Chapitre 6
— J’ai eu assez de temps, dit Olivier, pour me préparer à cette entrevue avec vous, que je regarde comme la dernière faveur du ciel réconcilié, et pour gagner le calme et la confiance dont j’ai besoin pour vous raconter l’histoire inouïe de mes infortunes. Par compassion, écoutez-moi avec patience, quelque horreur que vous cause la découverte d’un secret auquel vous ne vous attendiez pas certainement. Ah ! si mon pauvre père n’avait jamais quitté Paris ! Aussi loin que s’étendent mes souvenirs de Genève, je me vis arrosé des pleurs de mes pauvres parents, et attendri jusqu’aux larmes par leurs plaintes que je ne comprenais pas. Plus tard, j’eus le sentiment distinct, la connaissance complète du besoin écrasant, de la profonde misère où vivaient mes parents. Mon père s’était vu trompé dans toutes ses espérances. Courbé sous le désespoir, succombant sous ses maux, il mourut au moment où il venait de réussir à me placer comme apprenti chez un orfèvre. Ma mère parlait beaucoup de vous, elle voulait vous confier ses douleurs ; mais quand elle voulait le faire, elle était toujours arrêtée par le découragement qui vient de la misère. Peu de mois après la mort de mon père, ma mère le suivit au tombeau.
— Pauvre Anne ! pauvre Anne ! s’écria mademoiselle de Scudéry pénétrée de douleur.
— Grâces, grâces éternelles soient à Dieu qui l’a fait mourir ! Elle ne verra pas son fils chéri marqué par la main infâme du bourreau ! Ainsi, s’écria Olivier en lançant vers le ciel un regard plein de fureur.
On entendit du bruit au-dehors ; on allait et on venait.
— Oh ! oh ! dit Olivier en souriant amèrement, Desgrais veille avec ses suppôts comme si j’avais envie de fuir. Mais continuons. Je fus rudement traité par mon maître, quoique je fisse de grands progrès et que je l’eusse bientôt surpassé lui-même. Il arriva qu’un jour un étranger entra dans notre atelier pour y acheter quelques bijoux, et voyant un beau collier auquel je travaillais, il me frappa sur l’épaule d’un air amical : Eh ! eh ! mon jeune ami, dit-il, voilà un travail admirable. Je ne sais en vérité qui pourrait vous surpasser, si ce n’est René Cardillac, qui est sans contredit le premier orfèvre du monde. Vous devriez aller le trouver ; il vous recevra avec joie dans son atelier, car vous seul vous pourriez l’assister dans ses travaux ! et de votre côté, ce n’est que près de lui que vous pourrez apprendre quelque chose. Ces paroles de l’étranger étaient restées profondément gravées dans mon âme ; il n’y eut plus de repos pour moi dans Genève, une puissance irrésistible m’entraînait loin de là. Enfin je parvins à me dégager du contrat qui me liait avec mon maître, et je vins à Paris. René Cardillac me reçut sèchement et d’un air farouche. Je ne me rebutai pas, et j’insistai pour qu’il me donnât de l’ouvrage, quelque minime qu’il fût. C’était une petite bague à monter. Lorsque je lui rapportai mon travail, il me regarda longtemps de ses yeux étincelants, comme s’il eût voulu pénétrer jusqu’au fond de mon âme ; puis il me dit : – Tu es un bon ouvrier, tu peux venir ici et m’aider dans mon atelier, je te paierai bien, tu seras content de moi. – Cardillac tint parole. J’étais déjà chez lui depuis plusieurs semaines, et je n’avais pas vu Madelon, qui, si je ne me trompe, était à la campagne chez un cousin de Cardillac. Enfin, elle vint. Ô puissances du ciel ! que devins-je quand je vis cet ange ! jamais homme a-t-il aimé ainsi ! et maintenant… Ô Madelon !
La douleur étouffa la voix d’Olivier. Il tint ses deux mains sur son visage, et pleura amèrement. Enfin, surmontant le mal cuisant qui le déchirait, il continua :
— Madelon me regardait d’un air bienveillant. Elle se montrait de plus en plus souvent dans l’atelier. Je m’aperçus avec ravissement qu’elle m’aimait. Bien que son père nous surveillât rigoureusement, plus d’une fois nos mains se serrèrent furtivement en signe d’union secrète, et Cardillac ne vit rien. Je me disais : Quand j’aurai gagné ses bonnes grâces et les moyens d’arriver à la maîtrise, je lui demanderai la main de Madelon. Mais un matin où je me disposais à commencer mon ouvrage, Cardillac vint se placer devant moi et me lança des regards de colère et de mépris.
