Chapitre 8
Il s’agissait alors de s’adresser au roi, et c’était le point le plus difficile, car il avait témoigné tant d’horreur pour Brusson, regardé comme l’unique assassin qui avait si longtemps répandu l’effroi dans Paris, que le moindre mot relatif à ce fameux procès le jetait dans une violente colère. Madame de Maintenon, fidèle au principe qu’elle suivait de ne jamais parler au roi de choses désagréables, rejeta toute médiation : ainsi la destinée de Brusson reposait tout entière dans les mains de mademoiselle de Scudéry. Elle conçut enfin un projet qu’elle exécuta sur-le-champ. Elle s’habilla d’une longue robe de soie noire, se para des précieux bijoux de Cardillac, et se présenta dans les appartements de madame de Maintenon à l’heure où le roi s’y trouvait. Le noble maintien de la vénérable demoiselle avait, dans cet habillement solennel, une majesté qui réveilla le respect, même dans ce peuple léger qui encombrait les antichambres royales. Tous les courtisans lui firent place, et le roi lui-même s’avança vers elle. Les diamants précieux qu’elle portait attirèrent ses regards, et il ne put s’empêcher de dire : Vraiment, ce sont les bijoux de Cardillac ! Et se penchant vers madame de Maintenon, il ajouta en souriant agréablement : – Voyez donc, madame la marquise, notre fiancée porte le deuil de son époux.
— Eh ! sire, dit mademoiselle de Scudéry comme en continuant cette plaisanterie, conviendrait-il à une veuve affligée de se parer avec tant d’éclat ? Non, je me suis entièrement dégagée du joaillier, et je ne penserais plus à lui si l’affreuse image de son corps assassiné, qu’on emporta devant moi, ne se présentait, quelquefois à mes yeux.
— Quoi ! dit le roi, vous l’avez vu, ce pauvre diable ?
Mademoiselle de Scudéry raconta alors brièvement (sans faire encore mention de Brusson), comment le hasard l’avait conduite devant la maison de Brusson lorsque le meurtre fut découvert. Elle peignit la douleur violente de Madelon, la profonde impression que cette jeune fille avait produite sur elle, et comment elle l’avait arrachée des mains de Desgrais, aux applaudissements du peuple. Elle retraça avec un intérêt toujours croissant les scènes qui s’étaient passées avec La Reynie, avec Desgrais, avec Olivier Brusson lui-même. Le roi, entraîné par la vivacité des couleurs qui brillaient dans le discours de mademoiselle de Scudéry, ne s’aperçut pas qu’il était question de l’odieux procès de Brusson, il pouvait à peine proférer une parole, et l’émotion de son âme ne se faisait jour de temps en temps que par une exclamation involontaire. Avant qu’il fût revenu à lui-même, lorsqu’il était encore sous l’impression de cette aventure inouïe, mademoiselle de Scudéry tomba à ses pieds et lui demanda grâce pour Olivier.
— Que faites-vous, mademoiselle ? s’écria le roi en se débarrassant de ses mains et en la forçant de se relever. Vous me surprenez étrangement ! C’est là une épouvantable histoire ! Qui me répond de la vérité de l’aventure romanesque de Brusson ?
— La déposition de Miossens, les recherches qu’on fera dans la maison de Cardillac, votre conviction, sire ! Hélas ! et le cœur vertueux de Madelon, qui a trouvé la même vertu dans le malheureux Brusson !
Le roi se disposait à répondre, mais il aperçut Louvois, qui travaillait dans une chambre voisine et qui s’était avancé dans le salon en le regardant d’un air soucieux. Le roi se leva et passa avec Louvois dans l’autre chambre. Mademoiselle de Scudéry et madame de Maintenon regardèrent cette interruption comme très fâcheuse, car le roi pouvait se garder de se laisser surprendre de nouveau. Mais, après quelques instants, le roi reparut, il marcha quelque temps dans la chambre, les mains derrière le dos, et s’arrêtant devant mademoiselle de Scudéry, il lui dit d’une voix douce, mais sans la regarder : Je voudrais bien voir votre Madelon.
— Ah, Sire ! de quel bonheur vous comblez la pauvre, la malheureuse enfant ! Il ne faut qu’un signe de Votre Majesté pour que vous la voyiez à vos pieds.
