‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 19 sur 26 · Chapitre 2 Comment maître Martin élevait sa profession au-dessus de toutes les autres.

Chapitre 2 Comment maître Martin élevait sa profession au-dessus de toutes les autres.

Le vin de Hochheim brillait dans les coupes artistement taillées, et ranimait les cœurs des trois vieillards. De temps en temps le vieux Spangenberg, qui avait conservé dans sa vieillesse toute la vivacité du jeune âge, racontait quelque joyeuse histoire de son bon temps, et égayait si bien maître Martin, que son gros ventre se soulevait avec complaisance, et que le gros rire auquel il se livrait, faisait couler les larmes de ses yeux. Messire Paumgartner lui-même oubliait, plus que de coutume, sa gravité de conseiller, et s’accommodait fort bien de la généreuse boisson et des joyeux propos. Mais lorsque Rosa entra, portant une jolie corbeille d’où elle tira une nappe blanche comme la neige nouvelle ; lorsqu’elle se mit à couvrir la table de mets abondamment épicés, en priant les hôtes de son père d’excuser la mesquinerie d’un repas préparé à la hâte, les propos grivois et les rires eurent un terme. Paumgartner et Spangenberg ne cessèrent de regarder la jeune fille, et maître Martin lui-même, renversé sur son siège, les mains jointes, la contemplait en souriant avec complaisance. Après avoir préparé la table, Rosa voulut s’éloigner : mais le vieux Spangenberg, impétueux comme un jeune homme, prit la jeune fille par les deux épaules, et la regardant avec attendrissement, s’écria : Ô charmante enfant ! ô bonne et excellente fille ! Puis il la baisa deux ou trois fois sur le front, et revint d’un air pensif prendre sa place.. Paumgartner but à la santé de Rosa. – Maître Martin, dit Spangenberg lorsque Rosa se fut éloignée, maître Martin, vous ne sauriez trop remercier le ciel de vous avoir donné ce trésor. Il vous vaudra un jour de grands honneurs ; car qui ne voudrait être votre gendre, de quelque rang qu’on soit ? – Vous voyez bien, maître Martin, que le noble seigneur de Spangenberg pense entièrement comme moi, dit Paumgartner. – Je vois déjà la jolie Rosa en fiancée patricienne, avec un bandeau de perles dans ses beaux cheveux blonds, ajouta le chevalier. – Mes chers sires, mes chers sires, dit maître Martin avec humeur, pourquoi toujours parler d’une chose à laquelle je ne songe nullement aujourd’hui ? Ma Rosa vient seulement d’atteindre sa dix-huitième année, et une jeune créature, comme celle-là, ne doit pas encore songer à son fiancé. Comment les choses se passeront-elles ? Je me confie là-dessus en la volonté du Seigneur, mais ce qui est bien certain, c’est que ni un patricien, ni personne ne touchera la main de ma fille, que le tonnelier qui se fera connaître à moi pour le maître le plus habile et le plus laborieux. Supposant toutefois qu’il plaise à ma fille ; car pour rien au monde, je ne voudrais contraindre ma chère enfant à prendre un mari qui ne lui plairait pas.

Spangenberg et Paumgartner se regardèrent, remplis d’étonnement. Enfin, après quelques moments de silence, Spangenberg dit à maître Martin : – Ainsi votre fille ne doit pas choisir d’époux hors de votre classe. – Dieu m’en préserve, répondit Martin. – Mais, reprit Spangenberg, mais si un jeune et digne maître d’une noble profession, un orfèvre peut-être, ou même un artiste, demandait la main de Rosa, et plût à votre fille par-dessus tous ses rivaux, que feriez-vous alors ? – Mon jeune ami, répliqua maître Martin en rejetant sa tête en arrière, mon jeune ami, lui dirais-je, montrez-moi la belle tonne que vous avez faite pour votre chef-d’œuvre ; et s’il ne pouvait le faire, je lui ouvrirais amicalement la porte et je le prierais poliment d’aller tenter fortune ailleurs. – Cependant, continua Spangenberg, si le jeune compagnon disait : Je ne puis vous montrer un tel travail, mais venez avec moi sur la place du marché, et regardez cette magnifique maison dont les piliers élancés s’élèvent jusqu’aux nues ; c’est là mon chef-d’œuvre. – Ah ! mon cher seigneur, s’écria maître Martin d’un ton d’impatience, que de peine vous prenez pour faire changer mes sentiments ; et bien vainement, je vous assure : car une fois pour toutes, mon gendre sera de ma profession, attendu que ma profession est la plus belle qui soit au monde. Pensez-vous donc qu’il suffise de relever les cercles autour des douves, pour qu’une tonne soit faite ?… Et n’est-ce pas une belle chose que notre état suppose l’intelligence de savoir soigner le don le plus précieux que nous ait fait le ciel, le noble vin ; qu’il nous soit réservé de lui conserver sa douceur et sa force qui nous pénètrent comme une vie nouvelle ? Pour que notre ouvrage soit parfait, ne faut-il pas d’abord tout bien calculer et bien mesurer ? Il faut que nous soyons à la fois architectes et mathématiciens pour combiner parfaitement la force et la proportion de nos tonnes. Eh ! messire, le cœur me rit dans le ventre, quand je place une belle tonne sur les tréteaux pour l’achever, après qu’elle a été bien rabotée avec la hache, et quand les compagnons lèvent leurs maillets pour lui donner les derniers coups. On entend les outils qui retombent en cadence, clipp, clapp, clipp, clapp ; c’est une joyeuse musique ! l’édifice bien mené à sa fin, s’élève jusqu’au plafond de mon atelier, et je suis fier quand je prends ma griffe de fer en main, pour le marquer de mon chiffre de maître, de la double M, connue et honorée de tous les tonneliers à la ronde.