— Je n’ai plus besoin de ton travail, me dit-il, sors de la maison à l’instant même, et ne reparais jamais devant mes yeux ! je n’ai pas besoin de te dire pourquoi je ne veux plus de toi. Pauvre diable, les doux fruits que tu voudrais cueillir sont trop haut placés pour toi.
— Je voulus parler, il me saisit d’une main vigoureuse et me jeta si rudement dehors que je tombai sur le pavé, la tête et les bras ensanglantés.
Hors de moi, déchiré par la douleur, je m’éloignai de cette maison, et je trouvai enfin, à l’extrémité du faubourg Saint-Martin, un ouvrier de ma connaissance, honnête garçon qui me recueillit dans sa mansarde. Je n’avais pas de repos, pas de relâche. La nuit je me glissais près de la maison de Cardillac, espérant que Madelon entendrait mes soupirs, mes plaintes, qu’elle parviendrait peut-être à me parler sans être vue. Mille projets divers se croisaient dans mon cerveau, et je concevais l’espoir de l’engager à m’aider dans leur exécution. À la maison de Cardillac, dans la rue Saint-Nicaise, se joint une haute muraille où se trouvent des niches et des statues mutilées. Une nuit, je me tenais tout près de l’une de ces statues, et je levais les yeux vers les fenêtres de la maison placées au-dessus de la cour qu’enceint le mur. J’aperçois tout à coup de la lumière dans l’atelier de Cardillac. Il est minuit, jamais Cardillac n’est debout à cette heure, il a coutume de se coucher à neuf heures précises. Le cœur me bat d’inquiétude, je songe qu’un événement quelconque va m’ouvrir l’entrée de cette maison ; et la lumière disparaît. Je me serre contre la statue, au fond de la niche, et je me recule avec effroi en sentant un mouvement opposé au mien, comme si la statue devenait vivante. Dans l’obscurité grisâtre de la nuit, je vois le piédestal se mouvoir lentement, une figure sombre apparaît et s’avance avec précaution dans la rue. Je m’élance vers la statue, elle est de nouveau immobile et adossée à la muraille. Involontairement poussé par une puissance secrète, je me glisse derrière cet homme. Arrivé devant l’image d’une Vierge, il se retourne, et à la clarté de la lampe qui brûle toujours en ce lieu, j’aperçois son visage : c’est Cardillac ! Une crainte indéfinissable, une terreur sinistre, s’emparent de moi. Dirigé comme par un charme, il faut que je marche, que je suive ce promeneur nocturne, ce somnambule. Car je tenais le maître pour tel ; bien que nous ne fussions pas au temps de la pleine lune, où les malades sont atteints de cette manie pendant leur sommeil. Enfin Cardillac disparaît dans l’ombre. À une petite toux que je reconnais, je m’aperçois qu’il s’est retiré dans l’allée d’une maison. Que signifie cette conduite ! que va-t-il faire ? Je m’interroge ainsi avec étonnement, et je me retire tout près des maisons. Peu de moments se sont écoulés, un homme portant sur son chapeau des plumes éclatantes, et dont les éperons retentissent fortement, arrive en chantonnant. Comme un tigre élancé de sa tanière, Cardillac fond sur cet homme, qui tombe à l’instant sur le pavé en poussant un long gémissement. J’accours en jetant un cri d’effroi, Cardillac était sur le corps de cet infortuné, étendu sans mouvement.
— Maître Cardillac, que faites-vous ? m’écriai-je à haute voix.
— Maudit ! s’écrie à son tour Cardillac en rugissant. Il passe devant moi avec la rapidité d’un éclair et disparaît. Hors de moi, pouvant à peine me soutenir, je m’approche de l’homme qui est à terre. Je me mets à genoux près de lui. Peut-être, pensai-je, est-il temps encore de le sauver ; mais il ne reste en lui aucune trace de vie. Dans ma terreur mortelle, je remarque à peine que la maréchaussée m’environne.
— En voilà encore un que ces diables ont jeté par terre.
— Eh ! eh ! jeune homme, que fais-tu là ? – Es-tu de la bande ? – Allons, avance !
— En me parlant ainsi ils se disposaient à me saisir. Je pouvais à peine balbutier que j’étais incapable de commettre un tel crime et que je les priais de me laisser retirer en paix, lorsqu’un d’eux me portant sa lanterne au visage, se mit à rire en disant : C’est Olivier Brusson, le compagnon orfèvre qui travaille chez notre brave et honnête René Cardillac ! ce n’est pas lui qui assassinerait dans les rues !
— Il m’a tout l’air de cela cependant, dit un autre. C’est une de ces façons de coquins qui se lamentent près du cadavre, et se font prendre pour qu’on les renvoie.
