‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 18 sur 26 · Chapitre 2 Ce qui se passa dans la maison de maître Martin.

Chapitre 2 Ce qui se passa dans la maison de maître Martin.

Il arriva que le conseiller Jacobus Paumgartner dut passer devant la maison de maître Martin pour se rendre à sa demeure. Lorsque tous deux, Paumgartner et Martin, se trouvèrent devant la porte de cette maison, et que Paumgartner voulut continuer son chemin, maître Martin ôta son bonnet, et s’inclinant autant qu’il put le faire, dit au conseiller : – Ne dédaignerez-vous pas de venir passer quelques moments dans ma pauvre maison, mon cher et digne sire ! permettez-moi de profiter un peu de vos sages discours. – Eh ! mon cher maître Martin, répondit Paumgartner en souriant, je m’arrêterai avec plaisir chez vous ; mais pourquoi nommez-vous votre demeure une pauvre maison ? Ne sais-je pas qu’elle surpasse celle des plus riches bourgeois ! n’avez-vous pas achevé dernièrement le bel édifice qui fait de votre maison un des plus beaux ornements de notre célèbre ville ; et pour l’arrangement intérieur, je ne veux pas en parler, car il n’est pas de patricien que ne pût s’en accommoder sans honte.

Le vieux Paumgartner avait raison, car, dès que la porte gracieusement arrondie et ornée d’ornements d’étain, se fut ouverte, on aperçut un vaste vestibule couvert de tapis bariolés, et rempli de tableaux ainsi que d’armoires et de sièges d’un bois précieux. Conformément au vieil usage, sur une tablette suspendue au-devant de la porte, on lisait une recommandation d’essuyer ses pieds et de secouer sa chaussure, écrite en vers grotesques.

La journée avait été fort chaude, l’air du soir qui pénétrait dans les chambres était plus agréable, aussi maître Martin conduisit son hôte dans la plus vaste salle de la maison, qui était une sorte de cuisine d’apparat. Chez les riches bourgeois de cette époque, on trouvait toujours une salle arrangée de cette manière et ornée d’ustensiles de ménage, destinés seulement à charmer les regards. – Rosa ! Rosa ! s’écria en entrant maître Martin. Aussitôt une porte s’ouvrit, et Rosa, la fille unique de maître Martin, s’avança au-devant de lui.

Puisses-tu, lecteur bien-aimé, te souvenir avec vivacité dans cet instant, des chefs-d’œuvre de notre grand Albert Dürer. Puissent les nobles images de ses vierges, pleines d’une grâce céleste, d’une mansuétude et d’une piété profondes, se montrer vivantes à tes regards ! Songe à leur taille délicate et élancée, à leur front blanc et arrondi, à l’incarnat qui semble tomber sur leurs joues comme une rosée, ces lèvres fines et pourprées, à ces regards humectés de pieux désirs, à demi-voilés par de sombres paupières, comme un rayon de lune par un épais feuillage ; songe à ces chevelures soyeuses artistement tressées, songe à la beauté céleste de toutes ces vierges, et tu verras la charmante Rosa. Comment le narrateur de cette histoire oserait-il peindre maintenant cette céleste enfant ? Mais qu’il lui soit encore permis de citer un jeune artiste dans le sein duquel a pénétré une lueur de ces beaux jours d’autrefois. C’est le peintre allemand Cornelius qui habite Rome. – « Je ne suis ni demoiselle, ni belle ! » Telle Cornelius a représenté Marguerite de Goethe au moment où elle dit à Faust ces paroles ; telle devait être Rosa lorsqu’elle cherchait timidement à se soustraire à des hommages trop empressés.

Rosa s’inclina respectueusement devant le conseiller, lui prit la main et la porta à ses lèvres. Les yeux pâles du vieux sire se colorèrent subitement, et comme les derniers rayons du jour qui jettent un vif éclat, le feu de sa jeunesse passée brilla une dernière fois dans ses yeux. – Eh ! mon cher maître Martin, s’écria-t-il d’une voix claire, vous êtes un homme bien partagé, un homme riche, mais le plus beau don que vous ait fait le Seigneur, c’est votre fille Rosa. Si nous autres vieux sires, nous ne pouvons détourner les yeux de la belle enfant, que sera-t-il donc des jeunes gens qui s’arrêtent tout court quand ils rencontrent votre fille dans la rue, et qui ne regardent qu’elle à l’église, au lieu de regarder le prédicateur ? – Allons, maître Martin ! vous pourrez choisir un gendre parmi nos jeunes patriciens et partout où vous voudrez.

Les traits de maître Martin se contractèrent et devinrent sombres ; il ordonna à sa fille d’apporter une bouteille de bon vin, et lorsqu’elle se fut éloignée, le visage brûlant de rougeur et les yeux baissés, il dit au vieux Paumgartner : – Mon digne sire, il est vrai que mon enfant est parée d’une grande beauté, et il est bien vrai aussi que le ciel m’a fait riche ; mais comment avez-vous pu parler de cela devant cette fillette ? Et quant au gendre patricien, il n’en sera rien, s’il vous plaît. – Que voulez-vous, maître Martin ? Quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde ! Croiriez-vous que mon sang appauvri se fait plus vivement sentir dans mon vieux cœur lorsque je vois votre fille ? Et je dis sincèrement ce que je pense d’elle, ce qu’elle doit très bien savoir elle-même, je ne vois pas grand mal à cela.

Rosa apporta le vin et deux gobelets magnifiques ; et maître Martin tira au milieu de la chambre une lourde table, ornée de merveilleuses sculptures. À peine les deux vieillards avaient-ils pris place et rempli leurs verres, que le bruit des pas d’un cheval se fit entendre devant la porte. Un cavalier s’arrêta et on entendit sa voix dans le vestibule. Rosa descendit et revint bientôt annoncer que le vieux chevalier Henri de Spangenberg était là et demandait à parler à maître Martin. – Allons, s’écria Martin, voici une belle soirée, puisque ma meilleure et ma plus ancienne pratique arrive chez moi. C’est sans doute une nouvelle commande que m’apporte messire le chevalier.

À ces mots, il courut aussi vite qu’il lui était possible de le faire, à la rencontre de cet hôte si bienvenu.

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