Chapitre 7
Les sombres pressentiments auxquels mademoiselle de Scudéry s’était livrée depuis la première venue d’Olivier dans sa maison, s’étaient réalisés d’une manière terrible. Elle voyait le fils de sa chère Anne enveloppé dans une accusation d’assassinat, et presque certainement dévoué à une mort infâme, malgré son innocence. Elle honorait la résolution héroïque du jeune homme qui consentait à mourir, chargé d’un crime, plutôt que de dévoiler un secret qui eût donné la mort à Madelon. Elle ne voyait pas la moindre possibilité d’arracher le pauvre enfant au tribunal de sang, et cependant elle avait bien résolu dans son cœur de ne reculer devant aucun sacrifice pour détourner cette criante iniquité qu’on était sur le point de commettre. Elle se tourmentait de mille plans et de mille projets qui allaient jusqu’à l’extravagance, et qu’elle rejetait l’un après l’autre dès qu’elle les avait conçus. Peu à peu, toutes ses lueurs d’espérance s’éteignirent, et le désespoir s’empara d’elle. Mais la confiance enfantine, la pieuse candeur de Madelon, la foi presque religieuse avec laquelle elle parlait de son bien-aimé, qu’elle devait bientôt embrasser et retrouver absous du crime qu’on lui imputait, tout cela fit rentrer le courage dans l’âme de mademoiselle de Scudéry, et elle s’éleva au niveau de l’exaltation de la jeune fille.
D’abord, mademoiselle de Scudéry écrivit une longue lettre à La Reynie ; elle disait au président qu’Olivier Brusson lui avait prouvé son innocence de la manière la plus claire, et que l’héroïque résolution d’emporter au tombeau un secret dont la découverte atteindrait l’innocence et la vertu même, le retenait de faire au tribunal un aveu qui le justifierait, non pas seulement de la mort de Cardillac, mais même du soupçon d’avoir appartenu à la bande des assassins. Tout ce qu’un zèle ardent, tout ce que l’éloquence du cœur ont de forces, elle les employa pour toucher l’âme impitoyable de La Reynie. La Reynie répondit, quelques heures après, qu’il se réjouissait grandement de ce qu’Olivier Brusson se fût si complètement justifié auprès de sa digne protectrice. Quant à l’héroïque résolution qu’il avait prise d’emporter au tombeau un secret relatif au meurtre, il était fâché que la chambre ardente ne pût l’honorer, que son devoir était au contraire de briser, par les moyens les plus violents, les héroïsmes de ce genre. Il espérait en trois jours être en possession de ce secret merveilleux, qui mettrait vraisemblablement au jour des miracles.
Mademoiselle de Scudéry ne comprit que trop bien ce que le terrible La Reynie voulait dire en parlant des moyens violents qui devaient briser l’héroïsme de Brusson. Il était bien évident que la torture attendait ce malheureux. Dans son effroi, elle imagina que les conseils d’un jurisconsulte éclairé pourraient faire au moins obtenir quelque délai. Pierre-Arnaud d’Andilly était alors un des plus célèbres avocats de Paris. Sa science profonde, son intelligence étendue, égalaient sa probité et sa vertu. Mademoiselle de Scudéry se rendit auprès de lui, et lui dit tout ce qu’elle put dire sans dévoiler le secret d’Olivier. Elle pensait que d’Andilly allait prendre avec chaleur le parti de l’innocent ; mais son espoir fut amèrement déçu. D’Andilly l’avait écoutée fort attentivement ; il répondit, en souriant, par ces paroles de Boileau :
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