— Allons, parle, garçon, dis-nous tout hardiment. Je leur racontai qu’un homme s’était élancé du lieu où je passais sur celui qui était étendu là ! l’avait renversé, et qu’il s’était enfui à mes cris. Pour moi, je m’étais arrêté pour voir s’il était possible de secourir encore ce mal heureux.
— Non, mon fils, dit un de ceux qui avaient soulevé le cadavre, celui-là est bien tué ; le poignard a traversé le cœur, comme à l’ordinaire.
— Diable ! dit un autre, nous sommes encore arrivés trop tard, comme avant-hier. À ces mots, ils s’éloignèrent, emportant avec eux le cadavre.
Ce que j’éprouvais, je ne puis le dire. Je me tâtais pour bien m’assurer que je n’étais pas harcelé par un mauvais rêve ; je m’attendais à me réveiller et à bien m’étonner de cette folle histoire.
— Cardillac… le père de ma chère Madelon, un infâme assassin ! J’étais tombé sans force sur les marches extérieures d’une maison. Le matin vint peu à peu dissiper la nuit. Un chapeau d’officier, richement orné de plumes, était étendu devant moi sur le pavé. L’action sanglante de Cardillac, qui avait eu lieu sur la place même où je me trouvais, se présenta vivement à ma pensée. Je m’enfuis avec horreur.
Tout troublé, hors d’état de rassembler mes pensées, j’étais assis dans mon grenier lorsque la porte s’ouvrit et René Cardillac entra.
— Au nom du Christ ! que venez-vous faire ici ? lui criai-je.
Lui, ne faisant nulle attention à mon effroi, vint à moi et me sourit avec un calme et une bonhomie qui augmentèrent encore l’horreur que j’éprouvais. Il prit un escabeau vermoulu et s’assit près de moi, car je n’avais pas la force de me soulever du lit de paille sur lequel je m’étais jeté.
— Eh bien ! Olivier, dit-il, comment vas-tu, pauvre garçon ? Je me suis vraiment trop pressé en te renvoyant de ma maison. Tu me manques de tous les coins et de tous les bouts. En ce moment surtout, j’ai un travail que je ne puis achever sans toi. Que dirais-tu si je te proposais de revenir travailler dans mon atelier ? Tu ne dis rien ? Oh ! je le sais, je t’ai offensé. Je ne voulais pas te laisser ignorer que j’étais en colère contre toi, à cause de tes amourettes avec Madelon. Mais depuis j’ai bien pesé la chose, et j’ai trouvé qu’à cause de ton application, de ton adresse et de ta fidélité, je ne pouvais souhaiter un meilleur gendre que toi. Viens donc avec moi, et arrange-toi de manière à gagner Madelon pour femme.
Les paroles de Cardillac me perçaient le cœur, je frémissais de sa noirceur, je ne pouvais prononcer une parole.
— Tu hésites ! reprit-il d’un ton rude et les yeux étincelants. Tu ne peux peut-être pas venir aujourd’hui avec moi ; tu as d’autres affaires ! Visiter Desgrais, ou même te faire introduire chez d’Argenson ou La Reynie. Prends garde, garçon, prends garde que les griffes que tu veux faire agir pour saisir les autres ne te saisissent et ne te déchirent toi-même.
Alors ma fureur, longtemps contenue, se fit jour. – Que ceux qui se reprochent des crimes craignent ces noms-là, moi je ne les redoute pas, je n’ai rien à démêler avec eux ! m’écriai-je.
— Après tout, Olivier, me dit Cardillac, il y a de l’honneur pour toi à travailler dans ma maison, chez moi, le maître le plus célèbre de son temps, estimé partout à cause de sa droiture et de sa probité au point que la calomnie contre lui retomberait sur la tête du calomniateur. Quant à ce qui concerne Madelon, je dois t’avouer que tu ne dois ma générosité qu’à elle. Elle t’aime avec une violence dont je n’aurais jamais cru la tendre enfant capable. Dès que tu fus parti, elle tomba à mes pieds, embrassa mes genoux, et m’avoua en pleurant qu’elle ne pouvait vivre sans toi. Je pensais qu’elle se faisait cette idée comme toutes les jeunes créatures qui veulent toutes mourir quand le premier blanc-bec qui les a regardées tendrement vient à s’éloigner. Mais, en effet, Madelon devint languissante et malade, et quand je voulais la détourner de sa folie, elle répétait cent fois ton nom. Enfin, que devais-je faire ? je ne voulais pas la désespérer. Hier au soir, je lui dis que je consentais à tout, et que j’irais te chercher aujourd’hui. Aussi, cette nuit, elle s’est épanouie comme une rose ; elle t’attend, hors d’elle-même de plaisir et de bonheur. – Que la puissance éternelle me pardonne ; mais je ne sais pas comment il arriva que je me trouvai tout à coup dans la maison de Cardillac, que Madelon criant : Olivier, mon Olivier, mon bien-aimé, mon époux ! me serra dans ses bras, me pressa contre son cœur, et que moi, dans l’excès du plus grand ravissement, je jurai par la Sainte Vierge et par tous les saints que jamais, jamais je ne la quitterais.
