Chapitre 4 La prédiction de la vieille grand-mère.
Maître Martin, un peu confus de la retraite subite du vieux chevalier, dit à Paumgartner, qui buvait son dernier verre de vin et se disposait à s’éloigner à son tour : – Je ne sais pas du tout ce que ce brave seigneur voulait de moi, et j’ignore comment il a pu se fâcher de mes paroles. – Mon cher maître Martin, dit Paumgartner, vous êtes un homme probe et pieux, et il est bien permis de faire quelque cas de ce que le ciel et notre travail nous ont donné en richesses et en honneurs ; mais ce sentiment ne doit pas éclater en fastueuses paroles ; cela est contraire aux pensées d’un chrétien. Déjà dans l’assemblée d’aujourd’hui, vous n’avez pas convenablement agi en vous mettant au-dessus de tous les autres maîtres : il se peut que vous vous entendiez mieux à votre métier que tous les autres ; mais que vous leur jetiez ce reproche au visage, cela ne pouvait exciter que de l’humeur et du mécontentement. Et, ce soir, vous mettez le comble à l’œuvre ! – Il ne se peut pas que vous soyez assez aveuglé pour voir dans les paroles de messire de Spangenberg autre chose qu’une plaisante manière d’éprouver jusqu’où vous poussez votre orgueil exagéré. Le digne seigneur a dû se trouver blessé en vous entendant traiter de bassesse avide toute démarche faite par un gentilhomme pour obtenir la main de votre fille. Et, tout ce serait encore bien passé, si vous aviez changé de manière, lorsque le chevalier se mit à parler de son fils ; si vous lui eussiez dit : Mon digne et noble seigneur, dans un cas semblable, un tel honneur, auquel je ne suis pas préparé, ne me permettrait pas d’être bien maître de ma résolution. Alors, sans doute, le chevalier eût repris sa bonne humeur, et se fût retiré joyeux comme il était entré. – Grondez-moi bien, dit Martin, je l’ai mérité. Mais lorsque ce vieux seigneur se mit à dire des choses si déraisonnables, ce fut comme si on me serrait la gorge, et je ne pus répondre autre chose. – Et puis, la singulière idée ! continua Paumgartner : ne vouloir absolument donner votre fille qu’à un tonnelier. Au ciel, dites-vous, doit être confié son sort futur, et cependant vous vous opposez avec une obstination terrestre aux projets de la Providence, en désignant d’avance la classe dans laquelle vous voulez que soit choisi votre gendre : cela peut vous causer des chagrins, à vous et à Rosa. Maître Martin, renoncez à ces folies qui ne sont pas dignes d’un chrétien, et laissez s’accomplir les vues du ciel qui inspirera à votre fille les sentiments qu’elle doit avoir pour être heureuse. – Ah ! mon digne sire, dit maître Martin d’un ton d’humilité, maintenant je vois combien j’ai mal fait de ne pas tout dire d’abord. Vous pensez que l’estime que j’ai pour ma profession m’a seule amené à la résolution irrévocable de ne donner Rosa en mariage qu’à un tonnelier : mais il n’en est pas ainsi : il y a encore sous main un motif secret et merveilleux. Je ne puis vous laisser partir sans que vous ayez tout appris ; il ne faut pas que vous passiez la nuit à murmurer contre moi. Asseyez-vous, je vous en prie en grâce ; demeurez encore quelques instants. Voyez, il reste encore une bouteille de mon plus vieux vin ; que le chevalier mécontent a dédaignée ; laissez-moi vous la faire goûter.
Paumgartner s’étonna de l’empressement de maître Martin, ce qui n’était nullement dans sa nature, et il lui sembla que le vieux tonnelier avait un poids sur le cœur, dont il voulait se débarrasser. Après que Paumgartner se fut assis et qu’il eut bu un verre de vin, maître Martin commença de la sorte : – Vous savez, mon digne sire, que ma brave femme mourut en couches de Rosa. Dans ce temps-là, vivait encore ma vieille grand-mère, si être sourd, aveugle, à peine capable de parler, privé de l’usage de tous ses membres et enfoncé jour et nuit dans son lit, peut s’appeler vivre.Ma Rosa venait d’être baptisée, et la nourrice était assise avec l’enfant dans la chambre où se trouvait la vieille grand-mère. J’étais si triste, et quand je regardais l’enfant, j’étais si joyeux et si affligé à la fois, que je me sentais incapable de me livrer au moindre travail ; tout silencieux et rentré en moi-même, je me tenais près du lit de ma grand-mère que je regardais comme bien heureuse, puisqu’elle était déjà débarrassée de toutes les douleurs de la terre. Et pendant que j’étais à regarder son visage pâle, elle commença à sourire singulièrement, et il me sembla que ses joues effacées reprenaient leurs couleurs. – Elle se releva tout à coup, étendit ses bras impotents avec une force surnaturelle, et dit d’une voix douce et distincte : Rosa, ma chère Rosa ! – La nourrice se leva et lui porta l’enfant qu’elle prit et berça dans ses bras. Mais, mon digne sire, peignez-vous mon étonnement, ma frayeur, lorsque la vieille se mit à chanter d’une voix forte cette chanson, à la joyeuse manière de messire Hans Berckler, hôtelier, au Saint-Esprit, à Strasbourg.
