Notice d’Hoffmann
Je me souviens d’avoir lu quelque part l’histoire d’un vieux cordonnier de Venise que toute la ville regardait comme un homme dévot et laborieux, et qui était un assassin et un bandit abominable. Ainsi que Cardillac, il se glissait pendant la nuit hors de sa demeure, et s’introduisait dans les palais des grands : son coup de poignard atteignait si sûrement dans les ténèbres ceux qu’il voulait voler, qu’ils tombaient sans proférer une parole. Tous les efforts de la police la plus active et la plus rusée du monde pour découvrir ce meurtrier, qui faisait trembler tout Venise, furent sans fruit, jusqu’à ce qu’enfin une circonstance singulière la mit sur les traces du cordonnier : il tomba malade, et l’on remarqua que tant que son mal le retint au lit, les assassinats cessèrent ; ils recommencèrent dès que la santé lui revint. On l’emprisonna sous un léger prétexte, et ce qu’on avait prévu arriva : aussi longtemps que le cordonnier resta en prison, les palais furent en sûreté ; dès qu’on l’eut relâché, il se commit de nouveaux crimes. Enfin la torture lui arracha des aveux, et il fut mené au supplice. Il est à imaginer qu’il ne faisait aucun usage des richesses qu’il avait volées : on les retrouva toutes sous le plancher de sa chambre ; le drôle assurait fort naïvement qu’il avait fait vœu à saint Roch, son saint patron, de ne pas voler au-delà d’une certaine somme ronde, puis de vivre honnêtement : il était malheureux pour lui, disait-il, qu’on l’eût découvert avant qu’il n’eût amassé cette somme.
Si l’on doit indiquer honnêtement,comme disait le cordonnier de Venise, les sources auxquelles on a puisé, je dirai que les paroles de mademoiselle de Scudéry : Un amant qui craint les voleurs,etc., ont été réellement prononcées par elle dans les circonstances que j’ai rapportées. L’histoire du présent fait au nom des brigands n’est pas non plus l’enfantement d’un poète fécondé par un vent favorable ; vous en trouverez le récit dans un livre où vous ne le chercheriez certainement pas, à savoir dans les Chroniques de Nuremberg, par Wagenseil. Le vieil historien y parle entre autres choses d’une visite qu’il rendit à mademoiselle de Scudéry durant le séjour qu’il fit à Paris ; et si je suis parvenu à représenter dignement cette femme auteur, je dois en rendre grâce à l’agréable courtoisie avec laquelle Wagenseil parle de l’illustre demoiselle.
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