Chapitre 3 Nathanaël à Lothaire.
Je suis très fâché que Clara, par une erreur que ma négligence avait causée, il est vrai, ait brisé le cachet de la lettre que j’écrivais. Elle m’a adressé une épître remplie d’une philosophie profonde, par laquelle elle me démontre explicitement que Coppelius et Coppola n’existent que dans mon cerveau, et qu’ils sont des fantômes de monmoi qui s’évanouiront en poudre dès que je les reconnaîtrai pour tels. On ne se douterait jamais que l’esprit qui scintille de ses yeux clairs et touchants, comme une aimable émanation du printemps, soit aussi intelligent et qu’il puisse raisonner d’une façon aussi méthodique ! Elle s’appuie de ton autorité. Vous avez parlé de moi ensemble ! on lui fait sans doute un cours de logique pour qu’elle voie sainement les choses et qu’elle fasse des distinctions subtiles. – Renonce à cela ! je t’en prie. Au reste, il est certain que le mécanicien Giuseppe Coppola n’est pas l’avocat Coppelius. J’assiste à un cours chez un professeur de physique nouvellement arrivé dans cette ville, qui est d’origine italienne et qui porte le nom du célèbre naturaliste Spalanzani. Il connaît Coppola depuis de longues années, et d’ailleurs, il est facile de reconnaître à l’accent du mécanicien qu’il est véritablement Piémontais. Coppelius était un Allemand, bien qu’il n’en eût pas le caractère. Cependant, je ne suis pas entièrement tranquillisé. Tenez-moi toujours, vous deux, pour un sombre rêveur, mais je ne puis me débarrasser de l’impression que Coppola et son affreux visage ont produite sur moi. Je suis heureux qu’il ait quitté la ville, comme l’a dit Spalanzani. Ce professeur est un singulier personnage, un homme rond, aux pommettes saillantes, le nez pointu et les yeux perçants. Mais tu le connaîtras mieux que je ne pourrais te le peindre, en regardant le portrait de Cagliostro, gravé par Chodowiecki ; tel est Spalanzani. Dernièrement, en montant à son appartement, je m’aperçus qu’un rideau, qui est ordinairement tiré sur une porte de verre, était un peu écarté. J’ignore moi-même comme je vins à regarder à travers la glace. Une femme de la plus riche taille, magnifiquement vêtue, était assise dans la chambre, devant une petite table sur laquelle ses deux mains jointes étaient appuyées. Elle était vis-à-vis de la porte, et je pouvais contempler ainsi sa figure ravissante. Elle sembla ne pas m’apercevoir, et en général ses yeux paraissaient fixes, je dirai même qu’ils manquaient des rayons visuels ; c’était comme si elle eût dormi les yeux ouverts. Je me trouvai mal à l’aise, et je me hâtai de me glisser dans l’amphithéâtre qui est voisin de là. Plus tard j’appris que la personne que j’avais vue, était la fille de Spalanzani, nommée Olimpia, qu’il renfermait avec tant de rigueur que personne ne pouvait approcher d’elle. – Cette mesure cache quelque mystère, et Olimpia a sans doute une imperfection grave. Mais, pourquoi t’écrire ces choses ? j’aurais pu te les raconter de vive voix. Sache que, dans quinze jours, je serai près de vous autres. Il faut que je revoie mon ange, ma Clara ; alors s’effacera l’impression qui s’est emparée de moi (je l’avoue) depuis sa triste lettre si raisonnable. C’est pourquoi je ne lui écris pas aujourd’hui. Adieu.
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