Tendre fillette aux joues rosées,
Rose, écoute la leçon
Qui te gardera de soucis ;
Surtout, défends ton cœur de fols désirs.
Il te viendra
Une brillante maisonnette
Où se joueront des flots écumeux,
Où chanteront, à plein gosier,
De joyeux angelots,
Écoute, écoute leurs chants,
Qu’ils résonnent doucement !
Celui qui te fera ce don,
Tends-lui la main,
Mène-le vers ton père,
C’est lui qui sera ton époux.
Sa maisonnette dans la tienne
Apportera bonheur, richesse et joie.
Tendre fillette aux joues rosées ;
Rose, etc.
Lorsqu’elle eut achevé cette chanson, elle posa avec précaution l’enfant sur la couverture, et lui touchant le front de ses mains décharnées et tremblantes, elle murmura des paroles inintelligibles ; mais au visage inspiré de la vieille, on vit bien que c’était une prière. Ensuite, sa tête retomba sur les coussins de son lit, et au moment où la nourrice emporta l’enfant, elle poussa un gros soupir. Elle était morte !
Ici, maître Martin se tut. – C’est une merveilleuse histoire, dit Paumgartner ; mais je ne vois pas ce que la chanson prophétique de votre grand-mère a de commun avec la résolution que vous avez de ne donner Rosa qu’à un tonnelier. – Ah ! répondit maître Martin, qu’y a-t-il donc au monde de plus clair que les paroles prononcées par la vieille sur Rosa, avant que de rendre son dernier soupir. Le fiancé, dont la maisonnette amènera la richesse, le bonheur et le contentement dans ma maison, qui serait-ce donc, sinon un bon tonnelier qui fera chez moi son chef-d’œuvre, sa brillante tonne ? Dans quelle autre maisonnette que dans les tonneaux s’agitent des flots écumeux ? Et quand le vin travaille, alors il murmure et bouillonne ; ce sont les petits angelots qui chantent joyeusement. Oui, oui ! la grand-mère a voulu indiquer un maître tonnelier, et un tonnelier sera mon gendre. – Mon cher maître, vous expliquez, à votre façon, les paroles de la grand-mère. Pour moi, je ne les interprète pas ainsi, et je pense que vous devez vous soumettre à la volonté du ciel. – Et moi ! dit Martin, je pense que mon gendre sera un maître tonnelier !
Paumgartner était presque en colère, tant cette obstination lui semblait étrange, mais il se contint, et dit en se levant : – Il est tard, maître Martin, cessons de boire et de parler ; ces deux choses-là sont maintenant superflues.
En passant par le vestibule, ils trouvèrent une jeune femme avec cinq enfants dont l’aîné avait à peine huit ans, et dont le plus jeune n’avait pas six mois. La mère pleurait et se lamentait. Rosa vint au-devant de son père, et dit : – Ah ! Dieu du ciel, Valentin vient de mourir ; voilà sa femme et ses enfants. – Quoi ! Valentin est mort ? s’écria maître Martin stupéfait. Ah ! quel malheur ! quel malheur ! Pensez donc, mon digne sire, Valentin était le plus habile ouvrier de mon atelier, un homme pieux, un travailleur assidu. Il y a peu de temps, il se blessa dangereusement avec sa hache, en achevant une grande tonne. La blessure empira sans cesse, il eut la fièvre, et voilà qu’il vient de mourir dans la fleur de ses ans.
Maître Martin s’approcha de la pauvre femme, baignée de larmes, et qui se plaignait d’être réduite à mourir d’abandon et de misère. – Comment ! dit-il. Que pensez-vous donc de moi ? Un homme se sera blessé dans mon atelier et sa femme mourra de faim ! Non, désormais vous êtes tous de ma maison. Demain, ou quand vous voudrez, nous enterrerons votre pauvre mari, et puis vous viendrez avec vos enfants dans ma métairie, devant la porte des femmes, où j’ai mon bel atelier ouvert, et où je travaille tous les jours avec mes apprentis. Vous vous occuperez du ménage, et j’élèverai vos enfants, comme s’ils étaient les miens. Et afin seulement que vous le sachiez, je prends aussi votre vieux père dans ma maison. C’était autrefois un bon compagnon tonnelier, lorsqu’il avait de la vigueur dans les bras. Eh bien, s’il ne peut plus assembler des cercles ni des douves, il pourra polir les planches et les racler avec la serpe. Bref, il sera reçu chez moi avec vous autres.
Si maître Martin n’eût pas soutenu la pauvre femme, elle fût tombée sur le carreau, tant elle éprouvait d’émotion. Les enfants s’attachaient à son pourpoint, et les deux plus petits, que Rosa avait pris dans ses bras, étendaient leurs mains vers elle, comme s’ils eussent compris ce qui se passait. Le vieux Paumgartner s’approcha du vieux tonnelier, en souriant, et lui dit, les yeux remplis de larmes : – Maître Martin, on ne peut rester fâché avec vous.
Et il regagna sa demeure.
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