‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 16 sur 26 · Préface

Préface

Ton cœur n’a-t-il jamais battu, comme le mien, d’une émotion douloureuse, cher lecteur, lorsque tes regards planaient sur une cité où les magnifiques monuments de l’art germain racontent, comme des langues éloquentes, l’éclat, la pieuse persévérance et la grandeur réelle des temps passés ? Ne te semble-t-il pas alors que tu pénètres dans une maison abandonnée ? – Le livre de dévotion dans lequel lisait le père de famille, est ouvert sur la table, la riche et éclatante tapisserie qu’achevait la femme est encore étendue sur le métier. Des ustensiles précieux,conservés pour les jours de fêtes, sont rangés avec ordre dans les armoires. Tu t’attends alors à voir un des habitants de cette demeureparaître et s’avancer pour t’accueillir avec une hospitalière cordialité. Mais tu attends vainement ceux que la roue éternellement rapide du temps a entraînés. Tu ne peux que t’abandonner aux doux rêves que font naître en toi les vieux maîtres dont les monuments te parlent avec tant de verve et de vigueur, que tu te sens pénétré de leurs pensées jusqu’à la moelle de tes os. Alors seulement tu comprends l’intention profonde de leurs œuvres, car tu lis dans leurs temps, et tu sens ce qu’ils éprouvaient. Mais hélas ! n’arrive-t-il pas bientôt que ces riantes images, chassées par les bruits actifs du jour, fuient timidement sur les nuages diaphanes de l’aurore, au moment où tu t’apprêtais à les saisir ; tandis que toi, l’œil obscurci par des larmes brillantes, tu suis de tes regards ces ombres délicieuses qui s’effacent en pâlissant. – Alors tu t’éveilles brusquement, heurté avec rudesse par la vie réelle qui te cerne de toutes parts, et il ne te reste rien de ton beau rêve, qu’une ardeur profonde qui fait tressaillir ton sein de légers frémissements.

C’est de telles impressions qu’était agitée l’âme de celui qui écrit pour toi ces pages, cher lecteur, chaque fois que sa route le conduisait par la célèbre ville de Nuremberg. S’arrêtant tantôt devant la merveilleuse fontaine du marché, tantôt contemplant la tombe de Saint-Sébald, la chapelle du Saint-Sacrement de Saint-Laurent, passant tour à tour du château à la maison de ville, ornée des tableaux profonds d’Albert Dürer, il s’abandonnait tout entier aux douces rêveries qui l’enchaînaient au milieu des magnificences de l’antique ville impériale que le vieux poète Rosenbluth a chantée dans ses vers. Mainte image de la belle vie bourgeoise de ces temps où les artistes et les ouvriers, se tenant la main, marchaient gaiement ensemble vers un même but, s’éleva dans son âme et s’empara de sa pensée. C’est une de ces images qu’il va te présenter, lecteur chéri ! Peut-être la contempleras-tu avec complaisance ; peut-être toi-même te glisseras-tu secrètement dans la maison de maître Martin, et te complairas-tu au milieu de ses tonnes et de ses brocs. Allons, entrons ! – Puisses-tu ne pas regretter ta visite !

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