Il démontra à mademoiselle de Scudéry que les présomptions les plus fortes planaient sur Olivier, que la conduite de La Reynie n’était ni cruelle ni précipitée, mais toute juridique, et qu’il ne pouvait agir autrement sans manquer aux devoirs d’un juge. Lui, d’Andilly, n’espérait pas pouvoir sauver Olivier de la torture. Brusson seul pouvait l’éviter en avouant sincèrement son crime, ou du moins en racontant exactement tous les détails de la mort de Cardillac, ce qui devait entraîner de nouvelles recherches. – Alors, dit mademoiselle de Scudéry hors d’elle-même et presque étouffée par ses larmes, j’irai me jeter aux genoux du roi et lui demander grâce. – Au nom du ciel, n’en faites rien, mademoiselle ! s’écria d’Andilly. Ménagez cette dernière ressource, qui une fois manquée, sera perdue pour toujours. Le roi ne fera jamais grâce à un criminel de ce genre ; les reproches du peuple irrité l’atteindraient jusque sur son trône. Il est possible que Brusson, en découvrant son secret, trouve moyen d’affaiblir les soupçons qui s’élèvent contre lui. Alors il sera temps de recourir à la clémence du roi, qui ne s’informera pas de ce qu’on aura prouvé devant le tribunal, mais qui ne consultera que sa conviction. Mademoiselle de Scudéry dut céder à l’expérience consommée d’Andilly. Plongée dans un chagrin profond, pensant et pensant encore à quel saint elle pourrait recourir pour sauver le malheureux Brusson, elle était un soir fort tard dans son appartement, lorsque la Martinière entra et annonça le comte de Miossens, colonel de la garde du roi, qui demandait avec instances à parler à mademoiselle de Scudéry. – Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Miossens en faisant un salut militaire. Je viens vous déranger un peu tard, et à une heure inaccoutumée. Nous autres soldats, nous ne choisissons pas nos moments de loisir, et en deux mots, vous saurez mon excuse. Olivier Brusson m’amène vers vous.
Mademoiselle de Scudéry était dans une attente extrême. – Olivier Brusson ! le plus malheureux des hommes ! Qu’avez-vous de commun avec lui ? – Je savais bien, dit Miossens en souriant, que le nom de votre protégé suffirait pour me procurer un accueil favorable. Tout le monde est convaincu du crime de Brusson. Je sais que vous avez une autre opinion ; vous la devez, m’a-t-on dit, aux assurances de l’accusé lui-même. Quant à moi, il n’en est pas ainsi. Personne ne peut être mieux convaincu que moi de son innocence, et plus certain que je ne le suis qu’il n’a pris aucune part au meurtre de Cardillac. – Parlez ! oh ! parlez ! s’écrie mademoiselle de Scudéry, dont les yeux brillaient de ravissement. – C’est moi, dit Miossens, qui frappai le vieil orfèvre dans la rue Saint-Honoré, tout près de votre maison. – Vous ! au nom de tous les saints, vous ! – Et je vous jure, mademoiselle, que je suis fier de ce que j’ai fait, repris Miossens : sachez que Cardillac était le scélérat hypocrite qui assassinait au milieu de la nuit, et qui a échappé si longtemps à tous les pièges. Je ne sais comment un soupçon s’éleva en moi contre ce vieux coquin, lorsqu’il vint, dans un trouble visible, m’apporter les bijoux que je lui avais commandés, et lorsqu’il s’informa exactement de la personne à qui je les destinais ; questionnant avec adresse mon valet de chambre pour savoir l’heure où je rendais ordinairement visite à une certaine dame. Depuis longtemps, j’avais été frappé de l’idée que les malheureuses victimes de ces brigands portaient toutes la même blessure. J’étais convaincu que le meurtrier s’était longtemps exercé à porter ce coup qui tuait sur-le-champ, et qu’il comptait sur son habileté. S’il le manquait, le combat devenait égal. Cette pensée me fit employer une précaution si simple que je ne conçois pas qu’elle n’ait pas été prise par d’autres avant moi. Je portai une légère cuirasse sous mon pourpoint. Cardillac m’attaqua par-derrière. Il me saisit avec une force extraordinaire, mais le coup, porté avec assurance, glissa sur le fer. Au même moment, je me débarrassai de ses mains, et je lui plongeai dans le sein un poignard dont je m’étais muni.
— Et vous gardez le silence, dit mademoiselle de Scudéry, vous ne déclarez pas aux tribunaux ce qui est arrivé ?