Ému par le souvenir de ce moment si doux, Olivier s’arrêta quelques instants. Mademoiselle de Scudéry, remplie d’horreur en apprenant le crime d’un homme qu’elle avait regardé comme un modèle de vertu et de probité, s’écria : – L’horrible découverte ! Quoi ! René Cardillac faisait partie de cette bande d’assassins qui a fait si longtemps de notre bonne ville un repaire de bandits ? – Que dites-vous, mademoiselle ? reprit Olivier ; vous parlez d’une bande d’assassins ? jamais une telle bande n’a existé, c’était Cardillac seul, dont l’effroyable activité recherchait et trouvait ses victimes dans toute la ville. C’est en cela que consistait sa sécurité, et de là l’extrême difficulté de découvrir les traces de l’assassin. Mais laissez-moi continuer, la suite vous découvrira les secrets du plus coupable et en même temps du plus malheureux de tous les hommes. On peut facilement se faire une idée de ma situation chez mon maître. J’avais fait un pas en avant, je ne pouvais plus reculer. Quelquefois il me semblait que moi-même j’étais devenu le complice de Cardillac ; ce n’était que dans l’amour de Madelon que j’oubliais ma peine profonde, ce n’était qu’auprès d’elle que je parvenais à effacer jusqu’à l’apparence de la douleur sans nom qui me dévorait. Si je travaillais avec le vieil orfèvre à l’atelier, je n’osais pas le regarder en face, à peine prononcer une parole, tant j’éprouvais de terreur auprès d’un homme effroyable qui pratiquait toutes les vertus d’un père tendre, d’un bon et honnête bourgeois, tandis que la nuit voilait tous ses forfaits. Madelon, cette fille pieuse et céleste, idolâtrait son père. Mon cœur saignait en songeant que si la vengeance des hommes atteignait ce scélérat sous son masque, celle qu’il avait abusée par son hypocrisie infernale succomberait infailliblement à son désespoir. Cette pensée seule m’eût fermé la bouche, eût-on dû me punir de mon silence par le supplice des scélérats. Bien que les discours de la maréchaussée m’en eussent beaucoup appris, les crimes de Cardillac, leur motif, la manière dont il les commettait, étaient une énigme pour moi. L’éclaircissement ne se fit pas longtemps attendre.
Un jour, Cardillac, qui se montrait toujours de bonne humeur en travaillant, qui riait et qui raillait (ce qui excitait encore plus mon horreur), parut sombre et abattu. Tout à coup, il jeta si violemment de côté les bijoux auxquels il travaillait, que les diamants et les perles tombèrent de toutes parts, et se levant brusquement il s’écria : – Olivier, cela ne peut durer ainsi plus longtemps entre nous ; ces relations me sont insupportables ! Ce secret que la finesse et la ruse n’ont pu faire découvrir à Desgrais et à ses gens, le hasard l’a mis dans tes mains. Tu m’as vu dans mes travaux nocturnes, auxquels me pousse ma mauvaise étoile, toute résistance est impossible. Ce fut aussi ta fatale étoile qui te poussa à me suivre, qui t’enveloppa d’un voile impénétrable, qui donna tant de légèreté à tes pas, qui te rendit si bien invisible, que moi, dont les yeux percent, comme ceux du tigre, la nuit la plus profonde, qui entends au loin dans les rues le plus léger bruit, jusqu’au bourdonnement d’un insecte, je n’ai pu te voir. Ta mauvaise étoile t’a conduit vers moi pour te faire mon compagnon. Placé comme tu l’es, tu ne peux plus songer à me trahir. Tu vas donc tout savoir.