Vous parliez d’architectes, messires ; sans doute, une grande maison est un travail magnifique, mais si j’étais architecte, et que, passant devant mon ouvrage, je visse un vaurien, un fainéant inutile qui aurait acquis la maison et qui me regarderait du haut du balcon, je rougirais en moi-même, et la rage que j’éprouverais me donnerait l’envie de détruire mon œuvre. Pareille chose ne peut arriver avec mes édifices. Il n’y loge jamais que l’esprit le plus agréable qui soit sur terre, le noble vin. Que Dieu bénisse ma profession ! – Votre panégyrique est excellent, et votre estime pour votre métier vous fait honneur ; mais ne vous impatientez pas, si je reviens encore à mon texte, dit Spangenberg. – Si maintenant venait un patricien, et qu’il demandât à épouser votre fille ? Quand une demande comme celle-là vient vous serrer au cou, les choses se présentent tout autrement, et on les voit autrement qu’on ne l’avait pensé d’abord. – Eh mon Dieu ! s’écria maître Martin non sans humeur, que pourrais-je faire que m’incliner poliment et lui dire : Mon digne seigneur, si vous étiez un bon tonnelier, à la bonne heure, mais… – Écoutez encore, reprit Spangenberg en l’interrompant, si par une belle journée, un beau gentilhomme, monté sur un coursier fougueux, avec une brillante suite couverte de riches casaques, s’arrêtait devant votre maison, et voulût bien honorer Rosa du nom de sa dame ? – Eh ! eh ! s’écria maître Martin avec plus de violence qu’auparavant, comme je courrais bien vite fermer serrures et verrous, comme je crierais : Passez, passez votre chemin, mon rigoureux seigneur ; des roses comme la mienne ne fleurissent pas pour vous ; ma cave vous plaît sans doute, mes batzens d’or vous conviennent aussi, et vous prendriez volontiers la fillette par-dessus le marché ; mais passez, passez, je vous en prie !

Le vieux Spangenberg se leva le visage couvert de rougeur, posa ses deux mains sur la table, et réfléchit quelques instants. – Eh bien ! dit-il enfin, une dernière question, maître Martin. Si ce jeune gentilhomme était mon propre fils ? Si moi-même je m’arrêtais devant votre maison, me fermeriez-vous aussi la porte ? Croiriez-vous que nous aussi, nous venons pour les vins de votre cave et pour vos batzens d’or ? – Nullement, mon gracieux seigneur ; je vous ouvrirais amicalement la porte ; tout ce qui est dans ma maison serait à votre disposition et à la disposition de messire votre fils ; mais pour ce qui concerne ma Rosa, je vous dirais : Plût au ciel que le digne chevalier votre fils fût un bon tonnelier ; personne sur la terre ne m’eût mieux convenu pour gendre, mais… après tout, pourquoi me tourmenter par ces questions oiseuses, mon digne seigneur ? Voyez comme notre joyeux entretien a pris fin subitement, les verres sont restés tout remplis. Laissons là le mariage de Rosa et mon futur gendre, et buvons à la santé de votre jeune chevalier qui est, l’ai-je ouï dire, un aimable seigneur.

Maître Martin saisit son verre, et Paumgartner suivit son exemple. Spangenberg but avec eux, et dit en s’efforçant de sourire : – Vous pensez bien que tout ceci a été dit en plaisantant ; car ce serait une grande folie à messire mon fils, qui peut choisir sa femme dans les plus nobles maisons, d’oublier son rang et sa naissance pour venir courtiser votre fille. Mais vous auriez pu me répondre d’une façon un peu plus amicale, maître Martin. – Ah ! monseigneur, je ne pouvais répondre autrement que je ne l’ai fait, même en plaisantant. Au reste, on peut me passer ma fierté, car on sait que je suis le meilleur tonnelier qui soit à la ronde, que je connais le vin comme personne, que je ne me suis jamais écarté des ordonnances concernant notre état, faites par l’empereur Maximilien dont l’âme repose en Dieu, et que jamais je ne brûle dans mes tonnes plus d’une once de soufre, toutes choses que vous pouvez reconnaître à l’excellence de mon vin, mes dignes sires.

Spangenberg s’efforça de reprendre un visage serein, et Paumgartner parla d’autres choses. Mais comme il arrive toujours qu’un instrument devenu discord tend sans cesse à se désaccorder davantage, plus le maître s’efforce à ramener les tons à leur harmonie primitive, ainsi les paroles des trois vieillards ne pouvaient se remettre à l’unisson. Spangenberg appela ses écuyers, et quitta mécontent la maison de maître Martin, où il était entré de bonne humeur.

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