Trottant alors, aussi vite qu’elle le put, vers la porte, la vieille demoiselle alla dire que le roi demandait à voir Madelon Cardillac, et revint en pleurant de joie et d’attendrissement. Mademoiselle de Scudéry avait pressenti cette faveur, et avait amené avec elle Madelon, qui attendait chez la femme de chambre de la marquise en tenant dans ses mains une supplique rédigée par d’Andilly. En peu de moments elle se trouva aux pieds du roi, mais hors d’état de proférer une parole. L’effroi, la surprise, le respect, les craintes de l’amour faisaient circuler avec violence le sang dans les veines de la pauvre fille ; ses joues étaient couvertes d’une pourpre brûlante, ses yeux brillaient de larmes qui tombaient une à une le long de ses paupières de soie sur son sein blanc et gracieux. Le roi parut touché de la beauté de cet enfant angélique. Il la releva doucement, et fit un mouvement comme pour la baiser au front ; mais il laissa retomber sa main qu’il avait prise et la regarda d’un air ému.
Madame de Maintenon dit à voix basse à mademoiselle de Scudéry : Ne ressemble-t-elle pas, trait pour trait, à mademoiselle de La Vallière, cette petite créature ? Le roi s’est livré aux plus doux souvenirs. Vous avez partie gagnée.
Bien que ces paroles eussent été dites à voix basse, le roi sembla les avoir entendues. Une profonde rougeur couvrit son front, il lança un regard à madame de Maintenon, lut la supplique que Madelon lui avait remise, et dit avec bonté : – Je veux bien croire, ma chère enfant, que tu es convaincue de l’innocence de ton amant, mais il faut que nous entendions ce qu’en dit la chambre ardente ! Et, d’un léger mouvement de la main, il congédia la petite, prête à fondre en larmes.
Mademoiselle de Scudéry s’était aperçue, à son effroi, que le souvenir de mademoiselle de La Vallière, d’abord favorable à la jeune fille, s’était changé en une impression fâcheuse dès que madame de Maintenon avait prononcé ce nom. Le roi se sentit averti, sans doute d’une façon peu délicate, qu’il était sur le point de sacrifier la justice à la beauté, ou bien lui arriva-t-il comme au dormeur qui voit évanouir à la voix brusque qui le réveille le doux fantôme qu’il allait saisir ; peut-être aussi ne vit-il plus devant lui sa charmante La Vallière, et ne songea-t-il plus qu’à la sœur Louise de la Miséricorde qui le tourmentait de ses dévots scrupules et de sa pénitence.
Cependant la déposition du comte Miossens devant la chambre ardente était connue ; et comme il arrive souvent que le peuple passe d’un extrême à l’autre, celui qu’on maudissait comme un abominable assassin, et qu’on menaçait de déchirer, même avant qu’il montât sur l’échafaud, excita la compassion générale, comme la victime innocente d’un tribunal barbare. Les voisins de la maison de Cardillac se souvinrent alors de l’honnêteté de sa conduite, de son amour pour Madelon, et du dévouement sans égal qu’il avait toujours témoigné au vieux joaillier. – Des bandes de peuple s’assemblaient souvent devant l’hôtel de La Reynie et criaient d’une voix menaçante : Rendez-nous Brusson ! il est innocent ! On en vint même à lancer des pierres contre les fenêtres, et La Reynie se vit contraint de requérir la protection de la maréchaussée contre la populace irritée.
Plusieurs jours se passèrent, et mademoiselle de Scudéry n’apprit pas la moindre particularité du procès d’Olivier Brusson. Elle se présenta, fort affligée, chez madame de Maintenon, qui lui assura que le roi gardait le silence sur cette affaire ; elle ajouta qu’il ne serait pas prudent de la lui rappeler. Puis elle lui demanda, en souriant singulièrement, ce qu’était devenue sa petite La Vallière. – Mademoiselle de Scudéry ne put douter que cette femme orgueilleuse s’inquiétât secrètement d’une circonstance qui pouvait ramener le roi, si facile à séduire, dans une région dont elle n’avait jamais compris les enchantements. Il n’y avait donc rien à espérer de madame de Maintenon.
