disant:

--Il est trop tard; je ne puis plus être heureuse, j’ai trop attendu. Pourquoi ne m’avez-vous pas apporté ce bouquet il y a un an? Pourquoi, malheureux, avoir prolongé mon agonie? C’était il y a deux ans qu’il eût fallu me donner du muguet rose, et encore, ajouta-t-elle en pleurant de rage, et encore je l’aurais voulu panaché!

Adrien garda un profond silence; il commençait à comprendre. Marie releva le muguet rose qu’Exuline avait lancé à terre, et le présenta au jeune homme qui lui dit:

--Mademoiselle Marie, je vous prie de garder ce bouquet.

Exuline eût consenti à épouser Adrien avant l’aventure du muguet rose; mais, après ce fait, elle refusa absolument. Adrien était guéri: il ne regretta que son cheval: le pauvre animal était mort du voyage.

Trois mois après, Exuline mourut de cette maladie que l’on nomme la consomption lente: quelques jours avant cette catastrophe, Marie avait reçu d’Adrien la lettre que voici:

«Mademoiselle,

«Je viens à vous parce que vous possédez le secret de la vie. Ce secret que j’ignorais l’an dernier, je l’ai un peu deviné en vous regardant.

«Vous avez supporté les malheurs qui vous ont frappée sans interruption et vous n’êtes pas désespérée.

«Mlle Exuline a été comblée de tous les bonheurs qui peuvent ou qui semblent charmer la vie: elle meurt de chagrin.

«La pauvre enfant a cru et l’on a cru avec elle que le muguet rose était arrivé trop tard, et que d’ailleurs il le lui aurait fallu panaché.

«Pour moi, je commence à comprendre.

«La folie humaine, sans changer de nature, a pris une forme plaisante pour m’éclairer.

«Les hommes croient désirer telle ou telle chose, comme un enfant malade demande à changer de lit.

«Je commence à comprendre que la maladie ne tient pas au lit, mais à l’homme.

«Alexandre, qu’on a appelé le Grand, a fait comme Mlle Exuline: son muguet rose a été l’empire du monde; il est allé le chercher dans l’Inde, puis il est mort disant qu’il le lui aurait fallu panaché.

«Que l’homme espère se satisfaire par la possession de tous les mondes créés, ou par la rencontre du muguet rose, la plaisanterie est la même, en vérité.

«L’ennui est au bout de toute chose, si Dieu ne s’en mêle pas.

«Vous, Mademoiselle, vous êtes plus ambitieuse qu’Alexandre; vous avez voulu faire descendre l’Infini en vous par l’acceptation sévère de la vie telle qu’elle est, et l’Infini est descendu.

«La vie, douce ou terrible, est toujours un poids quelconque, et nul ne peut la porter sans consentir à un sacrifice quelconque.

«Vous l’avez portée terrible. Exuline a refusé de la porter douce; parce que vous saviez, et parce qu’elle ne savait pas le sens du mot bonne volonté, qui est synonyme du mot bonheur.

«Voilà ce que vous m’avez dit, Mademoiselle, non en paroles, mais en actes. Si j’ai bien compris, je vous demande à partager, devant Dieu et devant les hommes, en vous épousant, votre bonheur.

«ADRIEN.»

Le mariage se fit peu de jours après.

LES DEUX MÉNAGES

CONTE

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