‹ Contes fantastiques Tome IIChapitre 22 sur 30 · Chapitre 2 Clara à Nathanaël.

Chapitre 2 Clara à Nathanaël.

Il est vrai que tu ne m’as pas écrit depuis longtemps, mais cependant je crois que tu me portes dans ton âme et dans tes pensées ; car tu songeais assurément à moi avec beaucoup de vivacité, lorsque, voulant envoyer ta dernière lettre à mon frère Lothaire, tu la souscrivis de mon nom. Je l’ouvris avec joie, et je ne m’aperçus de mon erreur qu’à ces mots : Ah ! mon bien-aimé Lothaire !– Alors, sans doute, j’aurais dû n’en pas lire davantage, et remettre la lettre à mon frère. – Tu m’as quelquefois reproché en riant que j’avais un esprit si paisible et si calme que si la maison s’écroulait, j’aurais encore la constance de remettre en place un rideau dérangé, avant que de m’enfuir ; cependant je pouvais à peine respirer, et tout semblait tourbillonner devant mes yeux. – Ah ! mon bien-aimé Nathanaël ! je tremblais et je brûlais d’apprendre par quelles infortunes ta vie avait été traversée ! Séparation éternelle, oubli, éloignement de toi, toutes ces pensées me frappaient comme autant de coups de poignard. – Je lus et je relus ! Ta peinture du repoussant Coppelius est affreuse. J’appris pour la première fois de quelle façon cruelle était mort ton excellent père. Mon frère, que je remis en possession de ce qui lui appartenait, essaya de me calmer, mais il ne put réussir. Ce Giuseppe Coppola était sans cesse sur mes pas, et je suis presque confuse d’avouer qu’il a troublé, par d’effroyables songes, mon sommeil toujours si profond et si tranquille. Mais bientôt, dès le lendemain déjà, tout s’était présenté à ma pensée sous une autre face. Ne sois donc point fâché contre moi, mon tendrement aimé Nathanaël, si Lothaire te dit qu’en dépit de tes funestes pressentiments au sujet de Coppelius, ma sérénité n’a pas été le moindrement altérée. Je te dirai sincèrement ma pensée. Toutes ces choses effrayantes que tu nous rapportes me semblent avoir pris naissance en toi-même : le monde extérieur et réel n’y a que peu de part. Le vieux Coppelius était sans doute peu attrayant ; mais, comme il haïssait les enfants, cela vous causa, à vous autres enfants, une véritable horreur pour lui. Le terrible Homme au Sable de la nourrice se rattacha tout naturellement, dans ton intelligence enfantine, au vieux Coppelius, qui, sans que tu puisses t’en rendre compte, est resté pour toi un fantôme de tes premiers ans. Ses entrevues nocturnes avec ton père n’avaient sans doute d’autre but que de faire des expériences alchimiques, ce qui affligeait ta mère, car il en coûtait vraisemblablement beaucoup d’argent ; et ces travaux, en remplissant son époux d’un espoir trompeur, devaient le détourner des soins de sa famille. Ton père a sans doute causé sa mort par sa propre imprudence, et Coppelius ne saurait en être accusé. Croirais-tu que j’ai demandé à notre vieux voisin l’apothicaire si, dans les essais chimiques, ces explosions instantanées pouvaient donner la mort ? Il m’a répondu affirmativement, en me décrivant longuement à sa manière comment la chose pouvait se faire, et en me citant un grand nombre de mots bizarres, dont je n’ai pu retenir un seul dans ma mémoire. – Maintenant tu vas te fâcher contre ta Clara. Tu diras : Il ne pénètre dans cette âme glacée nul de ces rayons mystérieux qui embrassent souvent l’homme de leurs ailes invisibles ; elle n’aperçoit que la surface bariolée du globe, et elle se réjouit comme un fol enfant à la vue des fruits dont l’écorce dorée cache un venin mortel.

Mon bien-aimé Nathanaël, ne penses-tu pas que le sentiment d’une puissance ennemie qui agit d’une manière funeste sur notre être, ne puisse pénétrer dans les âmes riantes et sereines ? – Pardonne, si moi, simple jeune fille, j’entreprends d’exprimer ce que j’éprouve à l’idée d’une semblable lutte. Peut-être ne trouverai-je pas les paroles propres à peindre mes sentiments, et riras-tu, non de mes pensées, mais de la gaucherie que je mettrai à les rendre. S’il est en effet une puissance occulte qui plonge ainsi traîtreusement en notre sein ses griffes ennemies, pour nous saisir et nous entraîner dans une route dangereuse que nous n’eussions pas suivie, s’il est une telle puissance, il faut qu’elle se plie à nos goûts et à nos convenances, car ce n’est qu’ainsi qu’elle obtiendra de nous quelque créance, et qu’elle gagnera dans notre cœur la place dont elle a besoin pour accomplir son ouvrage. Que nous ayons assez de fermeté, assez de courage pour reconnaître la route où doivent nous conduire notre vocation et nos penchants, pour la suivre d’un pas tranquille, notre ennemi intérieur périra dans les vains efforts qu’il fera pour nous faire illusion. Lothaire ajoute que la puissance ténébreuse, à laquelle nous nous donnons, crée souvent en nous des images si attrayantes, que nous produisons nous-mêmes le principe dévorant qui nous consume. C’est le fantôme de notre propre nous, dont l’influence agit sur notre âme, et nous plonge dans l’enfer ou nous ravit au ciel. – Je ne comprends pas bien les dernières paroles de Lothaire, et je pressens seulement ce qu’il pense ; et cependant il me semble que tout cela est rigoureusement vrai. Je t’en supplie, efface entièrement de ta pensée l’avocat Coppelius et le marchand de baromètres Giuseppe Coppola. Sois convaincu que ces figures étrangères n’ont aucune influence sur toi ; ta croyance en leur pouvoir peut seule les rendre puissantes. Si chaque ligne de ta lettre ne témoignait de l’exaltation profonde de ton esprit, si l’état de ton âme ne m’affligeait jusqu’au fond du cœur, en vérité, je pourrais plaisanter sur ton Homme au Sable et ton avocat chimiste. Sois libre, esprit faible ! sois libre ! – Je me suis promis de jouer auprès de toi le rôle d’ange gardien, et de bannir le hideux Coppola par un fou rire, s’il devait jamais revenir troubler tes rêves. Je ne redoute pas le moins du monde, lui et ses vilaines mains, et je ne souffrirai pas qu’il me gâte mes friandises, ni qu’il me jette du sable aux yeux.

À toujours, mon bien-aimé Nathanaël.

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