Chapitre 1 Comment maître Martin fut élu syndic, et le remerciement qu’il en fit.
Le premier mai de l’année mil cinq cent quatre-vingts, l’honorable corporation des botteliers ou buddeliers, et tonneliers de la ville libre impériale de Nuremberg, tint son assemblée solennelle des métiers, conformément à ses vieilles mœurs et coutumes. Peu de temps auparavant, un des syndics, ou, comme on les nommait, un des maîtres des cierges, avait été porté en terre ; c’est pourquoi il fallait en choisir un nouveau. Le choix tomba sur maître Martin. En effet, il n’avait pas son égal pour la solidité et l’élégance de ses tonnes ; personne n’entendait comme lui l’arrangement des vins dans la cave ; aussi comptait-il les seigneurs les plus distingués parmi ses pratiques, et vivait-il dans la plus grande aisance, on peut même dire dans la richesse.
Lorsque maître Martin fut élu, le digne conseiller Jacobus Paumgartner, qui était à la tête de la corporation, se prit donc à dire : – Vous avez très bien agi, mes amis, de choisir maître Martin pour votre syndic ; car cet emploi ne pourrait se trouver en meilleures mains. Maître Martin est estimé de tous ceux qui le connaissent, à cause de son extrême habileté et de sa profonde expérience dans l’art de conserver et de soigner le noble vin. Que son zèle vigoureux, que la vie sage qu’il mène en dépit de toute la richesse qu’il a amassée, vous servent de modèle. Soyez donc salué comme notre digne syndic, mon cher maître Martin !
À ces mots, Paumgartner se leva de son siège, et s’avança de quelques pas, les bras ouverts, attendant que maître Martin vint à lui. Celui-ci appuya aussitôt ses deux bras sur ceux de son fauteuil, et se leva avec peine, autant que le lui permit son corps bien nourri. Puis il s’avança lentement vers Paumgartner, à qui il rendit légèrement ses embrassements. – Allons, dit Paumgartner un peu étonné, allons, maître Martin, seriez-vous mécontent du choix que nous avons fait de votre personne ?
Maître Martin rejeta sa tête en arrière, comme il avait coutume de le faire, se mit à jouer avec ses doigts sur son gros ventre, et regarda l’assemblée en ouvrant de grands yeux. – Eh ! mon cher et digne sire, comment serais-je mécontent de recevoir ce qui m’appartient ? qui hésite à accepter le légitime salaire de son travail ? qui repousse du seuil de sa porte le mauvais débiteur qui vient enfin payer l’argent qu’il devait apporter depuis longtemps ? Et vous, mes chers maîtres, ajouta-t-il en se tournant vers l’assemblée, avez-vous enfin eu l’idée que moi, moi, je devais être le syndic de votre honorable corporation ? – Qu’exigez-vous dans un syndic ? doit-il être le plus habile dans son métier ? Allez, et voyez ma tonne de deux foudres, achevée sans feu, mon beau chef-d’œuvre, et puis dites si quelqu’un se peut vanter d’avoir livré un morceau semblable par la force et la beauté du travail ? – Voulez-vous que votre syndic possède du bien et de l’argent ? Venez dans ma maison ; je vous ouvrirai mes caisses et mes coffres, et vous vous réjouirez à l’éclat de l’or et de l’argent qui y étincellent. – Le syndic doit-il être honoré par les grands et par les petits ? – Demandez à nos honorables sires du conseil, demandez aux princes et aux seigneurs tout autour de notre bonne ville de Nuremberg, demandez au très digne évêque de Bamberg, demandez-leur à tous ce qu’ils pensent de maître Martin ? Allons ! j’espère qu’ils n’en diront pas de mal !
À ces mots, maître Martin frappa avec complaisance sur son gros ventre, ferma ses yeux à demi, et voyant que tout le monde gardait le silence d’un air grave, il reprit : – Mais je remarque, et je sais bien que je dois gentiment vous remercier de ce que le seigneur a éclairé vos esprits. Allons ! quand je reçois le prix de mon travail, quand mes débiteurs me rendent l’argent que je leur ai prêté, ne faut-il pas que j’écrive au bas du mémoire : Reçu avec remerciement, Thomas Martin, maître tonnelier en cette ville !Soyez donc tous remerciés d’avoir acquitté une vieille dette, en me nommant votre syndic et échevin. Au reste, je vous promets que je remplirai mon devoir avec zèle et droiture. Chacun des membres de la corporation me trouvera prêt à l’assister de ma personne et de mes conseils, et je prendrai à cœur de maintenir notre illustre métier dans tout son honneur et son éclat. Je vous invite, mon digne chef de métier, et vous tous, mes chers maîtres et amis, à un joyeux repas pour le prochain dimanche. Nous nous fortifierons le cœur auprès d’un verre de bon vin de Hochheim, de Johannisberg ou de quelque noble vin qu’il vous plaira de choisir dans mes caves bien fournies, et nous aviserons à faire ce qui sera utile pour notre bien à tous ! Encore une fois, soyez tous cordialement invités !
Les visages des honorables maîtres qui s’étaient visiblement obscurcis, pendant le discours orgueilleux de Martin, reprirent leur sérénité, et au sombre silence qui avait régné quelques instants, succéda un joyeux babil dans lequel il fut beaucoup question du mérite de maître Martin et de sa cave. Tous promirent de se trouver au repas du dimanche, et tendirent leurs mains au nouvel élu, qui les serra cordialement et pressa le chef des métiers contre son gros ventre, comme pour l’embrasser. On se sépara gaiement et de bon accord.
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