— Jamais je ne serai ton complice, voulais-je m’écrier, mais la terreur qui s’était emparée de moi aux premiers mots de Cardillac m’avait suffoqué. Au lieu de ces paroles, je ne pus faire entendre qu’un son inarticulé. Cardillac se remit sur sa chaise de travail ; il essuya la sueur qui couvrait son front. Il semblait fortement ému des souvenirs du passé, et eut peine à se recueillir. Enfin il commença :
« Des hommes savants parlent beaucoup des impressions bizarres dont les femmes sont frappées durant leur grossesse et de l’influence que ces impressions exercent sur l’enfant qu’elles portaient dans leur sein. On m’a raconté une merveilleuse histoire qui arriva à ma mère. Dans les premiers mois de sa grossesse, elle assistait avec d’autres femmes à une fête brillante que la cour donnait à Trianon. Ses regards tombèrent sur un cavalier vêtu à l’espagnole qui portait à son cou une chaîne de pierreries dont elle ne pouvait détourner les yeux. Tout son être s’embrasa d’un seul désir, celui de posséder cette chaîne qui lui semblait un objet surnaturel. Plusieurs années auparavant (ma mère n’était pas encore mariée alors), le même cavalier avait tenté de faire succomber sa vertu, mais elle l’avait repoussé avec horreur. Ma mère le reconnut ; mais en cet instant, au milieu de l’éclat de ses diamants, il lui semblait un être d’un ordre relevé, un modèle de beauté. Le cavalier remarqua les regards ardents et passionnés de ma mère ; il se flatta d’être plus heureux auprès d’elle, et fit plus encore, il réussit à l’entraîner loin de ses amies, dans un lieu retiré du parc. Là, il la serra avec ardeur dans ses bras ; ma mère porta involontairement les mains à la chaîne ; mais, au même moment, il tomba et entraîna ma mère qui tomba avec lui. Soit qu’il eût été subitement frappé d’un coup de sang, soit toute autre cause, bref, il était mort.
« En vain ma mère chercha-t-elle à se débarrasser de ces bras raidis par la mort qui la serraient étroitement, elle poussa des cris perçants, et enfin on accourut, à sa voix, la délivrer de cet effroyable amant. L’horreur qu’elle éprouva lui causa une longue maladie. On la regarda comme perdue, ainsi que moi ; cependant elle guérit, et l’accouchement fut plus heureux qu’on n’eût osé l’espérer. Mais l’effroi de ce terrible moment m’avait frappé. Ma mauvaise étoile s’était levée et avait lancé sur moi une étincelle qui a allumé en mon âme une des plus singulières et des plus funestes passions. Déjà, dès ma plus tendre enfance, je préférais à tous les diamants étincelants les bijoux d’or. On regarda cette manie comme un des nombreux penchants communs aux enfants ; mais il fallait en juger autrement, car étant devenu plus grand, je volais l’or et les bijoux partout où je pouvais les trouver. Je distinguais, par instinct, les faux bijoux des véritables, comme eût pu le faire le connaisseur le plus exercé. Ces derniers seuls excitaient ma convoitise, les autres, je n’y touchais pas, non plus qu’à l’or monnayé. Ce désir inné dut céder aux corrections cruelles que m’infligea mon père ; alors, pour manier à mon gré l’or et les pierres fines, je pris la profession de joaillier. Je travaillais avec passion, et bientôt je devins le premier maître dans cet art. Ici commence une période de ma vie, dans laquelle mon penchant natif, longtemps étouffé, triompha avec toute sa force, et grandit puissamment en dévorant tout ce qui s’opposait à son développement. Dès que j’avais achevé et livré une parure, je tombais dans une agitation, dans un désespoir qui me ravissaient le sommeil, la santé et toutes les joies de la vie. – Je voyais jour et nuit, comme un spectre, la personne pour qui j’avais travaillé. Elle était parée de mes bijoux, et une voix murmurait à mon oreille : Ils sont à toi ! – Ils sont à toi ! – Prends-les donc. Que servent les diamants aux morts ?…
« Je me mis alors à commettre des vols. J’avais accès dans les maisons des grands seigneurs ; je profitais lestement de toutes les occasions ; aucune serrure ne résistait à mon habileté, et bientôt les diamants que j’avais montés se retrouvaient dans mes mains. Mais cela même ne calmait pas mon agitation. Cette voix fatale se faisait toujours entendre, elle raillait et s’écriait : – Oh ! oh ! la mort porte tes bijoux ! Je ne savais comment il se faisait que je ressentisse une haine incroyable contre mes pratiques, et dans le fond de mon cœur se soulevait contre eux une ardeur sanguinaire qui me faisait frissonner. Dans ce temps, j’achetai cette maison. J’étais d’accord sur le marché avec le propriétaire, nous étions assis dans cette chambre, nous réjouissant d’avoir terminé l’affaire, et nous buvions une bouteille de vin. La nuit était venue, je voulus me lever, lorsque l’ancien