Mademoiselle de Scudéry parvint enfin à découvrir, à l’aide d’Arnaud d’Andilly, que le roi avait eu un entretien secret avec le comte Miossens, que Bontemps, valet de chambre du roi et son homme d’affaires, s’était rendu à la Conciergerie pour parler avec Brusson, et que, dans la nuit, ce même Bontemps avait pénétré avec plusieurs personnes dans la maison de Cardillac, où il était resté quelque temps. Claude Patru, qui habitait le plus bas étage, assurait qu’il avait entendu pendant toute la nuit des voix au-dessus de sa tête, et qu’Olivier se trouvait certainement parmi ces gens-là, car il l’avait entendu parler. Il était donc certain que le roi voulait connaître l’affaire par lui-même. Cependant le retard qu’elle éprouvait était inexplicable. La Reynie faisait sans doute tous ses efforts pour retenir entre ses dents la victime qu’on voulait lui arracher : cette crainte étouffait toutes les espérances.
Un mois plus tard, madame de Maintenon fit dire à mademoiselle de Scudéry que le roi voulait la voir le soir même.
Le cœur battit bien fort à la pauvre demoiselle ; elle savait que le sort de Brusson allait être décidé. Elle dit à Madelon de prier la Vierge et tous les saints de faire naître dans l’âme du roi la conviction de l’innocence d’Olivier.
Et cependant le roi semblait avoir oublié toute cette affaire, car il s’entretint agréablement, comme il le faisait d’ordinaire, avec madame de Maintenon et mademoiselle de Scudéry, et ne prononça pas une syllabe qui eût rapport au malheureux Olivier. Enfin parut Bontemps, il s’approcha du roi, et lui dit bas à l’oreille quelques paroles que les deux dames ne purent entendre. – Mademoiselle de Scudéry frissonna. Le roi s’approcha de mademoiselle de Scudéry, et lui dit : Soyez heureuse, mademoiselle ! votre protégé, Olivier Brusson, est libre !
Mademoiselle de Scudéry fondit en larmes et voulut se jeter aux genoux du roi, mais il la retint en disant : – Allez, allez, mademoiselle, vous devriez vous faire avocat au parlement et plaider mes affaires : car, par saint Denis ! personne ne pourrait résister à votre éloquence. – Mais, ajouta-t-il sévèrement, celui-là même que la vertu défend n’est pas toujours à l’abri des fâcheux soupçons et de la chambre ardente.
Mademoiselle de Scudéry ne trouva pas de paroles pour exprimer sa reconnaissance. Le roi l’interrompit en lui disant que des remerciements bien plus vifs que ceux qu’il espérait d’elle l’attendaient dans sa maison, où, dans ce moment, l’heureux Olivier embrassait sa Madelon.
— Bontemps vous comptera mille louis que vous remettrez en mon nom à la petite pour son présent de noces, dit-il enfin ; qu’elle épouse son Brusson, qui ne mérite pas ce bonheur, mais qu’ils s’éloignent à l’instant de Paris. Telle est ma volonté.
La Martinière vint au-devant de mademoiselle de Scudéry ; elle était suivie de Baptiste. Tous deux lui crièrent : Il est ici ! il est libre ! Oh ! les pauvres jeunes gens ! L’heureux couple tomba aux pieds de mademoiselle de Scudéry.
— Oh ! je l’avais bien pressenti que vous, vous seule, sauveriez Olivier ! s’écria Madelon. Et ils arrosèrent de leurs larmes les mains de la bonne demoiselle, en jurant que ce moment effaçait toutes leurs douleurs passées. Ils furent unis quelques jours après, et, aussitôt après leur mariage, ils partirent suivis des vœux de mademoiselle de Scudéry, pour Genève, où la dot de Madelon, augmentée par l’habileté d’Olivier, leur procura une douce tranquillité.
Un an s’était écoulé depuis le départ de Brusson lorsqu’un avis signé par Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, et par Pierre-Armand d’Andilly, avocat au parlement, fit connaître qu’un pécheur venait de remettre à l’église, sous le sceau de la confession, un trésor composé de bijoux et de diamants volés. Tous ceux qui avaient été dépouillés d’objets précieux et particulièrement attaqués en pleine rue, jusqu’à la fin de l’année 1680, pouvaient réclamer leur bien chez d’Andilly, en décrivant les joyaux. – Un grand nombre de personnes désignées sur la liste de Cardillac comme n’ayant pas été assassinées se présentèrent chez l’avocat, et retrouvèrent, à leur grande surprise, les diamants qui leur avaient été volés. Le reste échut au trésor de l’église de Saint-Eustache.
q