— Permettez-moi, mademoiselle, de vous faire observer qu’une telle déclaration pourrait entraîner, sinon ma ruine, du moins le procès le plus fâcheux pour moi. La Reynie, qui flaire partout des crimes, m’eût-il accordé croyance si j’avais accusé l’honnête Cardillac, ce modèle de piété et de vertu, comme l’assassin qu’on cherchait partout ? La pointe de l’épée de la justice aurait fort bien pu se tourner contre moi !
— Cela n’est pas possible, dit mademoiselle de Scudéry. Votre naissance, votre rang…
— Oh ! reprit Miossens, pensez au maréchal de Luxembourg que l’idée de se faire dire la bonne aventure par la Voisin a conduit à la Bastille sous le poids d’une accusation d’empoisonnement. Non, par saint Denis ! je ne mettrais pas une heure de ma liberté, ni le bout de mes oreilles, dans les mains de cet enragé La Reynie, qui nous porterait volontiers son couteau sous la gorge, à tous !
— Mais, de la sorte, vous conduirez l’innocent Brusson à l’échafaud ?
— Innocent, mademoiselle ! répondit Miossens. Nommez-vous innocent l’infâme complice de Cardillac, celui qui l’assistait dans tous ses crimes, celui qui a mérité tant de fois la mort ? Non, celui-là doit périr aussi, et si je vous ai découvert le véritable état des choses, c’est avec la pensée que vous en tirerez parti pour votre protégé, quel qu’il soit, sans me nuire auprès de la chambre ardente.
Mademoiselle de Scudéry, ravie de voir se confirmer d’une manière décisive le récit d’Olivier, n’hésita pas à tout révéler au comte, qui connaissait déjà les crimes de Cardillac, et elle le sollicita de se rendre avec elle auprès de d’Andilly.
D’Andilly se fit répéter plusieurs fois l’aventure du comte ; il lui demanda surtout s’il était bien convaincu d’avoir été attaqué par Cardillac, et s’il reconnaîtrait Olivier Brusson pour celui qui avait emporté le cadavre.
— Outre que je reconnus fort bien le joaillier à la clarté de la lune, répondit Miossens, j’ai vu chez La Reynie le poignard avec lequel Cardillac avait été frappé ; c’est le mien, il est remarquable par le travail curieux de la poignée. Je ne me trouvais qu’à un pas du jeune homme dont le chapeau était tombé, et je le reconnaîtrais facilement.
D’Andilly regarda quelques moments devant lui en silence, et dit enfin : – Il ne faut pas songer à sauver Brusson des mains de la justice par les voies ordinaires. Il ne veut pas dénoncer Cardillac, à cause de Madelon. Il peut persister, car, alors même qu’il réussirait à prouver les crimes de son maître, par la découverte du passage secret et par les trésors amassés dans sa maison, la mort ne l’atteindrait pas moins comme complice. La même circonstance se reproduit si M. le comte dévoile aux juges son aventure avec Cardillac telle qu’elle se passa. Un sursis est la seule chose que nous devons tâcher d’obtenir, puis nous verrons. Que M. le comte se rende à la Conciergerie, qu’il se fasse montrer Olivier Brusson, et qu’il le reconnaisse pour celui qui a emporté le cadavre de Cardillac. Il ira chez La Reynie, et lui dira : J’ai vu assassiner un homme dans la rue Saint-Honoré, je me trouvais tout près du cadavre lorsqu’un autre homme accourut, se baissa pour voir si le blessé respirait encore et l’emporta sur ses épaules ; j’ai reconnu cet homme dans Olivier Brusson. Cette déclaration nécessitera un nouvel interrogatoire, une confrontation avec M. le comte ; bref, la question sera suspendue et l’on procédera à de nouvelles enquêtes. Alors il sera temps de s’adresser au roi. Je laisse à votre sagacité, mademoiselle, le soin de le faire de la manière la plus convenable. À mon sens, il serait bien de tout conter au roi. Les aveux de Brusson se trouveront confirmés par la déclaration de M. le comte de Miossens, par les recherches secrètes qu’on fera dans la maison de Cardillac ; et la décision du roi, fondée sur une conviction intérieure, peut faire grâce là où un juge doit punir. – Le comte suivit exactement les conseils de d’Andilly, les choses se passèrent ainsi que les avait prévues le prudent avocat.
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