propriétaire me retint : – Écoutez, maître René, me dit-il, avant que nous nous quittions, il faut que je vous fasse connaître un secret de cette maison. À ces mots, il ouvrit une armoire pratiquée dans le mur, fit glisser le pan du fond, entra dans une petite chambre, se baissa et leva une trappe. Nous descendîmes un escalier raide et étroit, puis nous arrivâmes devant une petite porte qu’il ouvrit, et nous nous trouvâmes dans la cour. Le vieux propriétaire s’avança alors vers le mur, toucha un bouton de fer peu saillant, et bientôt une partie de la muraille se tourna de manière à donner commodément passage à un homme pour descendre dans la rue. Tu verras un jour cette invention, Olivier ; elle a sans doute été trouvée par les moines rusés qui habitaient le cloître élevé en ce lieu, et elle leur servait à sortir et à entrer furtivement. C’est une boiserie enduite en dehors de mortier et de chaux, dans laquelle on a placé une statue aussi de bois, mais parfaitement semblable à la pierre, et le tout se meut sur des gonds cachés. De sombres pensées s’élevèrent en moi à la vue de cet arrangement ; il me semblait préparé pour accomplir certaines choses que j’ignorais encore. Je venais de livrer à un seigneur de la cour une riche parure qui, je le savais, était destinée à une danseuse de l’Opéra. L’aspect de la mort ne me quitta pas, le spectre s’attachait à tous mes pas, la voix du démon ne cessait de retentir à mon oreille. Je m’établis dans la maison. Baigné de sueur, le sang bouillonnant, je m’agitais sans sommeil sur mon lit. Dans les visions que créait mon cerveau, j’aperçois le jeune seigneur se rendant secrètement, avec les diamants, chez la danseuse. Je m’élance hors de mon lit, plein de rage, je me couvre d’un manteau, je descends l’escalier secret, je franchis l’ouverture de la muraille, et je me trouve dans la rue Saint-Nicaise. Il vient ! je m’élance sur lui, il crie, mais le saisissant fortement par-derrière, je lui plonge un poignard dans le cœur. Les diamants sont à moi ! Cela fait, j’éprouve un calme, une douce sérénité de l’âme, telle que je n’en avais jamais ressenti. Le spectre avait disparu, la voix du démon avait cessé de murmurer. Je savais désormais ce que voulait ma mauvaise étoile, il fallait lui céder ou périr ! Maintenant, Olivier, tu comprends toute ma conduite, toutes mes actions ! Ne pense pas qu’en obéissant à une impulsion plus forte que ma volonté, j’aie renoncé à tous sentiments de compassion et d’humanité. Tu sais avec quelle peine je rends les diamants qu’on m’a confiés ; tu n’ignores pas que je refuse de travailler pour ceux dont je ne veux pas la mort ; souvent aussi, bien que je sache que le sang seul éloignera le lendemain mon fantôme, je me contente d’étourdir par un coup violent le possesseur des bijoux que je veux reprendre. »
— Après m’avoir parlé ainsi, Cardillac me conduisit dans un souterrain caché, et me permit de contempler ses trésors. Ceux du roi ne sont pas aussi riches. Sur chaque bijou était un petit billet où se trouvaient désignés le nom de la personne qui l’avait commandé et l’époque où il lui avait été repris par un vol ou par un assassinat.
— « Le jour de ton mariage, dit Cardillac d’une voix sourde et solennelle, tu me jureras, la main sur le crucifix, de réduire toutes ces richesses en poussière, dès que je serai mort, par un procédé que je t’indiquerai. Je ne veux pas qu’une créature humaine, et surtout toi et Madelon, vienne en possession d’un bien acheté au prix de tant de sang ! »
— Renfermé dans ce labyrinthe d’atrocités, déchiré d’amour et d’horreur, de bonheur et d’effroi, j’étais semblable au damné qu’un ange appelle par un doux sourire, tandis que Satan le retient dans ses griffes brûlantes, et pour qui ce sourire céleste, où se réfléchissent toutes les joies des cieux, est le plus affreux de ses tourments. – Je songeais à fuir, – à me tuer. – Mais Madelon !… Blâmez-moi, blâmez-moi, ma digne demoiselle, d’avoir été trop faible pour combattre une passion qui me liait au crime ; mais ne vais-je pas faire pénitence de ma faute par une mort infâme ?
Un jour, Cardillac revint à la maison plus gai que de coutume. Il caressa Madelon, il me lança des regards d’amitié, but à table une bouteille de bon vin, ce qu’il ne faisait qu’aux jours de grande fête, chanta, débita des histoires joviales. Madelon nous avait quittés ; je voulus retourner à l’atelier. – « Reste-là, mon garçon, dit Cardillac, plus de travail aujourd’hui. Buvons à la santé de la plus digne et de la plus excellente femme qui soit dans Paris. » – Après avoir trinqué avec lui, et qu’il eut vidé son plein verre, il ajouta : Dis-moi, Olivier, comment trouves-tu ces deux vers :
Un amant qui craint les voleurs
N’est point digne d’amour.
Alors il me raconta ce qui s’était passé dans les appartements de madame de Maintenon entre le roi et vous. Il assura qu’il vous avait toujours honorée par-dessus toutes les créatures humaines, et dit que vous étiez douée de si grandes vertus que la force de sa mauvaise étoile disparaissait devant votre influence, tellement qu’il vous verrait parée de ses plus beaux diamants sans concevoir en son âme l’idée d’un meurtre. – « Écoute, Olivier, me dit-il, sache quelle résolution j’ai prise. Depuis longtemps je devais faire un collier et des bracelets pour madame Henriette d’Angleterre, et fournir moi-même les diamants. Ce travail me réussit mieux qu’aucun autre ; mais mon cœur se déchirait lorsque je songeais qu’il fallait me séparer de cette parure que je chérissais tant. Tu connais la mort malheureuse de la princesse. Je gardai la parure, et je veux l’envoyer aujourd’hui à mademoiselle de Scudéry comme un hommage d’estime et de respect, au nom de toute la bande persécutée. Outre que ce sera un témoignage de son triomphe, je me moquerai ainsi de Desgrais et de ses archers qui le méritent bien. – C’est toi qui lui porteras ces diamants. » Dès que Cardillac eut prononcé votre nom, mademoiselle, il me sembla qu’un voile sombre tombait de mes yeux, et que la belle et lumineuse image de mon heureuse et première enfance se ranimait dans toutes ses vives et éclatantes couleurs. Une consolation merveilleuse vint dans mon âme ; c’était comme un rayon d’espoir devant lequel disparaissaient les sombres esprits de la nuit. Cardillac remarqua l’impression que produisaient sur moi ses paroles, et l’interpréta à sa manière.
« – Mon projet te plaît, ce me semble, dit-il. Je conviens qu’une voix profonde de mon cœur, bien différente de celle qui me demande sans cesse du sang, m’a ordonné de faire ce que je fais. Quelquefois j’éprouve un sentiment singulier : une inquiétude intérieure, la crainte de quelque chose d’effroyable suspendu sur ma tête, me saisissent puissamment ; il me semble même alors comme si les crimes que ma mauvaise étoile a exécutés par moi pourraient bien être imputés à mon âme immortelle, qui n’y a pris aucune part.
« C’est dans un de ces moments-là que je résolus de faire une belle couronne de diamants pour la bonne Vierge de l’église Saint-Eustache ; mais cette crainte incompréhensible dont je te parle me saisissait chaque fois que je voulais me mettre à l’ouvrage, et je laissai là ce travail. En ce moment, il me semble que je rends hommage à la vertu et à la piété, et que j’ai recours à une patronne puissante, en offrant à mademoiselle de Scudéry ces bijoux, les plus beaux que j’aie jamais montés. »
— Cardillac était parfaitement instruit de votre manière de vivre, mademoiselle ; il m’indiqua la manière de pénétrer chez vous, et l’heure d’aller vous remettre ces diamants, qu’il renferma dans une jolie cassette. J’étais ravi de bonheur, car le ciel lui-même m’avait montré, par le criminel Cardillac, le chemin pour me sauver de l’enfer où je me plongeais comme un misérable pécheur. C’était là ma pensée. Je voulais pénétrer jusqu’à vous, contre la volonté de Cardillac. – Je suis le fils d’Anne Brusson, son protégé, me disais-je, je me jetterai à ses pieds, et je lui avouerai tout. Touchée du malheur inouï qui eût menacé la pauvre et innocente Madelon, si le mystère eût été dévoilé, vous eussiez gardé le secret ; mais votre esprit élevé et pénétrant eût certainement trouvé moyen de réduire la scélératesse de Cardillac à l’impuissance, sans avoir recours à un éclat. Ne me demandez pas en quoi devaient consister ces moyens, je l’ignore, mais que vous deviez me sauver ainsi que Madelon, c’était une croyance aussi fermement établie en mon âme que ma foi en la bienheureuse Vierge dont j’attends les secours et la consolation. – Vous savez, mademoiselle, que dans cette nuit-là mon projet échoua. Je ne perdis pas l’espoir d’être plus heureux une autre fois ; mais tout à coup, Cardillac perdit toute sa bonne humeur. Il errait tristement dans sa maison, regardait fixement devant lui, murmurait des paroles inintelligibles, étendait la main comme pour éloigner un ennemi, enfin son esprit semblait tourmenté de sinistres pensées. Il venait de passer toute une matinée de la sorte, lorsqu’il s’assit à sa table de travail, se releva d’un air découragé, regarda à travers la fenêtre, et dit d’une voix sourde : – Je voudrais pourtant que madame Henriette d’Angleterre eût porté mes diamants !
Ces paroles me remplirent d’horreur. Je compris alors que son esprit était de nouveau sous la puissance du spectre qui l’obsédait, et que la voix du démon retentissait de nouveau à ses oreilles. Je vis vos jours menacés par cet effroyable scélérat ; je pensai que vous seriez sauvée, s’il rentrait en possession de ses diamants. Le danger croissait à chaque instant. Je vous rencontrai en passant sur le Pont-Neuf, je me fis passage jusqu’à votre carrosse, et je vous jetai ce billet par lequel je vous suppliais de remettre les pierreries dans les mains de Cardillac. Mon inquiétude alla jusqu’au désespoir lorsque, le lendemain, Cardillac ne parla d’autre chose que de cette précieuse parure qui avait brillé à ses yeux durant toute la nuit. Je fus bientôt convaincu qu’il méditait un assassinat ; peut-être songeait-il à l’exécuter cette nuit même. Je devais vous sauver, dût-il en coûter la vie à Cardillac. Dès qu’il se fut renfermé selon sa coutume, après la prière du soir, je descendis par une croisée dans la cour, et, passant par l’ouverture de la muraille, j’allai me placer non loin de là, dans un angle obscur. Peu de moments s’étaient écoulés lorsque Cardillac parut et se glissa doucement le long de la rue ; moi, toujours derrière lui. Il se dirigea vers la rue Saint-Honoré : le cœur me battait bien fort. Tout à coup, Cardillac disparaît. Je prends aussitôt la résolution de me placer devant la porte de votre maison. Alors, comme je l’avais déjà vu une fois lorsque le hasard me rendit témoin d’un assassinat commis par Cardillac, s’avance en chantonnant un officier qui passe devant moi sans m’apercevoir ; mais, au même instant, une longue figure noire s’élance sur lui. C’est Cardillac ! Je veux empêcher ce meurtre ; en deux bonds je me trouve près de l’assassin. Ce n’est pas l’officier, c’est Cardillac qui vient de tomber sur le pavé en gémissant. L’officier jette son poignard, tire son épée du fourreau, se met en défense, me prenant sans doute pour un complice du meurtrier, mais il s’échappe en voyant que je me jette sur le mourant pour le secourir.
Cardillac vivait encore ; je le pris sur mes épaules, après avoir ramassé le poignard que l’officier avait laissé tomber, et je l’emporte à grand-peine jusque dans l’atelier, par le passage secret. – Le reste vous est connu.
— Vous voyez, mademoiselle, que mon crime est de n’avoir pas dénoncé le père de Madelon. Je ne me suis pas souillé de sang. Aucune torture ne m’arrachera le secret des crimes de Cardillac. Je ne veux pas agir contre les décrets de la Providence, qui a voilé la scélératesse de René aux yeux de sa fille ; je ne veux pas que par moi elle voie déterrer le cadavre de son père, et le bourreau marquer d’un fer brûlant ses ossements desséchés. – Non ! ma bien-aimée pleurera celui qui tombe innocent, le temps adoucira sa douleur, mais le désespoir que lui causeraient les crimes abominables de son père serait éternel.
— Olivier se tut, mais un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, il se jeta aux pieds de mademoiselle de Scudéry en disant : – Vous êtes convaincue de mon innocence. Oh ! certainement, vous en êtes convaincue ! Ayez pitié de moi, et dites-moi ce qu’est devenue Madelon.
Mademoiselle de Scudéry appela la Martinière, et quelques instants après, Madelon accourut se jeter dans les bras d’Olivier.
— Tout est bien maintenant, puisque te voilà. Je savais bien que cette excellente dame te sauverait ! Ainsi s’écria à plusieurs reprises Madelon ; et Olivier, oubliant le sort qui le menaçait, était libre et heureux. Ils se plaignirent tous deux de la façon la plus touchante de ce qu’ils avaient souffert l’un pour l’autre, et ils s’embrassèrent alors de nouveau, et ils pleurèrent de ravissement de s’être retrouvés.
Si déjà mademoiselle de Scudéry n’eût été convaincue de l’innocence d’Olivier, elle eût acquis cette conviction en les voyant tous deux, oubliant, dans la félicité de leur amour, et le monde, et leur misère et leurs douleurs inouïes.
Les rayons du jour pénétrèrent à travers les croisées. Desgrais frappa doucement à la porte de la chambre, et rappela qu’il était temps d’emmener Brusson. On se peint facilement le désespoir de Madelon en apprenant l’affreuse vérité. Enfin on les sépara, et Desgrais emmena son prisonnier.
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